Brésil. Qu’attendre de Dilma Rousseff ?

Raphaël Meulders

21% d’abstentions, le chiffre a rarement été aussi élevé. Le vote est pourtant obligatoire au Brésil, mais, quelques jours de congé, le retour du soleil, une « overdose » — pour beaucoup de Brésiliens — de clips électoraux à la télévision et voici le taux d’abstention de votes qui s’envole ce 31 octobre.

Il est vrai que la candidate du PT (Parti des travailleurs) Dilma Rousseff, avec plus de 12% d’avance dans les derniers sondages sur son rival, José Serra du PSDB (Parti de la social-démocratie brésilienne) avait déjà « course gagnée » pour la plupart des observateurs de ces élections présidentielles. La fin du second tour aura, d’ailleurs, été vécue avec un certain soulagement par une grande partie des éditorialistes brésiliens, fatigués par un débat d’idées, jugé de « piètre qualité » durant ce mois d’octobre. Davantage que de grands projets pour le pays, les deux candidats se seront ainsi rudement affrontés sur des thèmes aussi inattendus que la dépénalisation de l’avortement, leur propre degré de dévotion religieuse ou les récentes affaires de corruption et autres scandales politiques. Face à ces tempêtes et des accusations aussi fortes et populistes que celle de « vouloir tuer des petits enfants », lancée par la femme de José Serra, Dilma Rousseff aura trouvé un défenseur de taille en la personne du président sortant, Luiz Inácio Lula da Silva (Lula) qui sera à plusieurs reprises sorti de son rôle de neutralité exigé par sa fonction. La candidate du PT courbera pourtant l’échine face aux milieux les plus conservateurs, en promettant, par écrit, de ne pas toucher à la loi actuelle sur l’avortement. Ni d’envisager une loi sur le mariage des homosexuels. Des concessions qui permettront à l’ancienne ministre de la Casa Civil de devenir la première femme à gouverner ce pays-continent qu’est le Brésil.

Peu connue jusqu’il y a peu par une grande majorité des Brésiliens, la candidate de Lula aura surtout pu compter sur l’incroyable popularité de l’ancien syndicaliste devenu président en 2002. Avec un taux d’approbation de 84%, le gouvernement Lula a ainsi battu tous les records en la matière. L’ex-métallurgiste aurait d’ailleurs bien aimé briguer un troisième mandat consécutif, mais la Constitution brésilienne l’interdit. Cette popularité, Lula la doit avant tout aux avancées sociales réalisées durant ses huit ans au pouvoir. Quelques chiffres valent plus que de longs discours : le salaire minimum est passé de 67 dollars en 2002 à 285 dollars en 2010 tandis que le chômage a chuté de 12% à 6, 2%, son plus bas niveau historique, sur cette même période. Grâce à des programmes sociaux très volontaires, comme la Bolsa familia, des millions de Brésiliens sont aussi sortis de la pauvreté. D’autres se sont enrichis. On estime ainsi à près de 55 millions le nombre de Brésiliens ayant monté de classe sociale en huit ans. L’économie brésilienne est aussi devenue la huitième au monde et les milliardaires n’ont jamais été aussi nombreux. Et comme si cela ne suffisait pas au bonheur des Brésiliens, l’immense réserve de pétrole récemment découverte dans les eaux territoriales du pays, au large de Rio de Janeiro, permet au pays d’être autosuffisant en la matière. Le pétrole est également devenu un des thèmes de campagne favori de Dilma Rousseff (« Le pétrole est à nous »). Ainsi a-t-elle accusé, à de nombreuses reprises, son adversaire José Serra de vouloir privatiser Petrobras et d’offrir sur un plateau les nouvelles richesses du pétrole aux compagnies étrangères. Serra a eu beau démentir et prouver le contraire, l’argument a fait gagner plusieurs milliers de voix à la candidate de Lula.

