Cameron offre de l’« amour sévère » aux « classes criminelles »

David D’Hondt

Voilà des mois que David Cameron et son gouvernement de centre droit nous expliquent comment la « Big Society » va changer le paysage de la société britannique (voir La Revue nouvelle, mars 2011, p. 15-17). L’État ne peut pas tout faire, c’est à vous de faire quelque chose pour votre communauté, qu’ils disaient. À croire qu’ils ont été entendus en ce mois d’aout 2011 lorsque des milliers de personnes sont descendues dans les rues des grandes villes d’Angleterre. Par contre, il ne semble pas que Cameron avait prévu une interprétation aussi « libérale » de son projet sociétal.

Quatre nuits d’émeutes, deux-mille suspects arrêtés et cinq personnes décédées, un bilan bien lourd pour la grande société qui doit se prendre en main sans l’intervention de l’État. D’ailleurs, Cameron ne dira pas si c’est aussi ça, la « Big Society ». Ceci étant, il avancera une série de nouveaux concepts dont celui de « broken Britain ». Aussi, se définissant comme un « common-sense Conservative », il nie vouloir profiter des émeutes pour imposer des politiques de droite. Jugeons plutôt.

Quand amour rime avec fermeté

C’est ainsi qu’en revenant sur les émeutes dans une interview à la BBC radio en ce début septembre, il a expliqué qu’il compte réparer cette « Grande-Bretagne cassée » en usant de la « tough love » (l’« amour ferme »). Cameron n’a rien inventé, l’expression existe déjà pour signifier le comportement de quelqu’un qui vous traite avec fermeté avec l’intention de vous aider à long terme. Ou dit par le Premier ministre lui-même : « Pour certains enfants, qui se sont retrouvés dans cette terrible situation, il y a probablement un échec dans leur passé, dans leurs familles. » Et Cameron de continuer : « Il y avait probablement un manque non seulement de respect et de limites, mais aussi d’amour. Mais lorsqu’ils dépassent les limites et ne respectent pas la loi, vous devez être très fermes. Donc pour moi l’amour ferme résume bien la situation, c’est ce dont nous avons besoin. » Une proposition qui, si elle reçoit l’aval de la majorité, suscite néanmoins son lot de mises en garde au sein même de ceux qui sont étiquetés « conservateurs ». Il en va ainsi pour le chroniqueur du Telegraph, Matthew d’Ancona, lorsqu’il écrit que « le nouvel agenda politique du Premier ministre est la bonne réponse aux émeutes, mais il ne doit pas uniquement être appliqué aux pauvres ».

En effet, lorsque Cameron a été interrogé sur son passé au sein du Bullingdon Club à l’université d’Oxford, sorte de club élitiste étudiant, réputé pour des beuveries destructrices de vitrines de restaurants, par exemple, il avait répondu que « l’on fait tous des choses stupides quand on est jeune et on en retient les leçons ». De quoi faire dire au chroniqueur du Telegraph que certains jeunes arrêtés lors des émeutes ont eu beau dire la même chose, ils devront purger les peines prononcées. « Ce que Cameron aurait dû dire, c’est que n’importe quelle personne du Bullingdon Club qui enfreint la loi mérite une punition tout aussi ferme que celle d’un émeutier de Brixton. » Pour Matthew d’Ancona, le fait que Cameron n’ait pas dit cela est alarmant. « Le Premier ministre aime déclarer que ce n’est pas tant là d’où l’on vient qui importe, mais là où l’on se dirige, ce qui est un beau slogan, si ce n’est qu’il est à des années-lumière de la réalité politique. Si Cameron est sérieux lorsqu’il dit qu’il veut s’attaquer à l’effondrement social — et je pense qu’il l’est —, il ne peut se permettre de tels dérapages. »

D’ailleurs, interrogé sur le rapport entre le vol d’une télévision par une jeune lors des émeutes et le parlementaire qui avait déclaré sa télévision dans ses frais réels démasqués lors du scandale des notes de frais en 2009, Cameron a dit qu’il n’y avait pas lieu de comparer puisque les jeunes s’en étaient pris à des vitrines de magasin et pas au Parlement… Pourtant, le système britannique est injuste. Les résultats d’une première étude réalisée par The Guardian montrent que les personnes condamnées dans le cadre des émeutes font l’objet de sentences plus lourdes que la normale. Et puis, il y a ces cas qui sortent de l’ordinaire comme celui de deux jeunes qui ont été condamnés à quatre ans de prison ferme pour avoir publié des incitations à l’émeute sur Facebook. Incitations qui n’ont pourtant pas donné lieu à des émeutes…

