Castor de guerre, de Danielle Sallenave

Bernard De Backer

« Ma vie serait une belle histoire qui deviendrait vraie
au fur et à mesure que je me la raconterais. »

Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée

En couverture, une photographie en noir et blanc, datée de 1939, montrant le portrait d’une femme au regard à la fois déterminé et fragile, mâchoire serrée et visage tendu. Au dos de l’image envoyée à Jacques-Laurent Bost, il y a, nous apprend Danièle Sallenave, cette signature étonnante : « Castor de guerre ». Suivent sept cents pages d’un livre éponyme [1], un texte dense et puissamment documenté, divisé en onze chapitres titrés chacun d’une phrase écrite par Simone de Beauvoir. La première donne immédiatement le ton : « Je promène un dieu en moi… » C’est sous les auspices de cette perception combattante et démiurgique que Sallenave va retracer de manière minutieuse le parcours du « Castor » dans son siècle. Cela sur la base des nombreux volumes de mémoires publiés au pas de charge [2], mais également des essais, de romans et de textes posthumes [3], ainsi que d’autres sources, notamment en provenance de proches, membres ou non des « familles » successives. Le tout placé dans le contexte historique, politique et culturel de cet âge des extrêmes que fut le XXe siècle, comme le souligne la quatrième de couverture en référence à Hobsbawm.

Si nous souhaitons faire retour sur ce travail remarquable, publié il y a deux ans, c’est non seulement parce que sa lecture est captivante, mais surtout parce qu’il livre — peut-être bien au-delà des intentions de son auteure — les constituants individuels et collectifs du parcours emblématique d’une femme, intimement lié à celui de son « jumeau prométhéen », Jean-Paul Sartre. Itinéraire d’une liberté partagée qui se heurta non seulement aux illusions et aux rugosités de l’histoire, à l’altérité obstinée des « gens », si souvent méprisés, à l’illusion d’une vérité unique réunissant le Sujet individuel et l’Histoire collective, mais également à ses propres contradictions, aux apories d’une autonomie fondée sur le travail réflexif de l’écriture, « l’autobiographie » au sens narratif et performatif du mot.

Car toute l’œuvre de Simone de Beauvoir est autobiographique au sens fort et littéral du terme, y compris ses essais tels Le deuxième sexe ou La vieillesse, comme le montre Sallenave. Ils font partie du projet initial du Castor, une mise en œuvre de la transcendance par la construction conjointe de l’œuvre et de soi, l’écriture étant un point d’appui pour échapper au piège de l’immanence, à l’engluement dans la facticité, au « destin fangeux » dans lequel le sujet peut sombrer s’il se dérobe à « l’obligation de liberté ».

C’est un combat contre soi et contre les autres auquel le Castor de guerre — si bien nommé par elle-même — consacre « une énergie sans failles ». De ce point de vue — et avec quelque avance sur ce qui deviendra un phénomène collectif à la fin du siècle — les luttes, les victoires et les défaites de Simone de Beauvoir sur la voie de l’« émancipation radicale » sont aussi les nôtres. Car il s’agissait bien, dans son projet originel, de « faire de sa vie une expérience exemplaire où se reflèterait le monde entier ». Transformer un destin imposé, jeune fille rangée promise à la tutelle d’un mari dans son cas, en mouvement d’émancipation réflexivement construit, comment ne pas y reconnaitre les paramètres de la modernité contemporaine ? Et, dès lors, interroger derrière cette volonté obstinée du Castor la présence d’une injonction qui puise sa source dans le mouvement long des sociétés occidentales. Paradoxe d’une liberté revendiquée, mais dont la revendication est elle-même socialement induite et historiquement située [4].

