Brésil. Un bras-de-fer au cœur du poumon de la planète

Maisin Charlotte

Quand Marina Silva, ministre brésilienne de l’Environnement sous le gouvernement du président Lula, a remis sa démission en mai 2008, certains ont ri, d’autres ont pleuré. Et quand, en juin 2009, elle a annoncé sa candidature aux élections présidentielles de 2010, on a entendu des hourras et des grincements de dents. Mais les rôles s’étaient inversés. Si les écologistes peuvent compter sur une candidate de choix pour les présidentielles, la radicalité de ses positions en inquiète plus d’un.

Marina Silva était membre du Parti des Travailleurs (PT, gauche, le parti politique de Lula) depuis trente ans lorsqu’elle a remis sa démission au président et a intégré le parti vert. Elle a acquis, au fil des années, une réputation de sérieux, d’honnêteté et d’intégrité. Son combat pour la protection de l’environnement remonte loin. Ses parents, morts d’épuisement dans les plantations de caoutchouc, sont d’ailleurs les victimes directes d’une surexploitation et d’une dilapidation des ressources de la forêt amazonienne. A-t-elle, pour autant, une chance d’accéder à la fonction de dirigeante ? « Selon moi, non », estime Christian Dutilleux, journaliste et correspondant pour de nombreux quotidiens belges au Brésil. « Il ne faut pas oublier que le Brésil est un État fédéral. Pour devenir président, il faut acquérir une base électorale solide dans les vingt-sept États du pays. Or, la candidature de Marina Silva repose sur une base électorale trop faible. Le parti vert n’a pas la carrure de porter un candidat jusqu’au poste de président. »

Si son investissement dans la campagne présidentielle ne suffit pas pour qu’elle devienne la première femme brésilienne à diriger le pays, il aura sans doute le mérite de faire évoluer un débat crucial pour le Brésil : celui qui affirme que l’écologie et l’industrialisation ne sont pas des ennemis fratricides. Selon elle, la logique du bras de fer n’est pas toujours souhaitable et des relations gagnantes-gagnantes entre les deux pôles peuvent se tisser. On pense, par exemple, aux entreprises qui lancent des plans de repeuplement de forêts depuis que certaines banques refusent de leur prêter de l’argent si elles prévoient de gros déboisements. C’est le cas de la Companhia Vale do Bio Doce qui fait de l’exploitation minière dans l’Amazonie [1]. Cette logique de privatisation de l’Amazonie est soutenue par l’ex-ministre Marina Silva, qui y voit le moyen de préserver la forêt tout en renflouant les caisses de l’État et assurant de l’emploi aux Brésiliens. Néanmoins, cette démarche est critiquée lorsqu’elle est poussée à son paroxysme par des millionnaires qui décident de s’acheter de grandes parcelles de forêt, licencient le personnel qui y travaille et veillent sur leur terrain comme si la présence de l’humain était obligatoirement néfaste. Quoi qu’il en soit, la candidature de Marina Silva teintera les débats électoraux de vert et permettra de passer outre des schémas trop simplistes.

Le Programme de développement de l’Amazonie (PAS), critiqué par les défenseurs d’une politique foncière et agraire comme levier du développement de la forêt, est actuellement géré par le ministre Mangabeira Unger. Ce PAS, qui place les questions juridiques et de légalisation des propriétés comme l’élément central du développement de l’Amazonie, devrait être au cœur des débats et du bras de fer qui concerne le poumon de la planète.

Amazonie une souveraineté non négociable

Elle avait fait le tour du monde par Internet, cette lettre de réponse d’un ancien ministre de l’Éducation brésilien, Cristovão Buarque, à la proposition de Pascal Lamy (à cette époque candidat au poste de directeur général de l’Organisation mondiale du commerce) qui suggérait que les forêts tropicales mondiales soient gérées comme un « bien public mondial ». « En tant qu’humaniste, conscient du risque de dégradation du milieu ambiant dont souffre l’Amazonie, je peux imaginer que l’Amazonie soit internationalisée, comme du reste tout ce qui a de l’importance pour toute l’humanité. […] En tant qu’humaniste, j’accepte de défendre l’idée d’une internationalisation du monde. Mais tant que le monde me traitera comme un Brésilien, je lutterai pour que l’Amazonie soit à nous », avait répliqué Cristavão Buarque, en proposant que les capitaux des pays riches, les biens culturels, les ressources énergétiques et les places financières soient internationalisés au même titre que la forêt amazonienne.

