CSC-FGTB. « Je t’aime, moi non plus » ?

Michel Capron

Les divergences entre CSC et FGTB sont apparues, ces derniers mois, à la suite des négociations pour l’accord interprofessionnel et, jusque début avril, elles n’ont cessé de s’accroitre. Depuis lors, une accalmie relative est intervenue, mais ces ruptures au sein du front commun syndical posent question.

Des appréciations divergentes du projet d’accord interprofessionnel

Le 18 janvier 2011, les interlocuteurs sociaux étaient parvenus, non sans peine, à élaborer un projet d’accord [1]. Celui-ci, tous en convenaient, était minimaliste, mais mieux valait, semble-t-il, un projet d’accord que pas d’accord du tout. En principe donc, les représentants CSC et FGTB au sein du Groupe des dix avaient acquiescé à ce projet d’accord. Il apparut très rapidement que les logiques de présentation de ce projet — pour approbation ou refus — aux instances des deux syndicats empruntaient des voies différentes, voire divergentes [2].

Côté CSC, très logiquement L. Cortebeeck et Cl. Rolin ont défendu le projet d’accord devant leur Conseil général : ils avaient signé un projet d’accord et entendaient bien le défendre devant leur instance mandante, en soulignant les points positifs et en mettant en garde contre l’absence d’accord. Cela ne se fit toutefois pas sans mal : la lbc flamande — la centrale la plus importante de la CSC — et la CNE francophone, soit les deux centrales professionnelles d’employés, ont unanimement rejeté ce projet. Ferre Wijckmans, le secrétaire général de la LBC, a accusé L. Cortebeeck d’exercer des pressions scandaleuses auprès des autres centrales et des fédérations régionales ; les deux centrales d’employés se rejoignaient par ailleurs pour critiquer vertement aussi bien le processus d’harmonisation des statuts ouvriers et employés au détriment des employés que la faiblesse de la marge salariale (0,3% de hausse salariale en 2012). L’issue du vote fut néanmoins nette (un « oui » à 67,9%) : à l’exception des centrales d’employés et de quelques votes scindés ou majoritairement négatifs (les régionales de Bruxelles-Hal-Vilvorde et de Liège), les autres centrales et fédérations régionales ont entériné ce projet d’accord. À un traditionnel clivage communautaire entre une aile flamande majoritaire et plus consensuelle et une aile francophone en général plus revendicative est venue cette fois se superposer une opposition entre centrales ouvrières et centrales d’employés.

Au sein de la FGTB, la situation se révéla à la fois plus claire et plus complexe. Plus claire parce que le refus du projet d’accord par le Comité fédéral de la FGTB fut voté à 75%. Plus complexe parce que l’attitude finale adoptée par les représentants FGTB au sein du Groupe des dix par rapport au projet d’accord laisse perplexe. D’une part, A. Demelenne et R. De Leeuw affirment s’être limités à parapher le projet d’accord interprofessionnel pour authentification. Autrement dit, si l’on comprend bien, ils reconnaissaient que c’était bien le texte correct du projet d’accord auquel les négociateurs avaient fini par aboutir. C’est qu’en définitive mieux valait déboucher sur ce texte-là que sur une feuille blanche marquant l’échec patent des négociations. Or, il semble que, sur le point relatif à la marge salariale, R. De Leeuw ait marqué son désaccord, mais de manière tellement feutrée qu’aucun des négociateurs ne l’aurait remarqué [3]. En outre, la question de l’harmonisation des statuts ouvriers et employés aurait fait l’objet de discussions en comité restreint [P. Timmermans (FEB), K. Van Eetvelt (Unizo), L. Cortebeeck (CSC) et A. Demelenne (FGTB)]. Selon P. Windey, président du CNT [4], appelé à la rescousse pour formuler une proposition qu’il juge « en ce moment la seule réalisable », A. Demelenne aurait participé à l’entérinement final de la proposition de P. Windey, reprise intégralement dans l’annexe II du projet d’AIP.

Or, dans cette phase finale, les négociateurs FGTB étaient bien conscients d’avoir outrepassé le mandat conféré par les centrales et n’ignoraient pas que ce projet d’accord serait rejeté par leurs mandants. D’où leur décision de présenter ce projet d’accord, sans le défendre, devant leur Comité fédéral. Vu le rejet massif du projet, le secrétariat fédéral de la FGTB proposait dès lors une série d’actions devant culminer en une journée d’action nationale le 4 mars et destinées à marquer publiquement cette opposition. De manière quelque peu surprenante, la CGSLB avait également refusé le projet d’accord et emboitait le pas à la FGTB.