À Castor, Castor et demi

La volonté de se construire soi-même, de ne rien devoir à la contingence et au poids d’une filiation, se marque d’entrée de jeu, comme le note Sallenave, dans la première phrase de l’autobiographie : « Je suis née le 9 janvier 1908, à quatre heures du matin, dans une chambre laquée de blanc. » Exit Georges et Françoise de Beauvoir dont les noms n’apparaitront que dans le dernier volume publié avant la mort de Sartre, en 1974. Castor de guerre, tout comme son jumeau prométhéen, « ne nait de personne » et la chambre blanche, vide de toute présence, est comme la page où s’inscrit l’écriture. Telle est du moins la vision que veut en donner Simone de Beauvoir, dans le premier tome du « grand récit » de ses Mémoires publié en 1958, cinquante ans après sa naissance.

La tâche d’une lecture critique de ce « massif mémorial » est dès lors redoutable, car il s’agit, écrit Sallenave, de « rompre la fascination », de « se soustraire à l’emprise de cette prose impérieuse » qui « exerce sur le lecteur une espèce d’autorité intimidante, mêlée d’une séduction à laquelle il est difficile de se soustraire ». « À Castor, Castor et demi », nous dit l’auteure qui relève le défi.

Sallenave n’inscrit dès lors pas seulement sa lecture des écrits autobiographiques à l’intérieur d’une comparaison critique avec d’autres sources et dans une intelligence rétrospective du temps. Elle ne cesse d’arpenter le corpus interne des Mémoires, des lettres et des carnets, pour y débusquer des indices qui donneront plus de vérité et de relief au modèle, « portant la lumière là où elle laissait de l’ombre, mettant des ombres là où elle voulait que règne une lumière éclatante ». L’auteure nous montre ainsi — à rebours d’une conception de la fiction comme mensonge opposé à la véracité du récit — que les romans [5] du Castor contiennent des clés ouvrant des « chambres secrètes » de sa vie, occultées dans l’autobiographie. Car si « dans les Mémoires, elle se reprend », écrit Sallenave, « dans son œuvre romanesque, elle s’expose ». Il ne s’agit dès lors pas tant de chercher des « clés » du roman dans la vie du Castor que l’inverse : « Ce que livre “la vie” pour comprendre un roman est moins riche et moins profond que ce que livre le roman pour comprendre la vie. »

Cette démarche rigoureuse, mais fraternelle donne au récit une densité et une profondeur incomparables. Si les allers-retours temporels sont nombreux, pour les raisons que nous venons d’évoquer, la narration suit cependant le fil chronologique d’une vie effective, scandée par de grandes périodes. D’abord la jeunesse et les années de formation, la rencontre de Sartre avec lequel elle partage notamment la passion exigeante de la liberté, de la philosophie et de l’écriture. Puis le choc de la guerre qui met à mal leur « schizophrénie » d’individus planant au-dessus du monde, la notoriété littéraire et l’engagement politique, mais aussi féministe des années d’après-guerre. Enfin, les désillusions individuelles et collectives, l’approche de la vieillesse et de la mort — une hantise dès la quarantaine, nous verrons pourquoi.

Et à travers ces diverses périodes, le flux et le reflux des amitiés et des amours « contingentes », la mise à l’épreuve d’une relation « nécessaire » dont la fin, symboliquement, est aussi celle du récit de Sallenave. Entre la mort de Sartre (1980) et la sienne (1986), le Castor n’existe plus vraiment : « Dans les années qui lui restent, elle tente simplement de survivre à Sartre. » Sa disparition ne réunira que leurs deux noms, gravés côte à côte au cimetière du Montparnasse.

Lutter contre le « destin fangeux »

De ce parcours complexe, riche et tumultueux, nous ne retiendrons ici que le fil qui entremêle la construction de soi et l’engagement politique, la quête de la liberté individuelle et le souci de l’émancipation des « masses ». Dans une vision aussi combative de son destin où l’enjeu est de faire « entreprise de soi » dans une lutte incessante pour conquérir la nécessité face à la contingence, les années de formation sont décisives, car il s’agit, écrit magnifiquement le Castor dans ses Cahiers de jeunesse, de « construire une force où je me réfugierai à jamais ».