On imagine évidemment mal Dilma Rousseff, dont c’était la toute première élection à soixante-deux ans, mettre en péril un tel héritage économique et social. Toute sa campagne aura d’ailleurs été construite autour de la continuité de l’action du gouvernement actuel. Ainsi, l’ancienne ministre ne devrait pas rompre avec la politique menée sous Lula, mélange d’ouverture au libéralisme et d’aides sociales massives. Elle a par ailleurs exclu d’imposer une rigueur nouvelle et de limiter les dépenses publiques, qui ont, sous l’actuel gouvernement, dépassé les recettes fiscales. Mais l’ancienne révolutionnaire l’a confirmé à plusieurs reprises : elle ne veut pas pour autant être la candidate « potiche » du PT. Des différences notoires devraient se noter avec son prédécesseur. A commencer par le style. Structurée, Dilma Rousseff, que certains surnomment « Miss Powerpoint » pour la rigueur de ses présentations et son attachement à ce programme informatique, aime l’opéra et la tranquillité. Tout l’opposé d’un Lula, fan de musique populaire brésilienne, de football, de barbecues et de discours improvisés.

Dilma Rousseff, appelée aussi la Dame de fer au Brésil, assume son caractère fort, trempé par des mois d’emprisonnement durant la dictature, un passé révolutionnaire actif et, plus récemment, un combat gagné contre un cancer lymphatique. Peu de chances, dès lors, de la voir craquer émotionnellement devant les caméras, comme l’a fait Lula à de nombreuses reprises. L’ancienne ministre, fière de ses origines bulgares, a d’ailleurs eu recours à la chirurgie esthétique pour « adoucir ses traits ». Malgré ces différences de caractères, la complicité est très forte entre l’actuel président et sa dauphine. « J’irai frapper à la porte de Lula dès qu’il le faudra », a déjà annoncé Dilma, comme l’appellent les Brésiliens. Beaucoup s’interrogent d’ailleurs sur le rôle que jouera Lula dans les prochains mois. Certains imaginent déjà un retour de l’ancien métallurgiste à la tête du pays dès 2014. Voire avant. S’il a écarté toute possibilité d’entrer dans le nouveau gouvernement, Lula a déjà évoqué l’idée d’être candidat aux prochaines élections présidentielles. « On est parti pour vingt ans de pouvoir du PT », ironise un éditorialiste de la revue Veja, très critique envers l’actuel gouvernement.

Autre différence soulignée par de nombreux spécialistes brésiliens : Dilma Rousseff devrait se montrer beaucoup plus discrète sur la scène internationale que son prédécesseur, sans pour autant renoncer au « multilatéralisme » cher à Lula. D’aucuns estiment ainsi que les très médiatiques (et très mal perçus par les États-Unis et, dans une moindre mesure, l’UE) rapprochements de ce dernier avec Mahmoud Ahmadinejad, Hugo Chávez ou Fidel Castro pourraient lui couté un poste de choix dans un future carrière qu’il n’a pas exclu pouvoir être internationale.

Les 20% de votes au premier tour (dont il est vrai, une bonne partie provenait des votes « évangélistes ») à la candidate Marina Silva, du parti Vert, ont également démontré que l’environnement était devenu une thématique qui préoccupait de plus en plus de Brésiliens. Et même si la déforestation est en recul, l’environnement n’aura certainement pas été l’un des points forts du gouvernement Lula. Le manque d’engagement de l’équipe en place a d’ailleurs décidé Marina Silva de claquer la porte du gouvernement (en 2008), puis du PT (en 2009)

Les infrastructures, la sécurité publique, l’éducation et la santé sont d’autres domaines que la Dame de fer a mis en avant durant sa campagne. Il est vrai que de nombreux progrès peuvent encore y être réalisés. Dilma Rousseff s’est, par contre, montrée très discrète sur des thématiques aussi fondamentales et diverses que la réforme agraire, la modernisation de l’administration ou la politique fiscale et monétaire.

Enfin, dernière inconnue, quel sera le réel poids du PT au sein du gouvernement ? Dans le très complexe système politique brésilien, où plus d’une vingtaine de partis forment et déforment à volonté les alliances, le PT s’est trouvé des alliés à l’appétit aiguisé. Ainsi le vice-président de Dilma, Michel Temer, provient du PMDB (parti du mouvement démocratique brésilien), le plus grand parti du pays et qui a déjà gouverné avec le président Fernando Henrique Cardoso (PSDB), maintenant dans l’opposition. Le PMDB a clairement montré ses revendications sur des postes ministériels clés. Quant à l’opposition, elle fourbit déjà ses armes et projette ses ambitions sur Aécio Neves, le golden boy du Minas Gerais. Beaucoup l’annoncent comme le futur candidat du PSDB aux présidentielles de 2014. Contre Dilma ou Lula ? Les paris sont ouverts.