Canan Kir : la femme ou le signe ?

Christophe Mincke

La saga du foulard compte presque autant d’épisodes que les aventures de Martine. « Le foulard à l’école », « le foulard dans l’administration », « le foulard aux jeux olympiques », « le foulard dans la rue », etc. Elle prend place dans un contexte où de multiples aspects d’un mode de vie supposé « musulman » se trouvent mis en cause au nom des principes les plus divers [1].

Les élections communales exacerbent bien entendu ce genre de débat. Récemment, il reprit vigueur à propos de la présence en troisième position sur la liste électorale « Les Bleus de Saint-Josse » d’une femme d’origine turque : Canan Kir, cousine d’Emir, lui-même édile régional socialiste et troisième candidat sur la liste du PS… à Saint-Josse. Au-delà de la cocasserie de cet affrontement familial sur le territoire de la plus petite commune bruxelloise et après la consternation provoquée par le contenu de la capsule vidéo censée promouvoir la candidate, s’est vite posée la question que tout le monde attendait, la question cruciale, la question centrale : celle du projet politique de la port du voile par la précitée.

La question ne se serait pas posée si la candidate ne s’était pas présentée sur une liste libérale. Sur une liste du CDH, par exemple, l’évènement n’en eût pas été un. La liste est libérale, certes, mais pas MR pour autant, et ce bien que menée par Geoffroy Clerckx, MR, 39e sur la liste de ce parti aux dernières régionales. Notons au passage l’absence d’une liste MR « canal historique » à Saint-Josse. Les Bleus de Saint-Josse apparaissent donc comme une spin off du MR sans être une émanation directe de cette formation politique. La distinction est d’importance. La candidate libérale Kir n’est par ailleurs pas membre du MR à titre personnel.

Le scandale fut donc causé par son port du voile, ce dont elle s’explique dans la vidéo, disant qu’il fait partie d’elle et qu’elle n’y renoncera pas. Cependant, elle se serait engagée à l’ôter si elle était élue au conseil communal. Interpelé à ce sujet, Didier Reynders réagit très fermement : Madame Kir n’était pas candidate sur une liste MR, n’était pas membre du parti et il n’était pas question « qu’elle puisse entrer au MR si elle [devait] adopter ce comportement [2] ».

À la suite de quoi la vidéo disparut de l’Internet [3] et des sites d’information. Les Bleus de Saint-Josse n’ont visiblement pas de site internet. Silence radio [4].

Ouverture ?

Par le passé, le MR a largement fustigé le comportement de ses concurrents qui accueillaient sur leurs listes des candidates voilées, voire les faisaient élire. Ils pointèrent notamment du doigt des personnes comme Mahinur Özdemir, CDH, première députée à siéger voilée (au Parlement bruxellois) [5].

Cause ou effet, le MR attire peu le vote des populations d’origine étrangère [6] et s’est distingué par sa difficulté à intégrer à ses listes des personnes issues de l’immigration [7]. Aux communales, où votent des électeurs non belges, la question est particulièrement cruciale [8]. Dans une Bruxelles particulièrement multiculturelle, le problème est encore plus préoccupant. À Saint-Josse, par exemple.

Est-ce la volonté de trouver une parade qui permette de ménager la chèvre « pas de voile sur les listes MR » et le chou « puisons dans le réservoir des voix d’origine étrangère », toujours est-il que vit le jour, à Saint-Josse, une liste « Bleus de Saint-Josse », regroupant des membres du MR et de nombreux « candidats d’ouverture », au rang desquels, Mme Kir et bien d’autres personnes originaires de pays étrangers [9]. On peine à imaginer que les plus hautes autorités aient pu tout ignorer de la manœuvre et de l’identité de la troisième personne figurant sur la liste.

Voile ?

Sur cette liste, parmi des personnes dont les patronymes évoquent la Pologne, la Russie, l’Amérique latine, l’Afrique subsaharienne ou le Maghreb, la seule qui semble avoir posé problème est donc une femme d’origine turque. Parce qu’elle porte un voile.

Deux points semblent problématiques aux yeux du MR. Le premier est la présence sur une liste électorale libérale d’une candidate revêtue d’un voile. Ainsi, il n’y en a pas sur les listes MR. Heureusement, les Bleus de Saint-Josse n’ont rien à voir avec le MR. Ou si peu.

Il semble ensuite que, non seulement on ne puisse faire de politique en cachant ses cheveux, mais que, de surcroit, il ne soit possible de devenir membre du MR en ayant « de tels comportements ». Est-ce à dire que le MR professe un athéisme absolu ? Qu’il ne s’oppose qu’à certaines religions ? Qu’à certaines hérésies (courants doctrinaux) ? Qu’il possède, en interne, des institutions susceptibles d’émettre une fatwa (avis juridique) quant à la compatibilité de certaines pratiques religieuses avec l’idéologie libérale ? Qu’il a, dans des textes, établi des limites claires en la matière ?

