Canicule et machine à expériences

Renaud Maes

Le réchauffement climatique et les dérèglements qu’il entraine se font de plus en plus sentir, même en Europe. Si la fréquence des vagues de chaleur n’augmente pas de manière suffisamment significative pour en tirer des conclusions, leur durée et surtout leur intensité ont considérablement enflé depuis la fin des années 1980. Les épisodes caniculaires récents ne sont certes pas aussi meurtriers que ceux qui frappèrent l’Europe au tout début du XXe siècle (notamment la très longue et intense vague de chaleur de 1911, qui fit environ quarante-mille morts dont trois quarts d’enfants en France [1], et, à en croire la presse de l’époque, de l’ordre de deux-mille morts en Belgique), mais ils coutent toujours de nombreuses vies humaines (on évoque le chiffre de quinze-mille décès en France pour la canicule de 2003 [2]), surtout parmi les personnes âgées et, faut-il le préciser, singulièrement parmi les plus isolées et précaires d’entre elles.

Il est toutefois frappant que la réaction politique paraisse très en deçà de celle qui caractérise le début du XXe siècle : en France, par exemple, à la suite de la canicule de 1911, de très nombreuses mesures furent prises pour mieux protéger les enfants, singulièrement les nouveau-nés, avec notamment une augmentation importante du budget dévolu aux « Œuvres de puériculture ». Rien de vraiment comparable à la suite des canicules récentes… Bien sûr, il ne s’agit plus de nourrissons, mais de personnes âgées, or on connait la préférence des pays marqués par des traditions fort individualistes pour la sauvegarde des plus jeunes [3]. Mais cette préférence ne permet pas d’expliquer une telle différence dans la réaction politique, d’autres facteurs doivent intervenir.

À ce niveau, notons tout d’abord que là où les journaux titraient uniquement sur la canicule et son lourd bilan humain tout au long de l’été 1911, dans les médias d’aujourd’hui, tant le bilan humain que la question de complications de santé sont noyés dans le flux des dépêches sur le plaisir de boire en terrasse toute la nuit ou de se faire dorer sur les plages surpeuplées, pour le plus grand bonheur de l’Horeca côtier.

Autre différence : dans les Parlements, on se contente de vagues questions peu précises et volontairement peu chiffrées pour obtenir des réponses tout aussi nébuleuses rappelant l’attachement de la ministre au bienêtre des séniors. C’est qu’on a de très bonnes raisons de penser aujourd’hui que le réchauffement climatique global augmente l’intensité des vagues de chaleur en Europe et, ce faisant, tire largement à la hausse le bilan létal de chaque épisode [4]. Il est de plus en plus évident que le réchauffement climatique provoque, en effet, outre une évolution de la température moyenne, une plus grande variabilité des températures autour de la moyenne [5], et donc plus de phénomènes extrêmes [6]. Et l’on n’ignore plus l’origine humaine dudit réchauffement, bien qu’il reste encore des climatosceptiques très actifs notamment dans le premier parti belge. En particulier, des simulations publiées dès 2004 permettent de considérer que l’activité humaine est l’un des facteurs déterminants de la vague de chaleur de 2003 en Europe, l’une des plus intenses depuis l’enregistrement systématique des températures [7]. En d’autres termes, l’inaction politique en matière de réduction des émissions de gaz à effets de serre a très probablement une conséquence lourde sur la vie de nos ainées et ainés. Bien sûr, qu’elles soient « maintenues » à domicile [8] ou placées dans des institutions totales que l’on qualifie de l’euphémisme de « résidences », les personnes âgées sont largement invisibilisées dans notre société [9]. Mais ne fût-ce que parce que la famille demeure assez centrale dans « nos valeurs », nous ne sommes pas complètement ignorants de ce qu’il advient d’elles.

Ainsi par nos modes de vie et avec un certain effet retard lié à la physique du réchauffement, tout doit nous amener à comprendre que… nous sommes dans une société qui tue ses anciennes et anciens. Plus précisément, vu la dynamique du réchauffement, les habitudes de consommation de la génération du baby-boom l’amènent aujourd’hui à être confrontée aux conséquences du modèle économique dans lequel elle a prospéré, sans que cette confrontation n’implique le moindre changement radical de la part des générations suivantes qui n’ont pas cessé de faire pire.

Pourquoi n’agissons-nous pas ?