Ainsi, au contraire de ce qui se passera pour la génération d’après-guerre où l’individualisme succèdera aux projets de rédemption collective, le premier temps est celui de l’affranchissement individuel, du culte de l’« authenticité » et de la « sculpture de soi » dans une indifférence politique parfois stupéfiante. Puis, après la guerre survient l’engagement politique avec une conception souvent manichéenne et messianique de l’histoire dont le marxisme « indépassable » fournira l’armature théorique. Mais ces différents niveaux seront présentés par le Castor comme participant de l’incarnation d’une même « vérité » dont elle se veut l’interprète intransigeante : vérité dans les rapports humains, vérité sur soi, vérité scientifique puis politique. Comme elle l’écrivit un jour dans une phrase qui donne rétrospectivement froid dans le dos : « La vérité est une, l’erreur est multiple. Ce n’est pas par hasard que la droite professe le pluralisme. »

Sur le premier versant, l’analyse de Sallenave est d’une très grande richesse, grâce à l’abondance de la documentation utilisée et qui était, pour une part non négligeable, inaccessible dans les années quatre-vingt. Nous touchons ici forcément à l’intime, à la manière dont un sujet se débrouille avec son désir, ses passions, ses amours, dans leurs dimensions autant charnelles que spirituelles, voire même mystiques. Car le Castor est loin d’être un monstre froid, une intellectuelle désincarnée. Les lecteurs de ses Mémoires connaissaient déjà son goût de la marche, sa sensibilité extrême pour la nature, sa gourmandise, ses passions amoureuses. Mais, nous apprend Sallenave, elle admirait les mystiques, elle avait des accès de mélancolie et des angoisses qu’elle noyait souvent dans l’alcool.

Le « destin fangeux » (expression admirable) auquel a succombé son cousin Jacques, dont elle a été longtemps éprise, et Zaza, son amie d’enfance dont elle présente la mort comme le prix de sa liberté à la fin des Mémoires d’une jeune fille rangée, est une menace presque physique. C’est le thème de la réduction au « déchet » et à l’organique [6] (d’où l’angoisse de la mort et du vieillissement récurrente dans son autobiographie et dans ses romans), placé dans la bouche de Zaza sur son lit de mort : « Dans toutes les familles il y a du déchet : c’est moi le déchet. » Thème qui reviendra souvent pour désigner ceux qui n’ont pas eu le courage et la force d’assumer leur liberté : « tous ces déchets, ces petites personnes aimables et faibles. » Il y a les vies d’exception et les vies ordinaires, les vies réfléchies et les vies subies, les premières ayant eu la capacité de s’inventer et d’échapper à la fange, à la manière du Baron de Münchhausen s’extrayant de la boue en tirant sur ses bottes.

Sa liberté, le Castor va la conquérir autant par la pensée que par l’action, autant par l’écriture que par l’expérience amoureuse. Mais aussi par la domination et le façonnement d’autrui, comme dans sa relation avec sa jeune sœur Poupette, « esprit vierge » dans lequel elle va « imprimer des vérités » par l’enseignement du calcul et de l’écriture (Simone n’a que six ans !) : « Grâce à ma sœur — ma complice, ma sujette, ma créature — j’affirmais mon autonomie [7]. » S’il est un point au sujet duquel le livre de Danièle Sallenave nous apporte des éclaircissements importants, c’est le rôle de la relation pédagogique dans la vie du Castor. Comme on le sait aujourd’hui, Simone de Beauvoir n’avait pas que des relations platoniques avec ses jeunes étudiantes, mais couchait avec certaines d’entre elles, ce qui lui vaudra d’être renvoyée de l’Éducation nationale pour détournement de mineur. Variante féminine de l’« amour grec », écrit Sallenave, où « l’ainée prend en charge la cadette », une hypothèse, souligne-t-elle, qui « n’est même pas effleurée dans La Force de l’âge » où la dimension homosexuelle est gommée. Le Castor ne peut en effet « résister au plaisir de jouer (et jouir) de sa maitrise sur des jeunes femmes », et notamment dans le cadre de relations amoureuses triangulaires avec son jumeau prométhéen.

