Brexit : « Chickens have come home to roost »

Pierre Walthéry • le 9 juin 2016
Royaume Uni, UE (Union européenne), Brexit .

Cette vieille expression anglaise proche de « On récolte ce que l’on a semé » pourrait résumer la situation politique en arrière-fond du référendum du 23 juin sur l’appartenance à l’Union européenne, où sont appelés à se prononcer les citoyens britanniques qui résident [1] dans le pays. Les clivages qui séparent les parties en présence renvoient aux atavismes solidement ancrés dans le paysage politique britannique : absence virtuelle de pluralité de presse sur le sujet et antagonismes de classe profonds, exacerbés par un Premier-ministre qui, en voulant ménager la chèvre et le chou au sein de son parti — et sans doute par la même occasion éviter de risquer sa carrière —, pourrait se retrouver dans la position peu enviable de celui par qui une crise internationale aux conséquences profondes se déclenche.

Une issue difficile à prédire

À l’approche du 23 juin, les sondages d’opinion qui se succèdent confirment que les estimations en faveur de l’un et l’autre camp se rapprochent au point de devenir indiscernables. Il apparaît de plus en plus probable que le Brexit pourrait l’emporter. Le 20 mars, un sondage réalisé pour The Observer par ICM donnait Brexit à 40% and Remain à 41%, avec 19% d’indécis. Au moment d’écrire ces lignes (8 juin), les derniers chiffres étaient devenus respectivement 47 et 44, pour 9% qui ne se prononcent pas encore. Il est clair également que la mobilisation le jour du scrutin — le vote est facultatif — jouera un rôle : beaucoup s’accordent à penser qu’une participation faible bénéficiera au Brexit, dont les supporters sont plus motivés et appartiennent à des catégories socio-démographiques moins susceptibles de s’abstenir. Les jeunes, plus favorables au Remain, sont aussi moins assidus à se déplacer les jours d’élections. Un signe qui ne trompe pas : le 23 juin tombera au milieu du festival monstre de Glastonbury, l’ancêtre de Torhout-Wechter, et les organisateurs ont appelé les participants à « faire leur devoir » par vote postal avant d’entamer les festivités. Une participation basse parmi les partisans du Remain pourrait aussi faire passer le nombre de Local Authorities où le Brexit devrait l’emporter en théorie de 63 à 74. Dans tous les cas, les marges d’erreur demeurent larges, et après le fiasco des prévisions électorales d’avant les législatives de 2015, où la nette victoire des conservateurs était passée sous le radar des entreprises de sondage traditionnelles, peu de gens leur font totalement confiance. En se basant sur les mises de parieurs — un sport national —, les bookmakers de leur côté continuent à prédire une victoire du Remain.

Les parties en présence

Mesurer la force des camps en présence n’est pas chose aisée. Sur papier les partisans du Remain sont majoritaires : ils rassemblent les syndicats et la principale organisation d’employeurs — TUC and CBI —, les PME [2], un grand nombre d’organisations et de think tanks de gauche, centre-gauche et centre-droit. Les Libéraux-Democrates — le seul parti unanimement pro-européen — et le parti travailliste sont "In", même si la mobilisation des membres du Labour pour le référendum n’est au mieux que tiède. Beaucoup d’économistes et autres experts ont souligné de façon répétée les dangers du Brexit, qualifié de « Leap in the Dark » — un argument de sens commun, choisi pour ne pas apparaître trop pro-EU —, sans compter les prises de position appuyées d’organisations internationales telles que le FMI, l’OCDE ou du président des États-Unis. Les réseaux sociaux sont partagés, mais le Remain y est bien ancré (sur les conséquences au niveau européen et l’historique du contentieux Royaume-Uni-UE, voir l’article « Brexit save the Queen »).

Officiellement, le parti Conservateur ne prend pas position sur le fond et à ce jour, son site web ne mentionne pas le référendum, ce qui en dit beaucoup de l’état des tensions internes qu’il connait. Pour certains, le parti revit le début des années 1990, une époque où les pressions des élus eurosceptiques avaient contribué à affaiblir John Major, le dernier chef en date d’un gouvernement conservateur élu à la majorité absolue.

D’un autre côté, les appartenances idéologiques ou institutionnelles des partisans du Brexit sont moins clairement identifiables que celles du camp adverse, hormis le parti UKIP, pour qui il s’agit du fond de commerce historique, et de ténors eurosceptiques tels que Iain Duncan Smith, Michael Gove ou David Davies, et plus récemment Boris Johnson — leader de la campagne officielle Vote Leave. Les motivations réelles de ce dernier semblent plus relever du calcul politique sur l’après Cameron que d’un engagement profond pour la cause. Johnson, Davies and Gove incarnent une variante très britannique d’un libertarianisme radical et décontracté, peu présente sur le Continent et partagent un rejet viscéral pour tout forme d’intervention étatique. Certains estiment qu’entre un tiers et la moitié des députés conservateurs sont en faveur du Brexit, un chiffre difficile à vérifier. Des acteurs individuels tels que la Brasserie Whetherspoon, ou certains membre du National Farmers Union, ont annoncé publiquement leur soutien — les premiers ont même promis de produire des cartons de bière pro-Brexit. Une partie de la gauche radicale dont le Socialist Workers’Party (SWP) en a appelé à un « Lexit », Left exit vote.