Il reste que l’observateur extérieur peut difficilement se défaire de l’idée que les négociateurs FGTB ont entériné ce projet d’accord — faute de mieux — tout en sachant qu’ils seraient désavoués par leur base, c’est-à-dire par les centrales syndicales parmi lesquelles le setca, la centrale la plus puissante, et les métallos flamands avaient d’emblée opté pour le « non ». A. Demelenne et R. De Leeuw se sont donc retrouvés dans une situation où, devant l’opposition de leur base, ils ont dû revenir sur leur signature [5] et, pour éviter d’accroitre les tensions, lancer une série de grèves et de manifestations dans l’espoir de pouvoir, par un rapport de forces revigoré, obtenir une renégociation de ce projet d’AIP. En fait, la pression exercée notamment par la FGTB sur le PS a permis d’amender quelque peu les mesures prises, in fine, par un gouvernement en affaires courantes et adoptées au Parlement, mais FGTB et cgslb ont maintenu leur opposition à ces mesures.

Outre ces tensions en leur sein, CSC et FGTB ont opté pour des stratégies inconciliables : accord, « sans enthousiasme » il est vrai, de la majorité de la CSC, refus et actions publics d’opposition à la FGTB allant jusqu’à une journée d’action nationale le 4 mars. Seules les centrales d’employés de la CSC ont, elles aussi, organisé des actions de protestation. La fracture du front commun aurait sans doute pu quelque peu se résorber à l’occasion de la manifestation du 24 mars organisée par la Confédération européenne des syndicats (CES) à Bruxelles pour protester contre les intentions de la Commission et des dirigeants de l’Union ciblant un certain nombre d’acquis sociaux et, notamment, l’indexation automatique des salaires. Ce ne fut pas le cas.

On en remet une couche

Le 24 mars, alors qu’il était prévu d’organiser une concentration rue de la Loi, la FGTB décide de procéder à plusieurs rassemblements en des points sensibles de la capitale avant de converger vers la rue de la Loi, provoquant ainsi de multiples embouteillages. Outrée par ce qu’elle considère comme une rupture de l’accord initial, la CSC organise, de son côté, une concentration de ses militants au Heysel. La rupture du front commun s’étale sur la place publique, déforçant ainsi une manifestation bien nécessaire de riposte aux projets anti-sociaux des autorités européennes. Cette dissension n’est d’ailleurs pas sans rappeler notamment celle apparue en 2005 à propos du Pacte de solidarité entre les générations.

La rupture du front commun a été critiquée dans une carte blanche publiée dans Le Soir [6]par deux membres des instances nationales de la CSC et de la FGTB appelant à reconstituer, sans tarder, le front commun. Encore faudrait-il déterminer des objectifs communs pour s’engager à contrer effectivement aussi bien les pressions patronales que, plus largement, les attaques néolibérales en provenance des autorités européennes. Si la mésentente règne déjà chez nous [7], comment la CES pourrait-elle enclencher des politiques et des stratégies communes au niveau européen ?

À la suite des manifestations des 4 et 24 mars, les deux organisations syndicales ont échangé, début avril, des accusations réciproques, qu’il s’agisse pour la CSC de débauchage d’affiliés par la FGTB ou, dans le chef de la FGTB, de paiement d’indemnités de grève par la CSC à des affiliés ne participant pas à la manifestation du 4 mars. Simultanément, dans certains secteurs et entreprises (notamment dans le métal), le début des discussions en vue de la conclusion de conventions collectives de travail (CCT) a donné lieu à de sérieuses prises de bec entre délégués et militants des deux organisations. En conclusion, les deux organisations décident d’affréter des charters distincts en vue de participer, séparément, à la manifestation du 9 avril à Budapest à l’initiative de la CES.

Un début de réconciliation ?

