Boston ou la diagonale du fou

Jean-Claude Willame

Boston, haut lieu de l’intelligentsia et des plus grandes universités américaines (Harvard, MIT, etc.), mais aussi d’un marathon de quarante-deux kilomètres qui remonte à 1897, a donc été la proie de déferlements — voire de dérives — médiatiques, policiers, politiques et judiciaires. Ses quelque six-cent-mille habitants ont été cloitrés chez eux pendant cinq jours dans la foulée d’un attentat odieux qui en rappelle d’autres plus spectaculaires en termes de nombre de victimes peut-être, mais tout aussi dramatique et inquiétant dans son déroulement et son impact.

Déferlements médiatiques d’abord. La presse audiovisuelle, mais aussi les réseaux sociaux s’en sont donnés à cœur joie pour diffuser des images de présumés « terroristes » dont certains — notamment un Saoudien suspecté par un commentateur de la chaine très contestée, Fox News, d’être un des acteurs d’une conspiration antiaméricaine — furent interpelés par la police et qui se révélèrent totalement étrangers à l’attentat. Tout à fait paradoxalement, ces mêmes réseaux sociaux ainsi que les milliers de photographies, d’échanges sur iPhones et de films pris par les spectateurs montrèrent leur utilité en aidant les services de renseignement à identifier puis à arrêter la cavale des deux auteurs présumés qui se révélèrent finalement être d’incroyables amateurs.

Déferlements policiers ensuite. Seuls autorisés à circuler (avec la presse), plus de dix-mille d’entre eux relevant de toutes sortes de services — FBI, CIA, police locale, police régionale, services spéciaux divers — furent omniprésents dans une chasse à l’homme qui se déploya pendant deux jours et demi. Véhicules banalisés ou non, ambulances, voitures de pompiers, petits blindés sillonnèrent, sirènes hurlantes, les différentes sections de la ville suivis par des meutes de journalistes. Des centaines de coups de feu furent tirées lors des traques qui aboutirent à la mort d’un des « terroristes » et à l’arrestation hollywoodienne de l’autre qui, gravement blessé, n’avait plus aucune arme sur lui. Aux États-Unis, pays du « Wild Wild West », on ne fait jamais dans le détail.

Déferlements de déclarations politiques hâtives, surtout de notables du parti républicain ou du Tea Party, nihilistes jusqu’au bout. Le mot « terrorisme » fut très vite lâché. Le président Obama qui, dans un premier temps, s’était abstenu de l’utiliser, ne put finalement résister à son emploi tout en posant in fine la bonne question : « Pourquoi des jeunes hommes qui ont grandi et ont été éduqués ici, qui font partie de nos communautés ont-ils perpétré de telles violences ? » Des commentateurs avisés firent valoir à juste titre que le mot ne fut jamais utilisé pour décrire les massacres de Tucson, d’Aurora, de Sandy Hooks, de Columbine et d’autres plus anciens qui entrainèrent beaucoup plus de victimes.

Déferlements enfin de propositions en matière de poursuite et de dénonciations de manquements en termes de prévention. Ici encore, des politiciens républicains s’illustrèrent sur le devant de la scène médiatique et ne firent pas dans la dentelle. Oui, il faut « condamner l’islam ». Oui, il faut utiliser pour le « terroriste » survivant la procédure d’« ennemi combattant » telle qu’elle est utilisée pour les prisonniers de Guantanamo, ce lieu que Barack Obama n’a pas été capable de fermer malgré ses promesses. Oui, il faut interroger ce « terroriste » qui a utilisé des « armes de destruction massive » sans qu’il lui soit permis de recourir à un avocat. Dans le même temps, ces mêmes républicains saisirent la balle au bond en mettant en cause le « laxisme » du FBI et des services d’immigration « qui auraient dû savoir ».