Les nouvelles classes criminelles

Cela dit, il y a de quoi être plus sceptique que Matthew d’Ancona quant à la volonté du gouvernement Cameron de réellement s’attaquer à l’effondrement social. En témoigne une carte blanche publiée dans le Guardian par Kenneth Clarke, secrétaire d’État à la Justice, qui montre combien la politique de la « tough love » a déjà fait son petit bout de chemin et qu’elle ne semble concerner que les seuls pauvres. Pour Clarke, c’est un « système pénal cassé » qui est la base du problème. Ce qui l’amène à réaffirmer que « là où des crimes ont été commis, les agresseurs doivent être correctement punis et rembourser aux communautés ce qu’ils ont endommagé ». La ligne de conduite sur la question est réaffirmée et ne change pas. Aussi, si Kenneth Clarke est d’avis « que la punition seule n’est pas suffisante » et qu’il faut donc prévenir le risque de récidive des « classes criminelles », « tous peinent encore à le reconnaitre, mais le noyau dur des émeutiers est constitué de criminels connus du système judiciaire. Près de trois quarts de ceux âgés de dix-huit ans ou plus et incriminés dans le cadre des émeutes avaient déjà été jugés pour d’autres faits. » Les « classes criminelles » sont ces « individus et familles connus du système judiciaire qui n’ont pas été changés par leurs punitions passées ».

On ne parle donc plus de classes populaires. D’ailleurs, Cameron lui-même a affirmé que « ces émeutes n’ont rien à voir avec la pauvreté. Laisser sous-entendre que c’est le cas est une insulte à l’encontre de ceux qui, malgré les difficultés, ne feraient jamais de mal aux autres. » Or, en replaçant les lieux de résidence des émeutiers arrêtés sur une carte, un journaliste du Guardian est arrivé à la conclusion suivante : « La majorité des zones où les personnes arrêtées vivent sont pauvres. Et 66% de ces zones sont devenues plus pauvres encore entre 2007 et 2010. Aussi, 41% des suspects vivent dans les 10% de zones les plus pauvres d’Angleterre. »

Le prolétariat au travail en prison

Qu’à cela ne tienne, Kenneth Clark persiste et signe. Pour changer la donne, il propose un système pénal axé sur deux points, des punitions robustes et la réduction de la récidive. Comment ? « En faisant de nos prisons des lieux de dur labeur productif, en nous attaquant au fléau des drogues dans nos prisons et en renforçant les travaux d’intérêt général pour obtenir le respect du public. Mais le choix le plus radical : payer ceux qui réhabilitent les agresseurs, en ce inclus les secteurs privés et volontaires, en fonction des résultats qu’ils obtiennent ». La question avait déjà fait couler beaucoup d’encre dans le passé. Le secteur associatif étant évidemment contre l’idée d’une rémunération en fonction des résultats en soulignant le danger de voir certains détenus aidés et d’autres, les cas les plus lourds où un échec est possible, non.

Quand le privé s’occupe des pauvres

120.000. C’est le nombre de familles que le Premier ministre a promis de remettre sur la bonne voie d’ici 2015 et ce, malgré les réductions des dépenses publiques. Alors mythe ou réalité ?

C’est en 2006 que le Labour, alors au gouvernement, mettait en place des programmes d’intervention dans le cadre familial. Si des résultats positifs sont possibles lorsque le travail a été effectivement réalisé, on est loin des chiffres annoncés. Le parti travailliste avait dit en 2008 qu’il allait venir en aide à 110.000 familles, mais seules 7.300 familles ont fait l’objet d’une intervention depuis le lancement du programme. Aussi, Cameron a pris pour exemple le travail réalisé par une entreprise privée d’aide aux plus démunis (qui porte le nom d’A4<e), fondée par la multimillionnaire Emma Harrisson. Or, elle a pour seul objectif de remettre les gens au travail en demandant à des volontaires d’adopter des familles en difficulté…

Que le monde associatif soit sceptique quant à cette manière de faire, c’est peu dire. Pourtant c’est clairement vers une telle méthode que s’orientent les autorités britanniques comme en témoignent les propos de Kenneth Clark lorsqu’il dit que la « recette générale pour faire un membre productif de la société, c’est d’avoir un emploi, une famille forte, une bonne éducation, et, par-dessus tout, de partager les valeurs de la société ».

Au lendemain des émeutes, l’émission « Question time » de la BBC, où un panel d’hommes politiques répond aux questions d’un public choisi, posait la question suivante : « Peut-on encore se sentir en sécurité chez soi ? » Qu’une émission réputée pour son sérieux mette l’accent sur la sécurité montre l’absence de débat. Les propositions de Cameron semblent toutes aller dans la même direction sans pour autant lutter contre l’essence même du problème : les terribles inégalités de la société britannique.