Rares sont ceux qui souhaitent voir mourir les ainées et ainés, alors pourquoi n’agissons-nous pas ? Parce que pour répondre adéquatement à ce qui se passe sous nos yeux, il faut sans doute bien plus qu’un plan qui se focaliserait sur « les soins aux séniors ». Pour attaquer la racine du problème, une rupture autrement plus radicale est indispensable dans l’organisation sociale, dans nos modes de production et dans nos façons de vivre. Et à ce niveau, peut-être voulons-nous tout simplement nous maintenir dans une illusion.

En 1974, le philosophe libertarien Robert Nozick publiait Anarchie, État et Utopie, un ouvrage dans lequel il défend sa conception de « l’État minimal ». Pour fonder sa théorie de l’État, il part d’une réflexion sur la morale et propose une expérience de pensée devenue célèbre comme la « Machine à expériences de Nozick ». « Supposons qu’il existe une machine à expériences qui puisse vous fournir toute expérience dont vous avez le désir. Des neuropsychologues au top pourraient stimuler votre cerveau de manière à vous faire penser ou ressentir que vous écrivez un roman excellent, ou que vous vous faites un ami, ou que vous lisez un livre intéressant. Durant tout ce temps, vous flotteriez dans un réservoir, avec des électrodes attachées à votre cerveau. Vous brancheriez-vous à la machine pour votre vie entière, préprogrammant les expériences de votre existence ? » Et d’ajouter, pour mieux rendre la proposition alléchante : « Si vous êtes inquiet de passer à côté d’expériences désirables, on peut supposer que les firmes commerciales ont fait des recherches approfondies sur les vies de beaucoup d’autres personnes. Vous pouvez dès lors piocher et choisir dans leur large bibliothèque ou “buffet d’expériences”, sélectionner vos expériences de vie pour, disons, les deux années à venir. Et, dans deux ans, vous aurez dix minutes ou dix heures hors du réservoir pour choisir les expériences de vos deux prochaines années. Bien sûr, pendant que vous serez dans le réservoir, vous ne saurez pas que vous y êtes, vous penserez que ces expériences sont réellement en train d’avoir lieu. […] Vous brancheriez-vous ? » [10]

Pour Nozick, la réponse la plus évidente est que non, nous ne nous brancherions pas à la machine, parce que nous aimons agir, c’est-à-dire effectuer une action qui a un sens et un effet sur le réel. Il réfute par là l’un des pans de la pensée « utilitariste » qui considère l’hédonisme comme utilité, c’est-à-dire comme source du bienêtre individuel et collectif. Dans la tradition hédoniste, en effet, « c’est l’expérience ou la sensation du plaisir qui constitue le bien suprême de l’humanité. C’est le seul bien qui soit une fin en soi et pour lequel tous les autres biens sont des moyens [11] ». À suivre Nozick, si cette définition de l’utilité était valide, nous sauterions avec joie dans le réservoir de sa machine d’expériences.

En réalité, on trouve chez nombre de penseurs, à de nombreuses époques, qu’ils soient de droite comme de gauche [12], la même logique : l’humain est caractérisé par l’agir, au sens de la réalisation dans le réel de ce qu’il a imaginé, et, dans cet agir, la conscience est centrale.

L’expérience de la consommation

Or précisément, ce qui est en jeu ici, c’est la conscience des effets du réchauffement climatique. Nous avons une certaine conscience, nous l’avons vu, pour nous qui pensons humains, pourquoi serait-ce tellement difficile de transformer la conscience en action ? C’est peut-être que d’une certaine manière, nous sommes pris malgré nous dans une sorte de machine à expériences… L’expérience concrète du consumérisme nous amène à croire très profondément que tout a potentiellement une solution commercialisable et que l’on pourra donc un jour acheter. Il fait trop chaud, pourquoi ne pas acheter un climatiseur ? Évidemment, le fait de l’utiliser implique d’aggraver le problème, mais tant que le climatiseur fera son office, on n’en sentira pas les effets. Pire, cette expérience pratique peut nous mener assez facilement à donner foi aux discours d’idéologues qui nient le réchauffement climatique ou qui se veulent absolument rassurants quant à ses effets. Ainsi, l’idée que le progrès technologique pourra trouver des solutions et qu’en plus, cela permettra de faire tourner l’industrie, apparait parfaitement congruente de notre expérience pratique d’achats compulsifs au rayon crème glacée du supermarché local dont les surgélateurs ouverts par des hordes de clients tournent à pleine puissance, et de surutilisation de notre spray « brume d’eau » pour rester hydraté, largement recommandé dans le supplément spécial vacances d’un magazine.