Tout ce charivari était sans doute, pour l’Américain ordinaire, à la hauteur d’un évènement peu compréhensible et difficilement explicable. Car comment rendre compte de l’acte posé par ces deux jeunes d’origine tchétchène de vingt-six et dix-neuf ans, dont l’un était devenu citoyen américain par naturalisation et l’autre résident légal ? On nous a expliqué que le premier était parfaitement intégré, avait bon nombre d’amis, et était très populaire sur le campus de son université, tandis que l’autre était un athlète connu localement, bien qu’il déclarait sur son réseau social « ne pas comprendre les Américains ». On nous a aussi informés que le plus jeune aurait été « aspiré » par l’idéologie meurtrière de son ainé qui projetait aussi, disait-on, un attentat à Times Square à New York.

Déjà, « experts » et « spécialistes » ne manquent pas de gloser sur les motivations des deux « terroristes » et l’arrière-plan historique dans lequel leur acte se situe : identité mal assumée, interférence de la nébuleuse d’Al Quaida dans la foulée du voyage de l’un dans son pays d’origine, vengeance de Tchétchènes caucasiens massacrés et déportés en masse par Staline… Un célèbre journaliste américain, A.B. Liebling, écrivit un jour qu’il y a trois sortes de journalistes : le reporter qui dit ce qu’il a vu, le journaliste-interprète qui dit ce qu’il pense à propos de ce qu’il a vu, et l’expert qui dit ce qu’il pense d’un évènement qu’il n’a pas vu. Le dernier groupe n’a cessé de croitre : « Nous sommes une nation d’experts, avec des millions de gens qui connaissent la signification de ce qu’ils n’ont jamais expérimenté. »

Voici donc une nouvelle « ethnie » qui s’ajoute à la liste des « terroristes » potentiels, une ethnie que la plupart des Américains ne pourront même pas situer sur une carte : les Tchétchènes… qui ont surtout été pourchassés par la guerre de Poutine laquelle a « produit » des dizaines de milliers de réfugiés en Occident. À la question de savoir s’il y aurait eu un « complot terroriste », dont l’Amérique est toujours friande lorsqu’elle ne comprend pas, la police de Boston a répondu en arrêtant trois étudiants — dont (tiens donc) deux Kazakhs — qui auraient « aidé » le suspect survivant « à enlever certaines affaires de sa chambre universitaire après l’attentat » et en « s’intéressant » à la veuve de son frère dont les traces ADN auraient été découvertes sur l’une des cocottes-minute transformées en bombe par les auteurs de l’attentat. Plutôt faibles comme indices de complot !

Voici par ailleurs un nouveau sérieux coup porté à l’ouverture que le président Obama, ce fils d’immigré musulman, avait impulsée dans son discours du Caire en 2009 dans lequel il avait réussi à inscrire l’islam dans le melting-pot religieux américain. La peur de « nouveaux 9/11 » peut à nouveau éclore dans cette Amérique qui, outre qu’elle ne veut toujours rien entendre sur le contrôle et la circulation des armes, a manqué son rendez-vous avec un début de règlement du conflit israélo-palestinien qui est tout de même une des racines de la jihad. Car, l’arrogance d’un pouvoir israélien, qui n’est plus que nominalement démocratique, ses pratiques d’apartheid au nom d’un messianisme juif bloqué sur lui-même, son obstination à multiplier illégalement les implantations de colons, dont certains en Judée-Samarie pourraient bénéficier, selon une proposition de loi à l’examen, de tirer à vue contre « des vandales et des intrus suspects », sont autant de menaces de nouveaux coups terroristes perpétrés par d’autres « frères Tsarnaev » suivant leur « diagonale du fou ».

Le titre de l’article est emprunté au roman d’Arturo Pérez Reverte, Cadix ou la diagonale du fou, lequel met en scène un commissaire de police qui, dans une ville assiégée par les troupes de Napoléon, tente de percer le secret et les motivations d’un tueur de masse qui massacre des jeunes filles après les avoir mortellement flagellées.