"Camping sauvach"

Joëlle Kwaschin
Idées-société.

À la fin des années septante se déroulait à l’abbaye de Floreffe le Temps des cerises. De la rencontre de la culture wallonne avec d’autres cultures minoritaires des régions d’Europe aux musiques du monde de la cinquième édition d’Esperanzah  !, le fil reste « Un autre monde est possible ». Le mot d’ordre de l’édition 2006, « La pauvreté, c’est nos ognons » en est une déclinaison. Les ONG qui organisent vente de produits du commerce équitable, conférences-débats et animations diverses sont à parité avec les groupes de musiciens venus du monde entier.

Esperanzah  ! Le point d’exclamation est compris dans le très raisonnable ticket d’entrée. Branlebas dans la maison. Les jeunes campent dans une prairie à proximité de l’abbaye. « Est-ce que tu sais où sont les sacs de couchage  ? », « Comment vous allez dormir par terre  ? C’est hors de question. » Devant le rayon de matériel de camping du grand magasin, vous soliloquez, un matelas pour deux personnes est surement plus confortable que deux matelas d’une personne. Oui, mais s’ils veulent partir chacun de leur côté, s’ils se séparent... Ces réflexions vous ont distraite de l’achat, et une fois la caisse passée, il dit  : « Je ne pourrai pas emmener ma copine faire du camping sauvage. » S’ensuit une petite digression, de mon temps - puisque désormais, on a un temps à soi - on pouvait encore camper en pleine nature. Ah oui, dit-il, où c’était autorisé. Non, où ce n’était pas interdit. Aujourd’hui, reprend-il, camping sauvage, ça fait gitan. Il ne faut pas laisser passer une occasion de réflexion critique, un peu de didactisme ne nuit jamais. Oui, de ces campements nomades, coincés entre deux bretelles d’autoroutes. Les gens du voyage sont interdits de stationnement presque partout en Wallonie  ; la majorité des communes les chasse, en affirmant, dans le meilleur des cas, que le problème doit être réglé par la Région wallonne. Au ministère de l’Action sociale, on répond qu’il est trop tôt pour mener une telle réflexion. « Nous verrons après le 8 octobre. Qui mettrait ça dans son programme électoral  ? »

Mais que disais-tu à propos de camping sauvage  ? Ce sera difficile parce que la pompe électrique est intégrée au matelas. Tu penses qu’il y a moyen de le gonfler autrement  ? De toute façon, dans tous les campings, il y a l’électricité. Oui, mais le camping du festival, ce n’est pas comme ces villages de vacances où les caravanes, encadrées de haies et de plantes en pot se donnent des airs. Évidemment quand on va camper à la dure... Mon crédit de trajets en voiture n’est pas encore tout à fait épuisé  ? Tu nous conduis à Floreffe  ? Dis, le barbecue est propre, on peut le mettre dans le coffre de l’auto, comme ça on pourra cuire des hamburgers  ? Ne t’inquiète donc pas sans cesse  : j’ai mis la viande dans la glacière. Pour le petit-déjeuner, on le prendra chez Oxfam.
Pour deux donc  : un gros sac de vêtements, la tente de quatre personnes - s’il pleut, ça permet de jouer aux cartes avec les copains -, la glacière, un bon sac de ravitaillement, deux sacs de couchage roulés et ficelés façon balluchon de cowboy... Heureusement que vous ne partez pas à vélo ou même en train. Mais les « ado-rables [1] » n’ont aucun humour, à raison parce qu’ils sentent la critique, et il ne réagit pas.

« Camping sauvach », un groupe namurois de ska-tsigane qui mêle rythmes de la Jamaïque et violon tsigane jouait à Floreffe cette année. Le métissage musical s’accompagne parfois de curieuses hybridations ou accommodements avec les principes altermondialistes et écologiques des spectateurs. Petits-déjeuners Oxfam et hamburgers maison.

La Loterie censure la contestation

Les organisateurs d’Esperanzah  !, qui refusent « la présence du plus puissant limonadier de la planète », avaient cette année accepté le sponsoring de la Loterie nationale. En accord avec les organisateurs du festival, qui promeuvent la liberté d’expression, l’association Résistance à l’agression publicitaire (RAP - www.antipub.be) a placé sur le site, le vendredi 4 aout, deux affiches de contestation qui détournent des campagnes publicitaires récentes de la Loterie. « Devenez scandaleusement pauvre », disait l’une. Le but, disent les responsables de RAP « n’était pas de s’attaquer à l’institution Loterie nationale, mais bien, dans le cadre du combat antipublicitaire et du thème « Pauvreté » du festival, de souligner le rôle détestable de la pub dans l’idéologie dominante antisolidaire ».
Cela n’a pas été du gout de la Loterie qui a exigé l’enlèvement des affiches, menaçant les organisateurs de quitter le festival en cas de refus. Dans un souci d’apaisement, RAP a retiré les affiches, estimant avoir atteint son objectif  : démontrer qu’« il n’y a pas de liberté d’expression quand il y a pub ou sponsoring ».

[1« Ado-rables » est le titre d’une chronique hebdomadaire qu’Anne-Catherine Van Santen tient dans Le Ligueur. En six planches, elle croque avec finesse, humour et amour les rapports complexes entre parents et ados. Ses dessins ont été repris en trois albums publiés par les éditions Luc Pire.