Bureau indigène

Joëlle Kwaschin

Anathème l’écrivait ici récemment : il fait bon vivre chez nous. C’est surtout le cas lorsque l’on peut trainer le samedi matin avec un café et lire la totalité du quotidien que le facteur glisse aimablement dans la boite aux lettres dès potron-minet. Comme ça, on est sûr de ne rien manquer du supplément économique et de sa rubrique « Acteurs ».

« Bureaux ethniques pour professionnels nomades » est d’un tel intérêt que l’article mérite bien une traduction du charabia des affaires en français. On apprend qu’une société Tribus investit dans des centres d’affaires où l’on peut louer des bureaux à la journée, de la même manière que l’on peut louer une chambre d’hôtel à l’heure. Le « concept » est déjà ancien (un quart de siècle, c’est dire), mais la nouveauté réside dans un accueil personnalisé « qui tient davantage du “hosting” que du “welcoming”, où l’on se sent à l’aise, comme chez soi ». On ne prend pas le risque de traduire, la nuance étant malaisée à discerner, mais on n’est pas loin de la chaleur de l’ami facebookien.

Indiscutablement, si on en croit la journaliste éblouie, les espaces résolvent une antinomie puisqu’ils sont en même temps « hyperconnectés et inspirants », un tour de force pour des « bureaux [qui] sont la partie invisible du concept » car « tout est centré sur le hall d’entrée, véritable espace de travail ouvert » qui a demandé deux ans de travail « en s’inspirant des tribus nomades. Il en existe encore trente-quatre dans le monde », se rengorge un des fondateurs de l’entreprise. « On a tiré les grandes règles de vie en communauté pour la trente-cinquième tribu que sont les nomades professionnels modernes qui suivent leur boulot, leurs clients, leurs opportunités, leur croissance… »

Avec une telle ambition, le mobilier n’est donc pas conçu par une grande société suédoise dont la caractéristique est que chacun doit emboiter soi-même tenons et mortaises, mais, comme il se doit, il est « tribal » — « bois, tissus, grandes photos et formes brutes ». À chaque centre est attribuée une tribu particulière ; à Bruxelles (16.200 mètres carrés), ce sont les Sâmes, « la seule tribu encore nomade en Europe […] qui se déplace là où va son troupeau de rennes », c’est du reste ce qui a motivé la « spectaculaire » inauguration où le patron a fait son entrée sur un traineau tiré par des rennes…

La seule tribu encore nomade ? Il suffit pourtant de lire le journal pour savoir qu’il y a des Roms, des Tsiganes, des gens du voyage… qui, parfois, essaient de voyager. D’après l’Agence des droits fondamentaux de l’Union européenne, la Belgique compte trente-mille Roms dont près de neuf-mille vivent en habitat mobile ; quant au Centre de médiation des gens du voyage et des Roms, il estime la communauté à vingt-mille personnes.

Pourquoi les Roms, ces nomades qui dorment dans leur bureau n’inspirent-ils pas cette nouvelle entreprise ? Parce qu’ils ne possèdent pas de troupeaux ? Parce qu’ils tirent leurs caravanes avec de grosses voitures ? Parce leurs bureaux ne sont pas meublés avec authenticité ? Parce que ce sont des amateurs dont l’appartenance est subjective, ce qui rend les statistiques difficiles à établir. En réalité, la voilà la raison, où va-t-on si chacun peut décider d’être ou de n’être pas rom ?

Mais les autorités de Flandre et de Wallonie ne s’en laissent pas conter et tranchent elles-mêmes l’appartenance ethnique. À Landen, Gino Debroux, le bourgmestre SP.A, a voulu déloger la trentaine de caravanes, à l’évidence des Roms, qui occupaient sans autorisation un terrain industriel — habituellement occupé par des festivals de musique — en branchant une installation sonore de 14.400 watts. Comme ils n’aiment pas la techno — comment le leur reprocher ? —, les voyageurs sont partis.

À Charleroi, le député socialiste, Hicham Imane, a fait creuser une tranchée d’un mètre cinquante de profondeur pour empêcher la réinstallation de caravanes sur un terrain qu’elles venaient de quitter. Mais il est pardonné puisque, dit-il, il a pris cette décision à « contrecœur », par militantisme pourrait-on dire, pour forcer les autorités à réagir. « Il faut légiférer et définir des terrains d’accueil dans toutes les communes, pas seulement à Charleroi, pour que les gens du voyage aient le choix » de leur lieu d’implantation ; il est vrai que c’est sans doute une atteinte aux droits fondamentaux de condamner quelqu’un à vivre à Charleroi.

Le Comité européen des droits sociaux du Conseil de l’Europe a d’ailleurs conclu à la violation par la Belgique d’une série de dispositions de la charte sociale en matière d’accueil des gens du voyage. Ceux-ci pourraient pourtant réagir, faire preuve d’initiative et être créatifs en louant leur bureau roulant avec douche incorporée et chauffeur aux nouveaux nomades professionnels. Au fond, intégrer les nomades n’est tout de même pas sorcier.

Les Lapons, ces porteurs de haillons si l’on en croit l’étymologie, préfèrent s’appeler Sâmes, ce qui convient fort bien aux concepteurs d’un business center tendance. Les Masaïs, les Maoris, les Changpas, les Secoyas…, également mis à contribution, verront-ils un retour sur investissement, seront-ils crédités à hauteur de leur originalité ? « Soutenus non par des gestionnaires de fonds impersonnels, mais d’enthousiastes milliardaires engagés », ces marchands de services connaissent un succès qui semble fulgurant et a l’avantage de sortir l’immobilier de bureaux de la déprime, ce qui est bienvenu. Fût-ce au prix du recyclage d’un mode de vie traditionnel, qui à force de lessives successives, voit ses couleurs et ses valeurs s’affadir pour ne laisser subsister qu’une mince étoffe folklorique usée.