Nettement plus considérable est le rôle joué par la majorité de la presse écrite qui depuis des décennies a distillé un message eurosceptique de mauvaise (souvent) ou de bonne foi (parfois). Voici quelques semaines, le Daily Mail titrait sans vergogne que des criminels et violeurs originaires de l’UE ne pouvaient être extradés du pays, en raison de ses engagements européens… The Guardian et The Independent (qui vient récemment de supprimer son édition papier) sont les seules exceptions à cette tradition de « EU-bashing », mais ne tendent à être lus que par les classes moyennes intellectuelles.

La faiblesse de la raison

Mais s’arrêter ici serait manquer l’essentiel. La force du camp Brexit réside dans sa capacité à faire résonner le poids émotionnel d’arguments évoquant la souveraineté nationale ou l‘immigration, avec l’esprit anti-establishment qui caractérise cette partie de la population — classes populaires ou classes moyennes inférieures — qui rassemble les inquiets, sinon les perdants des mutations du capitalisme mondialisé. Il ne fait pourtant aucun doute qu’une bonne partie des leaders du camp Brexit appartiennent à l’establishment même rejeté par ceux qui vont pourtant voter en sa faveur. Cette alliance improbable entre « angry white men » et millionaires tories, que l’on pourrait qualifier d’instrumentalisation mutuellement consentie, est fascinante et simultanément désespérante à observer, dans là mesure où il est clair qu’aucun des problèmes sociaux que Vote Leave utilise — le financement du National Health Service, que certains estiment menacé par le TTIP, la concurrence de la main-d’œuvre immigrée, ou le poids politique du Royaume-Uni sur la scène internationale — ne sera résolu par une sortie de l’UE. De ce point de vue, une analyse uniquement idéologique du Brexit en manquerait l’essence, comme celles qui analysent la montée de Donald Trump en ne se basant que sur ses propos. Face à ces tendances profondément ancrées dans les dynamiques sociales du pays, l’un des problèmes auxquels sont confrontés les partisans du Remain, en particulier à gauche, est l’absence d’enthousiasme pour le projet européen, faisant écho à l’absence de projet européen enthousiasmant, en particulier tel qu’il s’est incarné ces dernières années avec la mise sous tutelle économique de la Grèce, et la crise des réfugiés du Moyen-Orient, toujours en cours.

Et après ?

Prédire l’après référendum est évidemment impossible. Il est peu probable qu’une victoire du Remain, même nette, fasse taire les voix — et les ambitions politiques — qui sont en train de s’élever au sein du parti conservateur. L’euroscepticisme a dès lors vraisemblablement encore de beaux jours devant lui. Un bénéficiaire immédiat du climat actuel est Nigel Farage, et UKIP dont la rhétorique anti-EU et anti-immigration se trouve sur toutes les lèvres médiatiques sans qu’il n’ait d’effort particulier à produire. Il est toutefois difficile de prédire si une avancée de UKIP s’inscrirait dans la durée étant donné la versatilité de son électorat et l’amateurisme de certains de ses dirigeants, en ce compris Farage.

Le grand perdant du référendum, quel qu’en soit le résultat, sera David Cameron, qui apparaît désormais affaibli — si pas faible — et à la tête d’une équipe de moins en moins cohérente. Des rumeurs de complot se sont fait entendre récemment, qui, si elles se matérialisent, pourraient résulter en son remplacement par un leader plus proche du camp Brexit après le référendum. Le Fixed Term Parliament Act de 2011, qui restreint les circonstances pouvant mener à des élections anticipées, signifie qu’un tel développement ne créerait pas forcément de crise politique majeure, dès lors diminuant son coût. Cette éventualité se transformera en quasi certitude si le Brexit l’emportait, avec comme candidat au poste de Premier ministre l’une des deux personnalités phares de Vote Leave, Michael Gove ou Boris Johnson, que certains commencent à comparer avec le candidat républicain Donald Trump aux États-Unis.

Quant au Labour Party, il profite de l’accalmie temporaire que lui fournissent les déchirures internes au Parti conservateur pour tenter de monter un front uni pour la campagne et son après. Le centre et l’aile droite du parti sont les plus fervents défenseurs de l’adhésion à l’UE en interne, mais rassemblent aussi les voix les plus critiques envers leur leader Jeremy Corbyn. Pour sa part l’aile gauche, en ce compris Corbyn, se trouve sur un continuum allant du soutien critique à l’indifférence. Dans l’hypothèse peu probable d’élections anticipées après le référendum, une victoire du parti ne serait envisageable que s’il parvient à se positionner comme voix de la modération face à un nouveau chef de file conservateur jugé populiste ou déraisonnable — comme pourrait l’être Johnson.

Une autre inconnue est l’Écosse où traditionnellement l’euroscepticisme est moins implanté qu’en Angleterre et au Pays de Galles, et qui pourrait se retrouver forcée de suivre Westminster sur le chemin de la sortie. Un vote Brexit donnerait des munitions au Scottish National Parti qui avait mené la campagne référendaire en 2014 pour appeler à un autre référendum d’indépendance qui, cette fois, aurait une chance de l’emporter — une éventualité qui pourrait se présenter dans les deux ans selon Alex Salmon, son ancien dirigeant. L’ironie d’un tel scénario, Scotxit after Brexit, n’échapperait pas à grand monde.

[1La nuance importe : les citoyens de l’UE qui résident même de longue date au Royaume-Uni, de même que les Britanniques expatriés depuis plus de quinze ans n’ont pas le droit de participer au scrutin.

[2Ceux-ci ont toutefois un poid politique plus limité qu’en Europe continentale étant donné l’inexistence de concertation sociale.