COP21 : le climat comme enjeu politique

Baptiste Campion • le 1er décembre 2015

L’actualité terroriste et l’état d’urgence qui a suivi ont failli éclipser la fameuse « COP21 » qui vient de s’ouvrir à Paris. Pourtant, cette conférence est un événement fondamental : considérée sur le long terme, elle est sans doute plus importante pour le siècle à venir que les légitimes préoccupations sécuritaires de cet automne 2015. Si les médias ne manquent pas de superlatifs pour dire qu’elle a pour but de « sauver la planète », elle s’inscrit surtout dans un mouvement de construction d’un horizon politique sur des problèmes complexes et graves de nature globale.

D’un constat scientifique à un problème sociétal

Le climat de la Terre se réchauffe de manière rapide et l’activité humaine, par le rejet de grandes quantités de gaz à effet de serre (GES) comme le CO2, en est la principale raison. Les travaux scientifiques menés sur la question depuis une trentaine d’années ne laissent, aujourd’hui, pas de place au doute. La question fait largement consensus depuis plus d’une dizaine d’années dans les communautés scientifiques concernées [1]. Ce consensus, observable dans les publications scientifiques, est reflété, de manière chaque fois plus affirmée, par les rapports successifs du GIEC (Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat, créé en 1988), dont le premier groupe de travail produit une synthèse critique des recherches scientifiques sur la question. Ce réchauffement va entraîner une série de conséquences sur le système climatique, les écosystèmes, la chaîne alimentaire. Donc sur les sociétés humaines qui sont particulièrement vulnérables à la hausse du niveau des océans (une part importante de la population mondiale et des grandes métropoles se situe à proximité des côtes) et aux modifications des rendements agricoles dans les zones les plus touchées. Le changement climatique ne menace pas « la planète », mais bien nos organisations politiques, économiques et sociales. C’est ce que montre notamment la synthèse du second groupe de travail du GIEC. Le seuil de réchauffement à ne pas dépasser a été fixé à environ 2°C par rapport à la température moyenne avant l’ère industrielle (soit le XIXe siècle). Ces 2°C correspondent à un seuil déterminant au-delà duquel on craint des emballements irréversibles du système climatique générateur de nombreuses turbulences jusqu’à un nouvel équilibre. Au-delà de ce seuil, les conséquences à long terme du réchauffement ne peuvent être envisagées avec précision. Pour limiter et accompagner les effets inévitables du réchauffement sur les sociétés humaines, diverses stratégies peuvent être envisagées, notamment réduire drastiquement les émissions humaines de gaz à effet de serre. C’est sur elles que se penche le troisième groupe de travail du GIEC.

Un long processus politique

Le risque du réchauffement climatique pour les sociétés humaines est pris en compte, au niveau mondial, depuis une vingtaine d’années. La plupart des instances internationales et des gouvernements du monde sont d’accord sur le fait qu’une poursuite du réchauffement aura à terme à des conséquences importantes sur les équilibres mondiaux, et qu’il est par conséquent nécessaire de prendre des mesures pour en limiter l’impact. Ces mesures doivent nécessairement être planétaires et coordonnées car les gaz à effet de serre engendrent un réchauffement global et sur le long terme, et non des conséquences limitées aux alentours du lieu d’émission. Si la Belgique, par exemple, décidait seule de limiter ses rejets de GES, cela n’aurait quasiment aucun impact et cela ne la protégerait pas pour autant.

Le problème, c’est que limiter les émissions humaines de gaz à effet de serre est très compliqué. D’abord, il faut bien saisir que celles-ci résultent de la plupart des activités humaines : agriculture, industrie, transports, chauffage, etc. Limiter leurs émissions, c’est nécessairement mettre en cause nos modes de vie et de développement. Ce n’est pas simple pour des raisons politiques et culturelles (il est difficile de changer fondamentalement ses habitudes), mais aussi techniques (les infrastructures sont prévues pour fonctionner des décennies). Ensuite, en fonction de leur population et du niveau de développement, les pays sont loin d’être d’avoir le même impact sur la situation globale et sont donc inégalement responsables du stock de gaz à effet de serre accumulé dans l’atmosphère. Proposer une politique de réduction des GES, c’est donc nécessairement désigner de « gros » et de « petits » émetteurs, ainsi que considérer que les « gros » sont plus responsables (et de ce fait indispensables à la résolution du problème) que les autres. En complément, tous les pays ne sont pas non plus égaux face aux conséquences du réchauffement. Pour faire simple, les pays du Sud et les nations insulaires sont beaucoup plus vulnérables que les puissances industrielles du Nord. Or, du fait de leur histoire et de leur (sous-)développement, les pays les plus touchés sont aussi potentiellement ceux qui ont émis le moins de gaz à effet de serre ces deux derniers siècles. Enfin, ces actions ont nécessairement un coût (pour les États, pour les entreprises, etc.) qui n’est pas soutenable par tous.

