Cameron crée la « Big Society » ou la disparition programmée de l’État

David D’Hondt

Ce soir-là, l’émission Newsnight de la BBC propose un reportage sur la disparition progressive de la presse écrite dans sa forme papier. Un journaliste suit un livreur de journaux alors qu’il distribue, maison après maison, le journal dans la boite aux lettres. L’occasion, explique-t-on, pour ce travailleur de déposer un litre de lait à une personne qui ne peut sortir, de vérifier si un voisin va bien ou encore de nourrir le chat de quelqu’un en vacances. Conclusion du journaliste : « C’est peut-être vous la “Big Society” ! » L’exemple, pris au hasard, montre comment le concept semble devenir la manière de définir des projets qui hier n’auraient été que du bénévolat ou un projet de quartier. Or, si la population britannique a entendu parler de la « Big Society », rares sont ceux qui savent exactement expliquer de quoi il s’agit.

Historique. L’appellation « Big Society » (que l’on peut traduire par « grande société ») fait son apparition pendant la campagne électorale de l’an dernier. David Cameron, alors chef de file de l’opposition conservatrice, tente de reprendre Downing Street. « It’s time for the Big Society », dira-t-il. De son temps, Margaret Thatcher avait déjà expliqué que « la société n’existe pas ». Cameron, qui cherche à donner une image plus moderne de son parti, part, quant à lui, du principe qu’elle existe, mais que ce n’est tout simplement « pas la même chose que l’État ». L’idée vient d’en haut et a donc quelque peu surpris une partie des militants de son parti. Ces derniers peinent d’ailleurs à comprendre ce dont Cameron parle. Comment vont-ils gagner les élections avec ce concept/projet ? Il devrait être plus facile à expliquer une fois au pouvoir, leur dit-on. Il accompagnera pourtant toute la campagne devant des foules de militants qui doutent et des journalistes qui tentent de le définir. Mais l’idée est lancée, Cameron et son gouvernement de coalition conservateur et libéral-démocrate prennent les rênes du pouvoir mettant ko le parti travailliste (Labour) et un Gordon Brown qui a peiné à entrer dans la campagne.

La fin de l’État

En juillet dernier, David Cameron devenu Premier ministre annonce le lancement de son projet de « Big Society ». Et déjà, les critiques fusent : qui comprend ce qu’il entend par « Big society » ? N’existe-t-elle pas déjà ? N’est-ce pas une manière pour l’État de faire des économies sur le dos du peuple ? Dans une carte blanche publiée par The Guardian, Tim Bale, professeur de sciences politiques à l’université de Sussex, écrit que « les plus grands fans de la “Big Society” sont les conservateurs qui s’en tapent de la religion ou de retrouver leurs traditions, mais qui veulent simplement que la Grande-Bretagne ressemble autant que faire se peut aux États-Unis — libres accords internationaux, un marché du travail qui fonctionne sur la base d’un “easy-come-easy-go” et une sécurité sociale qui n’est rien de plus qu’un filet de sauvetage complété par le travail volontaire charitable (et pour l’état, bon marché) de citoyens auto-dépendants ». Hypothèse confirmée par le ministre pour le bureau du cabinet, Francis Maude, en réponse à une question posée par Jérémy Paxman, journaliste de la BBC, lorsqu’il a dit que « l’ère du “Big State” a failli, c’est désormais l’heure de la “Big Society” ». Dans une carte blanche intitulée « Nos projets mobiliseront une nouvelle armée de volontaires » publiée par The Times, le même Francis Maude explique que « ce que nous faisons, c’est aider une nouvelle culture où chacun y met du sien et nous assurer que la société arrête de dépendre de l’État pour donner toutes les réponses ». De son côté, le ministre de la Société civile, Nick Hurd, en charge de la mise en place de la « Big Society », a laissé entendre que le gouvernement réduisait de manière délibérée les fonds publics dévolus au monde associatif, car il était devenu « trop dépendant de l’État ».