La Walkyrie et le Baladin

Le Castor ne règnera en effet pas seule sur sa propre vie et ne sera pas l’absolu fondement d’elle-même, comme elle le rêvait adolescente. Mais celui qu’elle va rencontrer ne sera cependant pas tout à fait un autre. Il était, écrit-elle à la fin des Mémoires d’une jeune fille rangée, « le double en qui je retrouvais, portées à l’incandescence, toutes mes manies ». La rencontre avec Sartre est très finement racontée, sur la base notamment d’une documentation nouvellement accessible qui permet de dépasser le récit parfois « triomphaliste » des Mémoires.

Comme dans toute rencontre amoureuse, le doute, l’inquiétude succèdent à la joie profonde de l’amour naissant car, bien souvent, l’un « se donne » plus que l’autre. Malgré « ce signe jumeau sur nos fronts », la Walkyrie (sobriquet du Castor) semble bien avoir « cédé » face à celui qui se désigne comme un Baladin, en référence à une pièce de Synge [8]. Elle cèdera intellectuellement au jeune normalien qui « met en pièces » sa défense du pluralisme lors d’une joute philosophique dans les jardins du Luxembourg, avec les conséquences que l’on a évoquées plus haut, mais elle se voit également « ébranlée dans sa capacité de penser », dit Sallenave. Et elle cèdera aussi aux jeux érotiques « qui la troublent profondément et ne la satisfont pas », comme elle l’écrit à Sartre. Le philosophe est cependant le seul interlocuteur possible, elle a la certitude que plus jamais il ne sortirait de sa vie : « Il n’y a que vous qui comptiez pour moi : ceci doit être pris au sens plein - ni gens ni lieu, rien ne m’est rien. »

Sans développer plus cet aspect, comment ne pas être frappé par ce paradoxe de deux êtres qui veulent être « leur propre cause et leur propre fin » (l’attribut de Dieu, note Sallenave), qui se reconnaissent comme des « doubles » dans cette quête, et qui se lient dans une dépendance réciproque qui tiendra jusqu’à leur mort ? Ceci malgré les nombreuses relations « contingentes » qui, bien des fois, mettront leur lien à l’épreuve. Le livre de Sallenave explore longuement cette dimension d’une vie intime, mais aujourd’hui accessible par la publication de nombreux documents posthumes, notamment les témoignages de celles et ceux qui auront fait les frais de leur place « contingente ». On pense ici en particulier aux jeunes femmes qui, comme « Olga », « Védrine » ou « Lise », vivront un temps une relation triangulaire avec les deux jeunes écrivains-philosophes avant d’être rejetées, voire « exécutées » comme le formule Sallenave.

Certes, le « trio » n’est pas perçu de la même manière du côté Sartre et du côté Beauvoir, et il serait par ailleurs inexact de n’y voir qu’une manipulation perverse froidement mise en œuvre. Sallenave, cependant, développe une analyse qui glace un peu le sang, comme dans ce passage : « Le « trio » se révèle ainsi pour ce qu’il est essentiellement : une manière de montrer en acte, sur le vif, dans le vif, la nature du lien qui unit Sartre à Beauvoir. À chaque instant il est convié de donner la preuve éclatante qu’il n’y a aucun rapport entre l’entente Castor-Sartre et toute autre relation. Mais cela ne suffit pas ; il faut que des « consciences » l’attestent : le membre rapporté, L’invitée [9], est sommé de le reconnaitre, de l’accepter, de s’y conformer. La réalité supérieure du couple Sartre-Beauvoir doit se constater à tout moment et s’inscrire dans des consciences rebelles. Qui sont en même temps des êtres, souffrants, faibles peut-être, mais aimants : c’est la colonie pénitentiaire, où la “loi” s’écrit à même la chair [10]. »