C’est dans ce cadre qu’ont été menées jusqu’ici les négociations sur le climat. La méthode a consisté à définir pour chaque pays des objectifs en termes de réduction d’émissions, calculés en fonction de la taille et de la richesse du pays. Cela a donné, en 1997, le fameux « protocole de Kyoto ». Ce fut assurément un grand pas en avant car, pour la première fois, un accord de dimension planétaire était atteint sur cette thématique, pour une durée de quinze ans. Le problème, c’est qu’il reste très incomplet. D’une part, il ne couvre qu’une faible proportion (environ 15%) des émissions mondiales de GES. Ainsi, les deux principaux émetteurs de gaz à effet de serre n’ont pas intégré le processus : les États-Unis car ils ont refusé de ratifier un accord contraignant susceptible de remettre en cause un American Way of Life reposant en grande partie sur la consommation pétrolière ; la Chine car elle est exemptée, comme d’autres, en tant que « pays en voie de développement », afin que les objectifs de Kyoto n’entravent pas son développement économique. D’autre part, une grande partie de l’accord s’est axé autour de la mise en œuvre de « permis de polluer » aux effets pervers. L’idée initiale était de définir une quantité maximale de GES qui pourrait être émise chaque année, compatible avec une limitation du réchauffement. Chaque pays se voyait octroyer une fraction de cette quantité maximale, sous forme de quota, avec toute liberté pour réguler à sa façon ses propres émissions. Cependant, au lieu de réduire de manière significative leurs émissions de GES, un certain nombre d’acteurs (pays, entreprises) se sont contentés d’acheter des droits de polluer supplémentaires aux pays pauvres susceptibles de ne pas atteindre leur quota, sans aucun effet structurel sur les émissions des pollueurs.

En fin de compte, si quelques pays ont significativement réduit leurs émissions de gaz à effet de serre (surtout en Europe : Royaume-Uni, France, Allemagne), les émissions globales n’ont cessé d’augmenter, avec pour conséquence un risque accru de réchauffement. Certains États (comme le Canada), ayant constaté que les objectifs n’étaient pas remplis, ont mis en avant leur souhait de quitter le processus pour échapper à toute forme de pénalité. Par ailleurs, le monde de 2015 n’est plus celui de 1997, notamment en termes de développement et d’industrialisation. Cette situation crée des tensions, notamment entre pays du Nord (qui estiment que la contribution du Sud pourrait être plus importante) et du Sud (qui ne s’estiment pas responsables et donc pas concernés, les pays du Nord étant à l’origine de l’essentiel des émissions des 150 dernières années). Les quotas fixés par le protocole de Kyoto se sont donc assez rapidement retrouvés en décalage avec la réalité des émissions, un nombre important de pays fortement émetteurs se voyant dispensés d’action. Mettre à jour ces accords a été l’objet du « processus de Montréal » (2005) chargé de préparer un nouvel accord destiné à remplacer le protocole de Kyoto, puis de Durban (2011) où a été acceptée l’idée d’un « Fonds vert » pour aider les pays plus pauvres.

Les enjeux de la COP21

Cet « après-Kyoto » est discuté depuis de nombreuses années, mais les États peinent à trouver un accord en raison des intérêts divergents. La conférence de Copenhague en 2009 (COP15) a échoué du fait de l’impossibilité des négociateurs à s’entendre sur des engagements chiffrés et sur la répartition de l’effort entre les différents pays.

Après plusieurs années de négociations, la COP21 de Paris est donc très importante : elle a pour objectif de définir les contours d’un accord global de réduction des émissions de GES, y compris pour les pays en voie de développement, en contrepartie d’une aide accrue au développement et d’un accès aux technologies « propres ». Les choses sont toutefois loin d’être gagnées. Malgré les discours, les pays ne semblent pas prêts à se lancer dans des transformations fondamentales. Les propositions des 170 pays qui ont remis une estimation chiffrée de leurs efforts à venir devraient permettre de stabiliser le réchauffement au-dessus de 3°C (soit bien plus que l’objectif annoncé [2]). Les 2°C semblent un objectif trop ambitieux pour certains, alors que des pays insulaires particulièrement menacés par la hausse du niveau des mers voudraient fixer la barre à 1,5°C. Sur le plan politique, deux points achoppent particulièrement.