L’expérience du consumérisme capitaliste agit comme un inhibiteur de notre perception du réel, elle aliène notre conscience, elle nous rend aveugle aux conséquences de nos actes qui deviennent dès lors de plus en plus déconnectés de leurs effets, qui ne prennent plus sens que dans la reproduction infinie de cette même expérience.

Ce n’est pas un hasard si parmi les plus riches, les plus puissants, le climato-relativisme peut se répandre assez facilement : leur expérience est celle d’une réalité parallèle où, de toute façon, chaque problème ou presque se résout lorsqu’on sort une carte de crédit. L’hédonisme aussi primaire qu’assumé de Donald Trump fait d’une certaine manière exploser l’expérience de pensée de Nozick, en ce que le milliardaire-président se branche volontairement à la machine, aux yeux de tous, peu importe ce qu’il en coute de la faire tourner, peu importe, même, que cela signifie renoncer à son humanité. Et les faibles restes de conscience, il les balaie d’un revers de la main en affichant ouvertement son refus de l’intelligence.

Un rapport fraichement publié par l’ONU pointe le risque d’un « apartheid climatique », indiquant que les plus riches sont en train « d’acheter leur voie de sortie du réchauffement climatique », au détriment des plus pauvres qui sont de plus en plus menacés par la famine et l’exposition à la chaleur. En utilisant le sang des plus fragiles, des plus précaires, les privilégiés peuvent de la sorte continuer à flotter dans leurs réservoirs, vivant les expériences permises par la consommation outrancière. Le risque est grand, dans notre organisation sociale qui laisse accroire que tout qui veut peut à son tour rejoindre le « top » des puissants, que ce comportement inhumain soit finalement partagé même par ceux et celles qui ont mieux conscience du réel, qui voient plus concrètement ce que coute le maintien du système consumériste, dans le but qu’elles et ils aussi puissent arriver à plonger dans le confort d’un plus grand réservoir, offrant un panel d’expériences plus extravagantes.

Concrètement, nos ainées et nos ainés sont déjà en train de payer le prix du consumérisme débridé et de notre refus de changer de paradigme. Elles et ils ne sont pas les seules et seuls, nombre de déplacées et déplacés climatiques pourraient en témoigner, mais nos ainées et ainés nous sont bien plus proches ne fût-ce que géographiquement. Ils nous imposent de prendre conscience, de nous réveiller, de voir le réservoir pour ce qu’il est. Et de faire un choix : continuer à flotter, à la dérive d’expériences artificielles, ou redevenir humains.

[1Rollet C., « La canicule de 1911. Observations démographiques et médicales et réactions politiques », Annales de démographie historique, 2010, 120 (2), p. 105-130.

[4Christidis N., Jones G. S. et Stott P. A., « Dramatically increasing chance of extremely hot summers since the 2003 European heatwave », Nature Climate Change, 2015, 5, p. 46-50.

[5Fischer E. M. et Knutti R., « Anthropogenic contribution to global occurrence of heavy-precipitation and high-temperature extremes », Nature Climate Change, 2015, 5, p. 560-564 ; Schär C. et al., « The role of increasing temperature variability in European summer heatwaves », Nature, 2004, 427, p. 332-336.

[6On ne peut donc évidemment pas déduire, comme le suggérait Donald Trump sur le ton de l’ironie dans un tweet du 29 janvier 2019, que les vagues de températures polaires (jusqu’à – 60 °C) qui ont frappé plusieurs États des Etats-Unis durant cet hiver démontrent qu’il n’y a pas de réchauffement climatique. Mieux encore, plusieurs modèles du réchauffement permettent de décrire très fidèlement ces événements extrêmes, qui vont sans doute se multiplier, rendant la vie humaine plus difficile et ce, même dans nos contrées.

[7Stott P. A., Stone D.A. et Allen M.R., « Human contribution to the European heatwave of 2003 », Nature, 2004, 432, p. 610-614.

[9Capuano C., Que faire de nos vieux ? Une histoire de la protection sociale de 1880 à nos jours, Presses de Sciences Po, 2018.

[10Nozick R., Anarchy, State and Utopia, première ed. 1974, Blackwell, 1999, p. 44-45. Trad. de l’auteur.

[11Kymlicka W., Les théories de la justice : une introduction, trad. Marc Saint-Upéry, La Découverte, 2003, p. 21.

[12Voir von Mises L., Human Action. A Treatise on Economics, 1989 (1945), von Mises Institute, p. 13 sq ou Marx K., Le Capital, 1867, III, 7.