Sur la base de ces deux éléments et de l’expérience de « l’affaire Kir », faut-il comprendre que, en 2018, le MR présentera des listes propres dans toutes les communes, pour ne pas être soupçonné d’avoir fait élire une tête de liste MR avec le soutien de personnes ayant des comportements incompatibles avec la dignité de membre du parti ? Dans le cas contraire, il faudrait conclure que la situation des Bleus de Saint-Josse lui convient assez bien. Faut-il en outre s’attendre à ce que les membres voilées du MR en soient exclues ? En supposant qu’il y en ait.

Signes convictionnels ?

Tout ceci nous mène à nous interroger sur le problème du voile et sur le fondement de sa prohibition sur les listes MR et dans les rangs de ses militants. Il semble être interdit en tant que « signe convictionnel ». Et la question de se poser comme une évidence : le problème est-il à trouver dans la conviction ou dans le signe de la conviction ?

La conviction ? Quelle conviction, en fin de compte ? Qu’Allah est le seul Dieu ? D’autres candidats ne font pas mystère d’identiques croyances, nul ne songe les en blâmer. Qu’Il veut que la femme se couvre la tête ? Bigre, que voilà une conviction gênante ! Qu’il serait impudique de se montrer tête nue ? J’en connais qui, du fait de semblable conviction, portent un postiche. On s’inquiète de savoir laquelle de ces hypothèses pousse le MR à un tel ostracisme.

Si ce n’est la conviction, c’est peut-être son signe. On s’interroge alors sur ce que ce signe-là aurait de particulièrement problématique par rapport, par exemple, à la claire profession d’une croyance religieuse et à la pratique qui en découle ou à d’autres signes d’une conviction en matière de bienséance vestimentaire.

En l’absence de précision, toute conviction et tout signe sont suspects. Deux hypothèses sont dès lors envisageables. La première est que « le MR [interdit] aux candidats tout signe convictionnel [10] » parce que, pour ce parti, une campagne électorale n’est pas une affaire de convictions et de débat à leur propos. Cela pourrait se comprendre : potentiellement, toute conviction est dangereuse, par exemple parce qu’elle empêche un parfait opportunisme, et, plus encore, son expression, parce que cela pourrait déplaire à une partie de l’électorat [11]. Dans ce cadre, l’électeur n’est qu’un consommateur qui cherche à acquérir un produit passe-partout et non à trouver un écho à ses propres positionnements philosophiques (au sens le plus large) chez son mandataire politique. Que toute liste n’accueille pas toute conviction est bien entendu naturel, mais il ne semble pas y avoir ici d’exclusive liée à des convictions spécifiques.

Sans doute n’est-ce pas la vision la plus noble de la politique. Ni la plus démocratique.

La seconde hypothèse est que le signe gênant est la femme voilée elle-même, soit en tant que victime évidente d’une oppression machiste ou symbole construit d’un islam intolérant, inintégrable à notre merveilleux Occident démocratique, soit en tant qu’indication que de multiples choix de vie sont possibles en dehors des nôtres, ce qui pourrait nous pousser à une réflexion sur les fondements de nos valeurs universalistes. Dans les deux cas, il s’agit de réduire la femme qui porte un tissu au signe que nous choisissons d’en faire.

Sans doute n’est-ce pas la meilleure manière de faire la preuve de notre conviction que les femmes sont des êtres autonomes, capables de choix, comme celui du sens qu’elles attachent à leur couvrechef.

Quelle que soit la réponse, ce énième incident portant sur l’un des marqueurs de la religion musulmane indique, d’une part, l’ambigüité entretenue autour des modalités d’intégration de la diversité culturelle et religieuse à notre société et, d’autre part, la misère intellectuelle et morale que cache le discours sur le multiculturalisme heureux dont on nous rabat les oreilles à longueur d’année. Il révèle également combien combiner deux facteurs de discrimination rend la vie difficile : femme et musulmane voilée ; notre infinie vertu humaniste peut peser lourd sur les épaules de certains.

[1Nous ne résistons pas au plaisir de renvoyer le lecteur vers le site de Hicham Imane, candidat socialiste à Charleroi, qui démonte avec élégance le stigmate de « l’Arabe de service »

[3La page des Bleus de Saint-Josse sur Dailymotion a été rendue inaccessible.

[4On trouvera néanmoins quelques extraits de presse ici

[5Mme Özdemir est actuellement candidate aux communales, on la verra ici répondre à la sempiternelle question du port de son voile. « Mahinur Özdemir, candidate cdH à Schaerbeek, ne retirera pas son voile ! », RTL info, 13 septem­bre 2012

[6Dirk Jacobs et Céline Teney, « Les rhétoriciens bruxellois issus de l’immigration et leur premier vote. Une analyse des intentions de vote 
aux élections fédérales de 2007 », Brussels Studies, n°24 (30 mars 2009).

[7Fatima Zibouh, « La représentation politique des musulmans à Bruxelles », Brussels Studies, n°55 (5 décembre 2011)

[8Et l’opposition du MR au droit de vote des étrangers extraeuropéens aux communales signale sans doute le malaise de cette formation politique.

[9Voyez quelques affiches ici

[11On notera à cet égard que le flou convictionnel (politique) de la candidate, marqué par le fait qu’elle faillit figurer sur une liste N-VA, ne semble pas avoir fait grandement débat.