Plus avec moins

La « Big Society » fait appel à l’individu et à sa communauté ou au quartier où il habite, aux entreprises et enfin, au monde associatif. Là où hier, c’étaient les différents niveaux de pouvoir qui offraient les services publics sans intervention importante des collectivités locales, demain le pouvoir central s’effacera au profit de la collectivité via, parfois, le pouvoir local. L’individu est donc appelé à prester des heures de « volontariat » dans la bibliothèque ou la piscine de son quartier par exemple. L’accent est mis sur la création de coopératives qui auraient pour objectif de gérer des missions de service public. Le monde associatif peut, quant à lui, développer les domaines dans lesquels il agit en devenant responsable de nouvelles compétences (on pense aux forêts par exemple). Quant aux entreprises, elles devront proposer des produits financiers qui encouragent l’investissement social, mais surtout participer à la « Big Society Bank », sorte de fonds bancaire dormant de 60 millions de livres sterling censé financer les projets de la « Big Society ». Mais en février dernier, la « Big society » a une nouvelle fois été sous les feux de l’actualité à la suite d’une série de manifestations du monde associatif et des syndicats. Dans le même temps, la réduction des budgets des collectivités locales (de l’ordre de 30%) n’est pas négligeable lorsque l’on sait qu’elles sont les principaux bailleurs de fonds du monde associatif. La perte nette pour le monde associatif est évaluée à 4,2 milliards de livres sterling… L’opinion publique n’est pas dupe : dans un sondage publié par le Times en février dernier, 65% des sondés étaient d’avis que « la Big Society n’est qu’une tentative du gouvernement de donner un accent positif aux dégâts que causent les réductions des dépenses publiques aux communautés locales ».

Impossible à prononcer

« Ce projet n’est rien d’autre qu’une “fraude” », s’insurge Polly Toynbee, chroniqueuse au Guardian, en reprenant les mots de l’écrivain Jonathan Porritt qui est d’avis « que l’idée d’une “Big Society” sans le portemonnaie public est un mensonge scandaleux, une impossibilité. Nombreux sont ceux qui se font manipuler pour jouer un rôle dans cette arnaque ». De quoi faire penser à certains que même les libéraux-démocrates, désormais au pouvoir avec les conservateurs, se font manipuler. On a rarement entendu le chef de file des libéraux-démocrates, Nick Clegg, parler de la « Big Society ». D’ailleurs, l’une des seules fois (c’était en décembre dernier) où il l’a fait, c’était pour expliquer que « le Premier ministre a inventé l’expression “big society” pendant que les libéraux-démocrates préfèrent parler de politiques communautaires ou simplement de libéralisme. Mais peu importent les mots que l’on utilise, nous sommes clairs et unis dans notre ambition qui vise à décentraliser et disperser le pouvoir dans notre société. L’ambition partagée est l’un des points qui permettra à notre alliance de garder toute sa force. » Et de toute façon, comme l’expliquait, Andrew Grice, chef du service politique de l’Independent, l’idée de Cameron « n’est pas vraiment une idée nouvelle. Les libéraux-démocrates parlaient de rendre le pouvoir aux communautés bien avant que l’idée de déléguer le pouvoir ne soit devenue un thème à la mode pour tous les partis. Comme les dirigeants des Églises l’ont expliqué aux ministres : “Cela fait deux-mille ans que nous le faisons déjà”. » Et de son côté, le parti travailliste (Labour), désormais dans l’opposition et fort d’un nouveau président en la personne de Ed Miliband, préfère parler d’une « Good Society » où les communautés locales et l’État travaillent ensemble.

Bénévolat contre pizza gratuite

L’éditorial du Times du 8 février dernier titrait « L’idée qui rétrécit. La Big Society doit être plus que simplement du bénévolat. » Mais le gouvernement de Cameron en fait déjà peut-être autre chose que du bénévolat. Deux projets pilotes qui visent à remplacer des travailleurs sociaux par des volontaires s’accompagnent d’un système de carte à points (mis en place en partenariat avec une entreprise privée). Une bonne action, et hop, un point gagné qui sera ensuite échangé dans une grande surface par exemple. De quoi faire dire à Anne Daguerre, maitre de conférences à Middlesex University de Londres, dans un article intitulé « La Big Society, supplément d’âme du gouvernement britannique », que « ce système de carte à points est l’inverse des indulgences […]. Cinq-cents ans plus tard, les auteurs de bonnes œuvres ne gagneront plus leur place au paradis, mais ils pourront dévorer une pizza gratuite dans l’une des grandes chaines de restaurants ou encore s’offrir des jeux vidéos dernier cri ».