Ce discours illustre l’ambivalence d’une Amazonie nécessaire aux milliards d’individus sur terre, mais appartenant à un pays, le Brésil, qui craint de voir son patrimoine naturel lui glisser des mains. Car si l’Amazonie est le poumon vert de la planète, elle est aussi le symbole d’une époque coloniale dont beaucoup de Brésiliens ont souffert. « Tous les Brésiliens ont en tête le souvenir des industries de caoutchouc. Les semences ont été volées et replantées dans le Sud-Est asiatique. Depuis, l’industrie brésilienne du caoutchouc a périclité, plongeant les petits producteurs dans une misère absolue », affirme Christian Dutilleux. « Il y a donc une réelle paranoïa autour de l’Amazonie. L’enjeu de l’eau, dont l’Amazonie regorge et qui, au fil des années, aura autant de valeur que les diamants ou le pétrole, est géopolitiquement très important. Les militaires, le gouvernement et les citoyens brésiliens prennent très fort à cœur cette souveraineté nationale et n’autoriseront jamais que l’Amazonie soit hors de leur contrôle. » Avec quelles conséquences pour cette étendue de 7,2 millions de kilomètres carrés (grande comme sept fois la France) riche de 1,4 million d’espèces végétales et animales et du plus long fleuve du monde ?

Saccager la forêt est rentable

Depuis l’arrivée de la démocratie, l’exploitation de la forêt amazonienne est soumise à des contrôles stricts. Les chefs de gouvernements ne donnent plus leur aval à des entreprises étrangères venues y faire fortune. D’ailleurs, la plupart des entreprises mégalomanes, lancées depuis les années soixante, se sont royalement embourbées dans les profondeurs d’une forêt qu’elles n’avaient pas pris le temps de comprendre. Mais si l’Amazonie a déçu beaucoup d’entrepreneurs, parce que ses sols ne sont pas assez fertiles, parce que les barrages construits n’ont parfois produit qu’une once de mégawatts, saccager la forêt reste plus rentable que la protéger.

L’entreprise extensive de soja, de déforestation pour le commerce du bois ou de production de charbon de bois, menée avec un gaspillage monumental des ressources (on estime que seul 20% du bois coupé est utilisé pour la vente) rapporte plus que l’extractivisme, la permaculture et les autres formes de développement durable. Pourtant, aujourd’hui, la préservation de l’Amazonie est juridiquement inscrite dans la loi brésilienne et de plus en plus de moyens sont consacrés pour la faire respecter. La plupart du temps, ce sont des entreprises hors-la-loi qui font des ravages. Ces comportements illégaux sont de plus en plus risqués depuis que l’Amazonie est constamment surveillée par satellite, via un programme au coût prohibitif de 1,4 milliard de dollars. Tout citoyen peut d’ailleurs consulter en ligne les images prises par satellite sur le site.

Si ce projet pharaonique permet d’accroître sensiblement le contrôle sur le déboisement illégal de l’Amazonie, il ouvre la porte à d’autres pratiques dignes de figurer dans 1984 d’Orwell : ce Big Brother écolo voit tout… et pas uniquement ce qui est lié à l’environnement. En plus de cet œil permanent, les agents de sécurité et la police verte sillonnent les terres amazoniennes, même s’ils souffrent d’effectifs réduits. Et le ministre actuel de l’environnement, Carlos Minc, se targue d’avoir réduit la déforestation, entre juillet 2008 et août 2009, de 30% par rapport à la même période de l’année précédente. Record absolu. Il n’empêche que le bras de fer continue entre le déboisement, mené sans scrupule et pour des raisons économiques au sud de la forêt, et sa préservation, davantage respectée au nord. Les prochaines années s’annoncent cruciales.

ONG environnementales : un réseau qui innove

Aujourd’hui, le Brésil fait école en matière de permaculture, d’« agriculture forestale » et autres formes de développement durable. Les stagiaires européens, sensibilisés à l’écologie, sont nombreux à venir y suivre les formations données par les « lanceurs d’alerte verts » (Ernst Götsch, Johan Van Lengen…) venus s’y installer. Le réseau, qui prend sa source lors des forums sociaux mondiaux, organise régulièrement des rencontres qui permettent aux acteurs de terrain d’échanger de nouvelles techniques. Les ONG locales ont donc, le plus souvent, deux missions qu’elles mènent de front : échanger et accroître les savoirs en matière de développement durable et former des personnes qui s’y intéressent. L’écologie, au Brésil, et particulièrement en milieu rural, est considérée comme une réponse à des problèmes très terre à terre. Car, souvent, l’épuisement et l’érosion des sols ne permettent plus à ses habitants de survivre. Dès lors, l’écologie est moins considérée comme une morale, une religion ou un facteur d’épanouissement qu’un moyen de survie. Là réside peut-être la différence avec les Européens, pour lesquels l’écologie n’est pas nécessaire à leur survie directe et s’apparente davantage à une façon de se créer une identité toute personnelle. Si le réseau est encore marginal et ne fait pas le poids face aux industries de scierie ou de soja implantées dans le cœur de l’Amazonie, il a le mérite de rendre le bras de fer plus égalitaire. Et, tout l’enjeu actuel est de faire communiquer deux adversaires qui se défient. Autant dire que ça ne se fera pas tout seul…

[1Prolongeau Hubert, L’Amazonie, une mort programmée, Arthaud, mai 2009, p. 202.