Budget, inscriptions : les grands travaux inachevés de l’école

Donat Carlier
école, enseignement.

Dès les premières semaines de son mandat, Marie-Dominique Simonet, la nouvelle ministre de l’Enseignement, est parvenue à passer au travers des deux obstacles majeurs : la confection du budget 2011 et la remise à plat du dossier des inscriptions en première année du secondaire. Sous des dehors qui avaient pu apparaitre maladroits au départ, sa stratégie a été dans les deux cas identique et temporairement gagnante : envoyer des ballons d’essai pour rassurer ses alliés et son électorat, mais également placer la barre des négociations fort haut et préparer ainsi les esprits à des étapes ultérieures. La méthode est certainement courante, mais son emploi systématique en dit long sur les difficultés de gouvernement des politiques scolaires en Belgique francophone. Le jeu de contraintes induit par le pouvoir relatif de chacun des acteurs (syndicats, réseaux, pouvoirs publics, catégories diverses de personnels, parents, associations, etc.) est tel que le processus de négociations risque en permanence de déboucher sur le blocage ou la décision inappropriée. Marie-Dominique Simonet a pu globalement l’éviter, mais non sans payer un autre prix : contourner en partie les défis pour reculer dans le temps le moment où il faudra prendre des décisions plus cohérentes.

Le sombre horizon de 2011

La confection du budget 2010 de la Communauté a ainsi débouché sur un petit miracle : les mesures drastiques d’économie qui avaient été avancées (augmentation à son maximum de la plage horaire des enseignants et fin des prépensions à cinquante-cinq ans) se sont évanouies comme par enchantement. Outre le report de quelques mesures limitées décidées par le précédent gouvernement, l’essentiel des économies dans l’enseignement se réalisera par le report des rattrapages prévus en faveur des budgets de fonctionnement des écoles subventionnées. De plus, l’enseignement obligatoire ne devra prendre en charge qu’un peu plus de 50 millions des 154 millions d’économies à réaliser en 2010 (dont l’essentiel pèsera sur les autres secteurs, culture, audiovisuel, représentant une part pourtant plus réduite que l’enseignement des dépenses communautaires). Victoire syndicale ? Toute provisoire. Ce qu’on a peut-être un peu oublié, c’est que ces économies ne correspondent pas aux pertes subies par le budget communautaire. Le gouvernement a en réalité décidé de reporter le retour à l’équilibre et de tout miser sur un hypothétique redémarrage de l’économie en 2010, sans lequel les responsables de la Communauté seront contraints à des coupes bien plus dures dès 2011.

Les pistes ministérielles ont déjà fait leur retour par la fenêtre et celles relatives au système de préretraite enseignante ne pourront probablement plus être écartées après 2011. Mais la question essentielle pour l’avenir du métier d’enseignant et de l’école est de savoir ce qui sera mis en place entretemps pour accompagner les nouveaux enseignants dans leurs premiers pas dans la profession.

Les inscriptions, par l’absurde

Un équilibre plus stable que sur la question budgétaire semble avoir été trouvé dans le dossier relatif aux inscriptions qui vient donc de faire l’objet d’un quatrième décret en l’espace de quatre ans… La décision prise est cependant loin de régler toutes les difficultés auxquelles elle est censée répondre et risque d’en créer de nouvelles si elle n’est pas complétée par d’autres mesures.

Là encore Marie-Dominique Simonet a commencé par avancer un texte qu’elle savait inacceptable pour ses partenaires et les acteurs les plus progressistes du champ éducatif. Il présentait le tour de force de pérenniser la priorité accordée aux élèves des écoles primaires adossées à une école secondaire, d’étendre ce principe d’adossement à d’autres écoles et de laisser le libre choix aux directions quant au système de sélection des inscriptions des élèves dans les écoles où il y a plus de demandes que de places (tirage au sort ou liste de critères à pondérer comme elles l’entendaient). Ce critère d’adossement constitue un des nombreux verrous qui empêchent le brassage des publics au moment du passage en secondaire : les parents choisissant l’école fondamentale adossée à un établissement secondaire réputé s’y assurant des places verrouillées dès le début de la scolarité. Il s’agissait de répondre aux critiques et demandes des parents qui, parmi ceux qui s’étaient opposés aux décrets Arena et Dupont, parfois pour de très bonnes raisons, avaient en réalité simplement peur de perdre leur place plus ou moins garantie par leurs relations et leur milieu social, dans des écoles recherchées pour leur réputation et souvent très sélectives. Il s’agissait parallèlement de donner des gages aux demandes d’autonomie de gestion des directions, particulièrement dans le libre catholique.

Consolidant les mécanismes de reproduction sociale, ce ballon d’essai mêlait certains des éléments les moins bien conçus des précédents décrets et risquait de plus de cumuler leurs défauts. Il avait donc toutes les chances de ne pas passer. Les partenaires PS et Écolo du CDH ne pouvaient que s’y opposer, d’autant plus qu’il s’est in fine avéré que la « bulle » d’élèves non inscrits créée par les défauts du décret Dupont s’est dégonflée dès les premiers jours de la rentrée.