D’une part, le caractère contraignant de l’accord ne fait pas l’unanimité. Si la plupart des pays ont cette fois annoncé des objectifs chiffrés, y compris des pays gros émetteurs et traditionnellement frileux en la matière (comme les États-Unis ou la Chine), nombre d’entre eux refusent un accord contraignant, pour des raisons très diverses. L’Administration américaine, par exemple, s’y oppose pour des raisons de politique intérieure : un accord contraignant devrait nécessairement être avalisé par un Congrès où le Parti démocrate du président Barack Obama n’a plus la majorité. La Chine refuse, elle, par principe ce qu’elle considère comme une forme d’ingérence dans sa politique intérieure.

D’autre part, le financement du développement des pays du Sud pose problème. Si le principe semble globalement accepté, les donateurs se font par contre plus rares parmi les États riches en bute à une économie en difficulté et faisant face à des crises diverses jugées plus prioritaires (accueil des migrants, urgence sécuritaire). Il n’y a pour l’heure aucune garantie quant aux mécanismes permettant d’assurer la disponibilité des 100 milliards de dollars annuels annoncés en 2009. Or, sans garantie, un certain nombre de pays menacent de s’opposer à l’accord, fragilisant ainsi tout l’édifice, avec risque de défections en cascade.

À cela, s’ajoutent d’autres éléments de nature à compliquer les négociations, comme des intérêts divergents ou des stratégies propres à certains regroupements de pays. Certains pays (comme l’Australie ou jusqu’à récemment le Canada) ne se sont engagés dans le processus qu’à reculons et risquent de prendre le premier prétexte venu pour se retirer. Enfin, des intérêts industriels et économiques influent sur la position des États, dans le Nord (où se situent la plupart des grandes multinationales) comme dans le Sud (en particulier les pays émergents comme le Brésil ou l’Inde voulant consolider leurs champions économiques nationaux). En cas de défections, le risque d’entraînement en cascade est élevé.

Alors que les scientifiques se succèdent dans les médias pour parler des questions climatiques, on constate que l’enjeu du dossier est bien plus politique que scientifique. La question n’est pas de savoir s’il y a un réchauffement dû aux activités humaines – ce constat est entériné scientifiquement depuis plusieurs années – mais de savoir sur quelles bases envisager le développement économique et social du demi-siècle à venir de sorte à permettre à un certain nombre de pays de sortir du sous-développement sans mettre en péril de manière irréversible l’organisation de nos sociétés reposant sur un climat moyen qui appartient de plus en plus au passé. Le débat est éminemment politique, dans un sens noble : comment concevoir la production, la consommation, le partage des ressources, le mode d’organisation des échanges ? Finalement, quel(s) choix de société ?

Climatosceptiques : une opposition plus idéologique que scientifique

On objectera que tout le monde ne partage pas cette vision : ceux que l’on nomme « climatosceptiques » mettent en cause l’idée même d’un consensus scientifique sur le réchauffement. N’est-il pas dangereux d’envisager le climat comme objet politique alors que les certitudes scientifiques ne seraient pas acquises ?

Pour répondre, il faut comprendre ce mouvement climatosceptique. On regroupe sous cette étiquette des acteurs aux positions qui sont loin d’être monolithiques : certains contestent l’existence d’un réchauffement (et annoncent même un refroidissement), d’autres contestent son origine anthropique (mais avancent des explications alternatives, parfois incompatibles entre elles : les volcans, les nuages, les cycles orbitaux, les rayons cosmiques), d’autre enfin contestent l’honnêteté des scientifiques et méthodes portant le constat (la climatologie serait simplement une « science pourrie »). Ce qui fait l’unité de ces climatosceptiques ne tient donc pas tant à leurs apports à la compréhension scientifique du climat [3] qu’à leur rejet commun du consensus incarné par le GIEC et une opposition à la mise en place de politiques environnementales contraignantes (ce qui explique que certains sont soutenus par les lobbies pétroliers). Ces mouvements placent leurs discours sur le terrain de la science, en utilisant des arguments présentés comme scientifiques ou en reproduisant certains de ses codes (mise en avant de titres académiques, de publications), tout en restant en-dehors des espaces et controverses scientifiques. Ces thèses sont avant tout portées dans l’espace médiatique (journaux, éditoriaux, publications grand public) et non scientifique (revues, séminaires, congrès) : elles sont scientifiquement (quasi) inexistantes.

Comme le montrent notamment les historiens des sciences américains Naomi Oreskes et Erik Conway [4], les figures de proue « climatosceptiques » semblent avant tout motivées par des considérations idéologiques : bloquer, en instillant le doute sur les résultats scientifiques, toute forme de réglementation environnementale contraignante susceptible de mettre en péril le libre marché qui devrait régir le monde. Ces mouvements « climatosceptiques » s’ancrent profondément dans le débat politique et idéologique américain (ils sont proches des républicains, des conservateurs et des Tea Parties, opposés aux démocrates plus favorables à des politiques environnementales contraignantes) et agitent régulièrement le spectre d’un « gouvernement mondial » qui serait mis en place à la faveur de la question climatique. Les discours climatosceptiques s’y implantent d’autant mieux qu’ils peuvent facilement s’articuler aux discours conspirationnistes de certains courants de la droite américaine : de la même manière que le gouvernement mentirait, avec la complicité des scientifiques, à propos des OVNI ou des attentats du 11 septembre 2001, la question climatique relèverait d’un hoax entretenu par une clique politico-scientifique aux motivations douteuses.

