C’était en Pologne, il y a vingt ans...

Roland Baumann

Suivant les accords de la table ronde entre le gouvernement, l’Église et les leaders de l’opposition décidant de la transition économique et politique en Pologne, les élections parlementaires du 4 juin 1989, premier scrutin libre dans un pays du bloc soviétique, voyaient le triomphe absolu des candidats de Solidarnosc. Journée mémorable et temps fort d’un processus révolutionnaire qui aboutit à la chute des régimes communistes et à l’avènement de la démocratie en Europe de l’Est. Une suite effrénée d’événements, parmi lesquels la mémoire occidentale n’a retenu que la chute du Mur… 1989, tout a commencé en Pologne !

4 juin 2009, de la « Tâche commune »

Le 4 juin dernier, à Bruxelles, un étonnant cortège se manifestait d’abord au pied de l’Atomium, puis devant les institutions européennes (Berlaymont et Parlement européen) et Grand-Place. Rappel symbolique du vingtième anniversaire des élections de 1989 en Pologne, quelque cent cinquante « aliens », en combinaisons dorées, étaient arrivés de Varsovie, sur un avion doré, pour une « escapade touristique » d’une journée, dans notre capitale.

Katarzyna Mazurkiewicz du Centre national de la culture (Narodowe Centrum Kultury) explique sa participation à cette singulière performance, imaginée par Pawel Althamer dans le cadre de son projet d’art collectif « Tâche commune » : « Nous pensons que de grands événements historiques peuvent être commémorés par des expériences novatrices d’art contemporain. Au contraire du concert de Chopin ou de la cérémonie au flambeau du souvenir avec les autorités, qu’on organise d’habitude lors de telles commémorations, il s’agit ici d’un projet collectif, centré sur une activité spectaculaire, réalisée dans l’espace public par Pawel Althamer et ses voisins de Bródno, un quartier populaire de Varsovie qu’il habite et où il réalise différents projets artistiques. Ces “astronautes de la liberté” sont des gens ordinaires. À l’époque communiste, leur vie quotidienne à Bródno se partageait entre la grisaille des blocs d’immeubles à appartements et l’usine locale de voitures Fiat. Le doré symbolise la communication, la connaissance et l’harmonie, les aspirations à transformer le monde et réaliser un futur meilleur. Revêtus de ces combinaisons dorées, qui évoquent la science-fiction et les contes de fées, ils donnent instantanément à la réalité une dimension carnavalesque, qui met entre parenthèses le monde de la normalité urbaine. Plaçant l’accent sur les idéaux de liberté et de démocratie, ils explorent les frontières entre la réalité quotidienne et le fantastique, nous incitent à rejoindre cette “Tâche commune” et œuvrer ensemble à l’avènement d’un univers plus humain. »

Certes, l’absence totale des politiques, bruxellois ou européens, a déçu les « astronautes de la tâche commune » qui, en fin de journée, après un grand lâcher de ballons dorés, place Flagey, sont repartis à Varsovie sur leur avion doré. À l’approche des élections du 7 juin, cette commémoration originale n’a donc pas remporté dans l’espace public bruxellois le succès populaire espéré par ses inventeurs polonais. Le souvenir de la lutte pour la liberté et la démocratie menée en Pologne dans les années quatre-vingt, se transmet pourtant à travers la francophonie, comme l’indique le succès éditorial de Marzi, une bande dessinée « franco-belge », sélectionnée cette année au festival international de BD d’Angoulême. Chronique, drôle et émouvante à la fois, de la vie d’une enfant, dans une ville industrielle du sud-est de la Pologne, il y a plus de vingt ans.

Marzi, chronique d’une enfance polonaise

Récit graphique prépublié dans le journal Spirou depuis 2004 et sorti en albums cartonnés — Petite Carpe (2005), Sur la terre comme au ciel (2006), Rezystor (2007) —, puis objet d’une publication en un seul volume, fin 2008, Marzi [1] nous plonge dans la réalité polonaise des années Solidarité. Le dessinateur Sylvain Savoia illustre les histoires « exotiques » de sa compagne, Marzena Sowa, qui revisite son enfance en Pologne et nous fait découvrir de l’intérieur la vie quotidienne d’un pays que nous connaissons mal ou pas du tout. Autobiographie d’une petite fille, racontée simplement et avec émotion, mise en images par un artiste de talent qui n’est pas Polonais et a découvert une histoire qui n’était pas la sienne dans un pays à propos duquel il ne savait quasi rien.

Marzi commence avec le rituel de Noël : chaque année, il y a une journée exceptionnelle pour acheter quelque chose d’exceptionnel… quelque chose qu’on ne mange qu’une fois par an… une carpe… Consommée en famille au repas du soir, le 24 décembre, la carpe est achetée vivante et conservée dans la baignoire avant d’être mise à mort. « Le communisme ne coupe pas l’appétit », titre ce premier récit d’enfance de Marzena Sowa, dont le père, membre de Solidarnosc, sans être pour autant un syndicaliste militant, travaille à l’usine locale (Huta Stalowa Wola). Longtemps associée à la production d’armements, la ville de Stalowa Wola (« volonté d’acier ») s’est développée à la suite de l’implantation d’aciéries par l’État polonais, avant 1939, à côté du shtetl de Rozwadów, une bourgade juive de Galicie orientale anéantie durant la Deuxième Guerre mondiale.