Ce dénouement avait démontré par l’absurde que réguler les inscriptions par des procédures autres que le seul libre choix des parents entre des écoles en concurrence s’est, dans les faits, révélé possible, comme partout ailleurs dans le monde. Pratiquement, il suffisait de consentir à un minimum de centralisation des demandes d’inscriptions dans la minorité d’écoles concernées par un trop grand afflux. Mais politiquement et socialement, il fallait également que l’ensemble des acteurs s’enferrent pendant quatre ans dans des textes mal conçus, des dramatisations et des conflits insolubles et finissent par essais et erreurs par trouver une voie qui fasse consensus.

Simple et complexe

Le texte du nouveau décret, longuement négocié en direct par les ministres des trois partis de la coalition, présente de nombreux avantages : en apparence plus simple d’utilisation pour l’ensemble des acteurs, il prévoit des mécanismes centralisés de traitement des demandes au moment où cela s’avère nécessaire et maintient une priorité pour les élèves issus des 40 % d’écoles les plus défavorisées. Une plus grande et progressive mixité des publics à l’entrée du secondaire est donc permise par ce nouveau décret.

Mais derrière cette relative simplicité d’utilisation pour les parents et les écoles se cache un mécanisme d’une redoutable complexité faite de critères de priorités et de critères de classement en cas de surplus. Qui pourra s’y retrouver si ce n’est les parents à même de comprendre et manipuler ces multiples paramètres ? D’autant plus que rien n’est envisagé pour réguler l’information donnée aux parents par chacune des écoles et directions, pour cibler cette information sur le travail en partenariat avec les milieux populaires. De plus, si le principe d’adossement est quant à lui amené à s’éteindre, l’école primaire fréquentée intervient dans trois critères de classement. Des raisons louables à priori sont avancées (partenariat visant à assurer la transition pédagogique entre le fondamental et le secondaire, réduction des déplacements, etc.), mais avec comme effet pervers de voir accentuer encore un peu plus le report jusqu’en maternelle de la compétition pour la soi-disant « bonne école secondaire ».

Accompagner la mixité

L’autre question fondamentale non traitée par ce texte est celle de l’accompagnement des élèves moins performants scolairement et/ou issus de milieux sociaux plus populaires dans des écoles aux habitudes plus sélectives. Comment s’assurer que les pratiques pédagogiques vont s’ajuster aux besoins de ces élèves ? La mixité scolaire n’est pas en soi une formule miracle, une solution technique à tous nos maux : dans la pratique des classes, elle constitue surtout un défi.

Mieux répartir des publics plus hétérogènes dans toutes les classes et les écoles est essentiel pour lutter contre la ségrégation scolaire qui conduit à la concentration des élèves en grande difficulté sociale et scolaire dans des écoles dont les enseignants ne peuvent qu’être dépassés. A contrario, l’hétérogénéité scolaire n’est pas simple à gérer au quotidien sans accompagnement des enseignants qui auront à la mettre en œuvre. La mixité est en réalité avant tout un projet politique, social et pédagogique auquel certains groupes sociaux dominants résistent tout en disant parfois ne pas y être opposés, mais sans vouloir en réalité en payer le prix.

Occasion manquée ?

Pour inciter les écoles plus sélectives à mettre tout en œuvre pour assurer la réussite des plus faibles, il faudra aussi les obliger à organiser du soutien scolaire et un premier degré différencié qui accueille les élèves les plus en difficulté. Mais il faudrait probablement également réfléchir à leur donner des moyens supplémentaires attachés à la présence de ce nouveau public, comme le prévoit le Gelijke Onderwijskansen Decreet en Flandre, mais pas la réforme de la discrimination positive en Communauté française. Il ne suffit pas de donner plus aux écoles en grandes difficultés, il faut s’assurer que les autres établissements n’y rejettent pas les élèves qui ont échoué.

L’absence de toute gestion de ces différents mécanismes par le biais de « bassins scolaires » adaptés aux réalités locales et intégrant les interdépendances entre écoles constitue probablement une autre occasion manquée de ce nouveau texte. Mais il prévoit cependant la possibilité d’organiser des premiers degrés secondaires autonomes, des écoles qui ne seraient plus liées aux orientations ultérieures en filières générales et qualifiantes et donc classées d’emblée par les parents et la société.

L’apprentissage collectif long et douloureux de cette saga des inscriptions et plus largement des politiques de renforcement de l’égalité ne s’arrêtera pas là. Il devient chaque jour plus urgent de prendre à bras-le-corps et profondément en charge cet enjeu comme le défi budgétaire. Particulièrement dans les grandes villes, et surtout à Bruxelles où, sous la pression d’une fracture sociale qui s’approfondit ne fût-ce que par le jeu démographique, la situation devient chaque jour plus explosive.