Les têtes pressées de la place Tien An Men

Après ce long développement sur la constitution du couple démiurgique et les épreuves qu’il traversera (et fera traverser aux autres) dans les années trente, le livre de Sallenave aborde de manière extensive la période de la guerre qui signera l’entrée de l’Histoire, de la politique et de la société des « autres » dans la vie du Castor de guerre. La place nous manque ici pour retracer cette période délicate du Castor (notamment le travail qu’elle fera à Radio-Vichy après avoir été exclue de l’Éducation nationale), mais aussi de Sartre, dont on a souligné l’inaction sous la première période de l’Occupation, les conditions de sa libération après avoir été capturé par les Allemands, les facilités qu’il obtint pour faire jouer ses pièces sous la botte nazie. Sallenave souligne que « tant de malveillance et parfois de mensonge ont entouré cette époque de leur vie, qu’il est très difficile d’apprécier sereinement la réalité de leur attitude ».

Il nous faut maintenant aborder le deuxième versant, celui de l’engagement dans les combats politiques de l’après-guerre qui seront rapidement ceux de la guerre froide, de la décolonisation, des luttes sociales et du féminisme. Second versant qui demeure cependant intimement lié au premier, la volonté d’émancipation individuelle du Castor venant se nouer intimement aux combats collectifs dans une radicalité commune, la participation aux seconds donnant une « aura » et une dimension universelle à la réalisation de soi qui constitue le premier combat.

C’est l’alliance entre les différents niveaux de la « vérité » qui, comme nous l’avons vu, est perçue comme « une » par le couple prométhéen. Ainsi que l’écrit Sallenave : « Dans la révolution, dans le communisme, le Castor trouve enfin le moyen d’assouvir sa passion de l’Absolu. » Et si elle n’a jamais voulu « voir entièrement » le caractère illusoire de la Révolution, c’est « non par peur de “désespérer les masses”, mais par peur de se désespérer elle-même ». L’auteure remarque combien les figures de femmes émancipées sont absentes de l’œuvre du Castor, alors que les exemples négatifs sont omniprésents : « Toutes lui inspirent des sentiments mêlés, une espèce de distance proche du mépris. » Serait-elle victime d’une « surestimation de soi, qui place toutes les autres vies à un niveau d’accomplissement forcément inférieur » ? La volonté de puissance transforme-t-elle celle qui éprouvait enfant une joie souveraine à « façonner un autre être humain » en Pygmalion de l’humanité ?

Le Castor est en effet devenu un écrivain reconnu, réalisant le vœu qu’elle s’attribue à quinze ans dans le premier tome de ses Mémoires : « Être un auteur célèbre. » Réalisation qui lui permettra, comme elle le confesse à la page suivante du même tome, de s’assurer « une immortalité qui compensera l’éternité perdue ; il n’y avait plus de Dieu pour m’aimer mais je brulerais dans des millions de cœurs ». Ainsi, sa quête de l’absolu et la perte de la foi religieuse débouchent sur une translation qui l’a fait passer d’objet d’amour de Dieu à celui de lumière pour l’humanité. Comment ne pas reconnaitre la persistance d’une imprégnation religieuse — ce « tuf originel sur lequel s’élèvent les choix les plus profonds », écrit Sallenave — dans cette croyance en une vérité unique qui se trouve « dans un seul camp » ? De Moïse à Mao et retour, pour paraphraser le titre interrogateur d’une biographie [11] du dernier secrétaire de Sartre, Benny Lévy, ancien dirigeant de la gauche prolétarienne devenu fervent talmudiste ?

On sait jusqu’à quel niveau d’aveuglement et de manichéisme peut conduire cette vision du monde où le Bien et le Mal sont séparés par une « épée de feu », les adversaires transformés en ennemis avant d’être « néantisés ». Outre le rejet violent dans le « camp de la bourgeoisie » et des « salauds » d’anciens compagnons de route, les propos de Sartre cautionnés par le Castor — tel le célèbre « tout anticommuniste est un chien » (une très inquiétante animalisation de l’ennemi) —, les « voyages officiels » dans les pays socialistes pour aller « voir la révolution en marche » sont riches en anecdotes tragicomiques ou en erreurs de jugement consternantes. Ainsi, lors d’un voyage en Chine, le Castor assiste à un défilé du haut de la terrasse officielle qui domine la place Tien An Men et note dans son livre La Longue Marche (1957) : « La joie qui illumine ces cinq cent mille visages est une évidence aveuglante […]. Ce qu’on lit dans les yeux ce n’est pas de la servitude, ni de la fascination, mais très exactement de l’affection. » Son compagnon de voyage, lui, fera cette comparaison étonnante rapportée dans le même ouvrage exaltant le maoïsme : « “Un caviar”, dit Sartre en voyant toutes ces têtes pressées les unes contre les autres. »