Marzi évoque les jeux avec les enfants des voisins sur le « palier social » de leur immeuble à appartements, ces enfants dont les jeux s’inspirent de l’actualité politique et n’hésitent pas à « jouer au pape », mimant les voyages de Jean-Paul II. Affublée de la robe de mariée de sa mère, Marzi représente son arrivée en Pologne. L’avion, c’est l’ascenseur de l’immeuble ou alors le local à poubelles qui se trouve entre deux étages. Comme si elle sortait d’un vrai avion, Marzi, qui trouve « vraiment génial d’être le pape » salue le peuple, tous les autres enfants, qui chantent des cantiques en son honneur… Cette vie « banale » est marquée par les difficultés d’approvisionnement, les files interminables lors des arrivées d’oranges ou de chocolat, la queue nocturne pour la viande, au cœur de l’hiver… le papier de toilette qu’on stocke, etc. C’est aussi la Pologne de l’« état d’effroi » : ce vague souvenir d’un soir de neige, lorsqu’à la télévision, après l’interruption brutale des émissions, l’image revint tout à coup et, assis à la place du journaliste habituel, le général Jaruzelski s’adressa à tous les citoyens, déclarant que « La Pologne est en état de guerre ! ». Marzi se souvient : on était le 13 décembre 1981. Elle revoit les tanks qui passaient dans l’avenue en bas de son immeuble, le lendemain de cette proclamation historique, évoque la répression des grèves dans les usines par la terrifiante police anti-émeute, le Zomo. Marzi ne comprend pas grand-chose à cette guerre dont les adultes parlent tout le temps. Elle a peur parce que « personne ne parle ». Comme elle le souligne, Marzi est « seule avec son lapin et les histoires qui naissent dans sa tête ».

De récits en récits, l’enfant nous décrit les séjours chez les parents de sa mère à la campagne, son voyage en famille à Cracovie et Nowa Huta. Elle évoque le climat d’effroi après la catastrophe de Tchernobyl, s’attarde sur ses amitiés, l’école… Elle décrit cet univers enfantin au sein duquel pointent ces hiérarchies inavouées qui, par exemple, distinguent certains enfants dont les parents privilégiés ont accès aux mondes de la consommation occidentale : téléphone, appareil photo, voiture, télévision couleur, poupée Barbie… Terminant le volume, Rezystor (mot désignant la pièce de résistance électrique accrochée par les hommes au revers de leur veste en signe de protestation contre les autorités communistes) documente la multiplication des formes de résistance à l’oppression durant ces « années de guerre ». Bref, Marzi accumule les vignettes tirées de la mémoire d’une petite fille, nous raconte l’histoire de son cochon d’inde, de son chien, ses amies, sa famille…, mais l’autobiographie intimiste nous confronte aussi à la grande histoire, celle de la Pologne en lutte pour sa liberté.

Marzena Sowa et son travail de mémoire

Les auteurs de Marzi, Marzena Sowa et Sylvain Sowa, vivent à Bruxelles depuis 2006. Ils se sont rencontrés en France où Marzena est venue s’installer en 2001 pour y continuer des études de lettres modernes commencées à l’université de Cracovie. Elle précise : Marzi est une autobiographie. Les enfants y trouvent leur niveau de lecture, mais les adultes y voient les problèmes politiques et apprécient cette description fidèle de la vie quotidienne d’une petite fille au cœur de ces années difficiles. Après avoir lu Marzi, certains d’entre eux s’intéressent aussi à l’histoire de la Pologne. Bien sûr, on trouve parmi ces lecteurs beaucoup de personnes d’origine polonaise, mais aussi des gens qui ont voyagé en Pologne, et tous ceux qui ont entendu parler de Solidarité, de Jean-Paul II…

Un deuxième volume, couvrant la période 1987-1989, sort chez Dupuis en octobre 2009. Marzena commente : « Ce sera le vingtième anniversaire de la chute du Mur et je veux montrer au public francophone comment on a vécu ces dernières années du communisme en Pologne. Marzi est un voyage dans le passé, un récit très subjectif raconté par une enfant, dans lequel tous les Polonais qui ont grandi dans ces années-là peuvent se reconnaître. Il s’agit avant tout pour moi de retranscrire mes souvenirs d’enfance. Cette évocation graphique participe aussi un peu de ce phénomène de nostalgie diffuse de tout un mode de vie disparu dont les objets quotidiens sont intimement liés à nos souvenirs d’enfance. C’est ce qu’on appelle la nostalgie des “années PRL” » (acronyme de Polska Rzeczpospolita Ludowa, « République populaire de Pologne », le nom officiel du pays de 1952 à 1989).

Traduit et publié en Pologne en 2007, le livre a été très bien accueilli, en particulier à Stalowa Wola dont les habitants sont fiers d’un récit qui met en valeur leur localité. Marzena remarque : « Ma ville a fort changé. Beaucoup d’immeubles ont été rénovés et repeints de couleurs vives. L’école primaire de mon enfance a été détruite à cause de l’amiante. Les aciéries en déclin licencient chaque mois des dizaines de travailleurs. Beaucoup d’habitants galèrent et sont devenus chômeurs. » Stalowa Wola s’enorgueillit aussi d’être la ville natale de Grzegorz Rosinski, le père de Thorgal. Auto-proclamée « ville de la bande dessinée », Stalowa Wola organise à présent un festival annuel de BD (Stalowa Wola - Miasto Komiksów).

Marzena travaille actuellement à une bande dessinée sur l’insurrection de Varsovie : « Le scénario est prêt et je pense avoir enfin trouvé un dessinateur pour les cent quarante planches de cette BD qui, sans tomber dans la caricature nationaliste, évoquera une histoire dont on peut aujourd’hui parler librement en Pologne, mais qui reste peu connue à l’étranger. Ici, bien peu de gens savent que Varsovie a été détruite, à la suite de l’écrasement de l’insurrection du 1er août 1944, un événement qu’on confond souvent avec la révolte du ghetto en 1943. »

[1Sylvain Savoia et Marzena Sowa, Marzi 1984-1987. La Pologne vue par les yeux d’une enfant, Dupuis, 2008.