Ce sont ces militants issus de la droite conservatrice ou libérale-libertarienne qui alimentent l’essentiel de l’argumentaire climatosceptique repris ailleurs dans le monde. Si chez nous, contrairement aux États-Unis, la droite est loin d’être massivement acquise à ces thèses, il est intéressant de constater que les climatosceptiques européens se recrutent essentiellement à droite (certains courants du MR) et surtout à l’extrême-droite : le Parti populaire (Belgique francophone), le Front national (France) ou l’UDC (Suisse) sont les principaux partis qui reprennent ces thèses, en rupture avec la plupart des partis dits « traditionnels » qui acceptent le consensus scientifique, tout en divergeant éventuellement sur les voies à suivre pour y répondre.

Pour que le débat se poursuive… sur les questions qui doivent être débattues

Une puissance de calcul grandissante et des modèles climatiques de plus en plus complets sont de nature à affiner la précision des projections et à réduire, progressivement, une partie des incertitudes qui subsistent. Mais ces incertitudes ne laissent que peu de doutes scientifiques sur la direction dans laquelle évolue la « machine climatique ». Ce n’est pas comme si le réchauffement était une simple hypothèse parmi d’autres. En réalité, malgré les limites – réelles – de la connaissance actuelle des mécanismes du climat, l’incertitude la plus importante à l’horizon du XXIe siècle ne tient pas à des facteurs scientifiques mais à des facteurs humains : quelle quantité de GES l’humanité va-t-elle rejeter dans l’atmosphère dans les prochaines années ? Dans le jargon du GIEC, c’est ce qu’on appelle les « scénarios d’émissions » : réduction, statu quo ou augmentation, et de quelle ampleur ?

« Faut-il débattre avec les climatosceptiques ? » se demande-t-on régulièrement dans la presse [5]. Assurément oui, mais uniquement à condition de ne pas se tromper de débat. Mener un débat public sur, par exemple, la réalité de l’effet de serre n’a aucun sens dans la mesure où elle est scientifiquement démontrée et ne peut de toute manière se trancher sur un plateau de télévision. Par contre, s’il s’agit de débattre du modèle de société que nous voulons pour demain, en tant que porteurs d’un message politique fort, leur place est à la table des discussions, comme les autres mouvements sociaux et politiques mobilisés sur la question (et qui ont actuellement bien du mal à se faire entendre à Paris en raison des mesures antirerroristes). Mais pour y arriver, il est nécessaire que toutes les parties acceptent de ne pas mélanger les différents les aspects de ce dossier complexe, ce qui n’est hélas pas gagné.

[1À la suite de certaines polémiques médiatico-politiques, le niveau de consensus a été évalué par différents études. Leurs résultats convergent : qu’on s’intéresse aux publications scientifiques ou aux opinions des scientifiques des communautés disciplinaires concernées, l’idée d’un changement climatique d’origine humaine est acceptée à plus de 95%. Voir par exemple N.Oreskes, « Beyond the Ivory Tower : The Scientific Consensus on Climate Change », Science, n°306, 2004, p.1686-87 ; P.T.Doran et M. K. Zimmerman, « Examining the Scientific Consensus on Climate Change », EOS, vol.90 n°3, 2009, p.22-23 ; J.Cook et al., « Quantifying the consensus on anthropogenic global warming in the scientific literature », in Environmental Research Letters, vol.8 n°2, p.024024, 2013.

[2D’autant plus que les GES déjà accumulés, surtout le CO2 qui persiste dans l’atmosphère durant plusieurs centaines d’années, va continuer à agir sur le climat durant des décennies même si on arrêtait aujourd’hui toute émission. C’est ce qu’on appelle l’inertie du système climatique.

[3L’économiste du climat Olivier Godard parle de « controverse médiatique » et non scientifique. O.Godard, « De l’imposture au sophisme, la science du climat vue par Claude Allègre, François Ewald et quelques autres », in Esprit, 2010.

[4N.Oreskes et E.Conway, Les marchands de doute, Paris, Le Pommier, 2012.

[5Voir p.ex Th.Libaert et D.Bourg, « Faut-il débattre avec les climato-sceptiques  ? », Le Monde, 21/10/2013.