Le livre plonge dans les dédales de ces engagements successifs (URSS, Chine, Cuba, guerre d’Algérie, tiers-mondisme, gauchisme parisien…) qui s’entremêlent aux passions privées, comme celles, nombreuses et « superficielles » de Sartre, ou plus intenses et engagées du Castor (Nelson Algren, Claude Lanzmann), sans que jamais « le pacte » qui les lie ne soit rompu. Avec, en ultime et violente confrontation quelques jours avant sa mort, la publication des entretiens de Sartre avec Pierre Victor (Benny Lévy) où ce dernier aurait fait endosser ses nouvelles options religieuses au philosophe. Du radicalisme révolutionnaire au retour du religieux, il n’y a qu’un pas que le Castor de guerre ne franchira jamais. Mais c’est une autre histoire…

La lame sous le texte

Le tour de force réalisé par Sallenave est d’avoir transformé une autobiographie en « hétérobiographie », ou, du moins, comme elle l’écrit très justement, d’avoir introduit « sous la surface lisse du texte, afin de la décoller, la fine lame de l’examen, de la lucidité, de la critique, de l’esprit d’examen ». Il ne lui fallait dès lors pas se contenter d’une « vue frontale que les mémoires imposent », mais réintégrer le texte mémorial dans l’ensemble de l’œuvre en y associant les autres textes publiés du vivant de Simone de Beauvoir ou de manière posthume. Ce travail comportant, comme nous l’avons vu, une interprétation très fine des œuvres romanesques — rêves éveillés qui, avec condensation, déplacements, agencent des fragments de réalité, peuvent en dire long sur celle qui compose les « mosaïques de la fiction ». Et plonger ensuite ce corpus de textes dans l’époque qui l’a vu naitre. Cela avec une équanimité qui ne cède ni à la fascination dévote pour une femme hors norme ni à la « curiosité maniaque et malsaine » qui veut chercher ce qui « se cache “derrière” ce qui se dit ».

Le reproche que nous lui ferions ne concerne pas ce travail minutieux, libre et subtil d’un écrivain lisant un autre écrivain, mais bien la mise en contexte historique qui nous est apparue quelquefois un peu courte. Ainsi, sa critique du « socialisme réel » reprend peu ou prou la thèse (qui date du XXe congrès du PC soviétique de 1956) de la « déviation stalinienne », visiblement mal informée de ce que l’accès aux archives a révélé de la terreur d’État mise en place dès 1917 et par ailleurs inscrite dans le logiciel léniniste. De la même manière, le recul de l’espérance socialiste est mis sur le compte de ceux qui « sous prétexte de combattre l’autorité dans le socialisme ont détruit le socialisme lui-même, comme une chimiothérapie grossière ne fait pas la distinction entre des cellules saines et des cellules malignes ». Imputer un tel impact sur le destin du socialisme démocratique à l’action des personnes et des organisations qui, de gauche notamment, ont dénoncé les régimes de terreur de filiation bolchevique nous semble peu crédible. Surtout quand on connait les déterminants lourds [12] qui ont infléchi la donne politique en Europe. L’histoire n’est pas que le produit d’une guerre entre constructeurs et destructeurs.

[1Danièle Sallenave, Castor de guerre, Gallimard, 2008. Le surnom de « Castor » a été donné à Simone de Beauvoir par René Maheux (« Herbaud ») en juin 1929, à partir d’une interprétation anglaise de son patronyme (Beauvoir = Beaver = Castor). « Vous êtes un Castor, dit-il. Les castors vont en bande et ils ont l’esprit constructeur » (Mémoires d’une jeune fille rangée).