À la suite des remous déclenchés par cette escalade dans la polémique, les dirigeants de la FGTB et de la CSC ont fini par se rendre compte qu’il fallait poser des balises de réconciliation. Ils se sont donc rencontrés à deux reprises avant le 9 avril, en toute discrétion. Il en est résulté une apparente accalmie, chacun s’efforçant de recommander à ses affiliés une attitude correcte envers les autres. Si donc les différends semblent officiellement aplanis et si l’on a préparé ensemble le Congrès de la CES fin mai à Athènes, les stratégies visant à atteindre des objectifs communs restent différentes. Au sein de la CES, la CSC continue à privilégier le dialogue, voire la négociation avec les instances européennes et le patronat de Business Europe, la FGTB optant davantage pour un rapport de force basé sur l’action au début ou en cours de négociation. Ces divergences stratégiques persistantes sont aiguisées par la perspective des élections sociales de 2012 qui commence à agiter délégués et militants des deux organisations. Il s’agit, dans les entreprises et lors des négociations sectorielles, mais aussi devant les médias, d’apparaitre comme l’organisation qui, à sa manière, défend le mieux les intérêts des travailleurs. Cette concurrence risque sans nul doute de s’exacerber dans les mois à venir, que ce soit dans l’escalade de revendications ou dans le passage à l’action dont les négociations pour la conclusion de CCT pourraient être le catalyseur.

Or la reconstruction d’un front commun solide, réancré chez les militants, me paraît d’autant plus nécessaire que des échéances difficiles se profilent. D’une part, même si d‘aventure venait à naitre un gouvernement fédéral de plein exercice, les budgets d’ici 2015 risquent de donner lieu à des politiques d’austérité touchant plus ou moins la sécurité sociale et les politiques sociales en général au gré de la coalition formée, sans préjuger de ce que pourrait réserver leur régionalisation même partielle. Marchés financiers, agences de notation, spéculateurs et tutti quanti pourraient encore alourdir la barque en cas de désaccord institutionnel persistant. D’autre part, la CES et ses organisations sont confrontées à une vague de politiques antisociales avec leurs effets sur l’emploi résultant d’une volonté de « modernisation » économique.

Marc Leemans vient d’être élu — sur proposition du bureau national — par le Conseil général de la CSC pour succéder dès janvier 2012 à Luc Cortebeeck. Il lui reviendra sans doute à la fois de renforcer la cohésion interne de la CSC en aplanissant les dissensions entre centrales à la suite du vote sur le projet d’AIP et de renouer les fils du dialogue avec la FGTB dans une conjoncture délicate vu les élections sociales de 2012. Par ailleurs, les futures politiques d’austérité appellent sans doute les deux syndicats à dépasser leurs divergences pour riposter de concert aux atteintes éventuelles aux intérêts de l’ensemble des travailleurs. L’avenir nous dira si l’amorce de réconciliation ébauchée début avril pourra prendre racine et donc dépasser les seuls effets d’une communication purement médiatique.

[1Voir M. Capron, « Un accord interprofessionnel sauvé du naufrage ? », La Revue nouvelle, mars 2011, p. 6-10.

[2Voir M. Capron, « L’échec de la négociation interprofessionnelle pour 2011-2012 », Courrier hebdomadaire, Crisp, à paraitre en juin.

[3C’est la thèse soutenue par W. Pauli, « De bocht van de vakbond », De Morgen, 11 février 2011, p. 12.

[4P. Windey, « Een week mee achter de schermen van het IPA », De Gids op maatschappelijk gebied, mars 2011, p. 1-6. Il précise notamment qu’en l’absence de toutes les données nécessaires en matière d’harmonisation des statuts, les négociateurs se sont engagés ensemble et ont pris des risques : « De onderhandelaars van het ontwerp-ipa hebben zich samen geëngageerd, de sprong gewaagd, het risico genomen » (p. 6).

[5Il était toutefois clair que ce projet d’accord n’engageait les négociateurs que pour autant qu’il soit approuvé par les instances qui les avaient mandatés. Ce n’est pas la première fois que les dirigeants de la FGTB sont sèchement rappelés à l’ordre par des centrales professionnelles cultivant jalousement leur autonomie, notamment financière.

[6Sous le titre « Il faut reconstruire, vite et bien, l’unité d’action du mouvement syndical », Le Soir, 23 mars 2011.

[7Voir à ce sujet les réflexions critiques de L. Ciccia, « Le front commun est mort, vive le front commun », Politique, n° 70, mai-juin 2011, p. 8-9.