[2Par ordre chronologique : Mémoires d’une jeune fille rangée (1958), La force de l’âge (1960), La force des choses (1963), Une mort très douce (1964), Tout compte fait (1974), La cérémonie des Adieux suivi d’Entretiens avec Jean-Paul Sartre, aout-septembre 1974 (1981).

[3Les textes posthumes sont : Lettres à Sartre (1990), Journal de guerre (1990), Lettres à Nelson Algren. Un amour transatlantique (1997), Correspondance croisée avec Jacques-Laurent Bost (2004), Anne, ou quand prime le spirituel (2005), Cahiers de jeunesse (2008).

[4Si Sartre disait qu’il ne « s’enracinerait nulle part » (son récit autobiographique Les mots devait d’abord être titré Jean sans Terre), sa volonté d’être sans racines n’en était pas dépourvue.

[5L’invitée (1943), Le sang des autres (1945), Tous les hommes sont mortels (1946), Les mandarins (1954), Les belles images (1966), La femme rompue (1968).

[6Voir la description que donne le Castor de la déchéance de son cousin Jacques à la fin de Mémoires d’une jeune fille rangée, dans laquelle le corps a gagné sur la conscience : « Les cheveux entièrement blancs, les yeux injectés, l’abus de l’alcool l’avait rendu à demi-aveugle ; il n’avait plus de regard, plus de sourire […]. Il mourut à quarante-six ans de misère physiologique. »

[7Les Mémoires d’une jeune fille rangée sont très explicites à cet égard : « …je renonçais à avoir des enfants à moi ; ce qui m’importait, c’était de former des esprits et des âmes : je me ferai professeur, décidai-je. Cependant, l’enseignement, tel que le pratiquaient ces demoiselles, ne donnait pas au maitre une prise assez définitive sur l’élève ; il fallait que celui-ci m’appartînt exclusivement […]. Constatant les progrès accomplis par ma sœur, je connaissais la joie souveraine d’avoir changé le vide en plénitude ; je ne concevais pas que l’avenir pût me proposer entreprise plus haute que de façonner un être humain ». Et elle ajoute, retournant ce projet sur elle-même : « Tel était le sens de ma vocation : adulte, je reprendrai en main mon enfance et j’en ferai un chef-d’œuvre sans faille. Je me rêvais l’absolu fondement de moi-même et ma propre apothéose. Ainsi, au présent et dans l’avenir, je me flattais de régner, seule, sur ma propre vie. »

[8Le baladin du monde occidental. L’auteur irlandais y met en scène l’histoire d’un hâbleur qui se vante d’avoir tué son père. Les hommes l’admirent et le fêtent comme un héros, les femmes se l’arrachent jusqu’au moment où réapparait le père qui n’est pas mort. Après avoir manqué d’être pendu, il ira par les routes, baladin du monde occidental, raconter son histoire. Sa folie est celle de la confusion entre le rêve et la réalité, note Sallenave. Rappelons ici que Sartre fut orphelin de père à quinze mois et se disait « fils d’un mort » et « sa propre cause ». Voir à ce sujet l’analyse qu’en fait Jean-Pierre Lebrun dans son livre La perversion ordinaire (Denoël, 2007).

[9Titre d’un roman (1943) de Simone de Beauvoir mettant en scène un trio amoureux et dans lequel le troisième terme du trio, Xavière, est assassiné par Françoise, le « personnage sujet ».

[10Référence à la nouvelle de Kafka où les détenus sont condamnés à l’inscription du motif de leur punition dans la chair jusqu’à ce que mort s’ensuive après une longue et sanglante agonie.

[11Philippe Lardinois, De Pierre Victor à Benny Levy, de Mao à Moïse ?, Luc Pire, 2008.

[12Voir à ce sujet l’implacable analyse de Marcel Gauchet sur « La crise idéologique du socialisme », développé lors de sa conférence du Ceppecs.