Bombardements de Gaza et conquêtes de l’État islamique, une aubaine pour les dictatures du Moyen-Orient ?

Pierre Coopman
Israël, Palestine, Syrie, Irak, guerre.

Alors que de nombreux articles à propos des bombardements de Gaza s’indignent du nombre de victimes innocentes ou les regrettent pour justifier néanmoins le droit d’Israël à se défendre, peu d’écrits élargissent le champ de l’analyse aux perspectives géopolitiques du Moyen-Orient. Sauf quelques exceptions, notamment une tribune de David D. Kirkpatrick, le correspondant du New York Times au Caire, parue le 30 juillet, intitulée sans détours : « Arab Leaders, Viewing Hamas as Worse Than Israel, Stay Silent ».

David D. Kirkpatrick limite cependant son accusation de complicité des régimes arabes à l’Égypte, l’Arabie saoudite, les Émirats et autres monarchies du Golfe. Ses critiques sont en partie pertinentes : certains intérêts de l’Égypte du général Sissi, opposée aux Frères musulmans, rejoignent en effet ceux d’Israël, malgré les tentatives de l’Égypte de se présenter comme un acteur impartial offrant sa médiation entre le Hamas et Israël. Le correspondant du New York Times rappelle que l’Égypte endosse généralement toutes les conditions israéliennes à l’entame des négociations indirectes avec le Hamas. En résumé : l’Égypte, les monarchies du Golfe persique, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes, se retrouvent en situation d’alliance tacite avec Israël dans leur opposition aux Frères musulmans égyptiens et palestiniens ainsi que dans leur bras de fer avec l’Iran, le bailleur et pourvoyeur d’armes du Hamas.

Que dire dès lors du régime qui se maintient en Syrie et de ses protecteurs russes et iraniens ? Il s’agit de l’angle mort de l’article de David D. Kirkpatrick trop rapidement contourné en opposant l’Égypte et consorts à l’axe iranien protecteur du Hamas et du pouvoir syrien. Le Hamas est isolé depuis l’éviction du président Morsi en Égypte. Les revers subis par la rébellion syrienne, à laquelle il avait apporté publiquement son soutien en février 2012, l’ont obligé à aplanir ses différends avec l’Iran à propos de la guerre en Syrie. L’acteur le plus faible est en mauvaise posture, il n’est dérangeant pour personne qu’il soit attaqué… Le New York Times ne va donc pas assez loin quand il nomme les membres de la coalition probablement peu importunée par les coups qu’encaisse actuellement le Hamas. La liste est incomplète, il faut y ajouter la Syrie, l’Iran, la Russie et même l’Algérie. Pour ce qui concerne les États-Unis et l’Union européenne, personne n’oublie généralement de les associer à la liste des puissances défiantes envers le Hamas…

Restauration en vue

La guerre contre le Hamas est-elle du pain bénit pour les fossoyeurs des printemps arabes ? Le Hamas et les Frères musulmans, d’obédience conservatrice, n’ont évidemment pas été les initiateurs des révoltes de 2011. Mais pour les contrerévolutionnaires (à supposer qu’il y ait eu « révolution »), cette guerre tombe à point nommé afin de détourner l’attention de la répression qu’ils font subir chez eux dans le but d’enterrer définitivement les printemps arabes. Si, dans les consciences, le peuple palestinien reprend sa place de champion des victimes et Israël son rôle de champion de l’injustice, on restaure l’ordre ancien, on revient à l’univers rassurant des dictateurs utiles pouvant dissimuler leurs dérives derrière la nécessité de combattre deux ennemis plus grands encore : l’épouvantail israélien et la pieuvre jihadiste.

Tout va bien pour les chefs d’État de la région, y compris syrien et iranien. Le monde occidental a non seulement braqué les projecteurs sur Gaza, il sera également contraint d’intervenir contre le tentaculaire État islamique en Irak et au Levant. Une logique ancienne, confortable pour les dictateurs (anciens ou futurs), se remet en marche, celle qui rend une intervention occidentale inévitable pour pouvoir la dénoncer derechef comme injuste, intéressée et déséquilibrée par rapport aux privilèges d’Israël. Suivant un scénario bien rodé, les pouvoirs autoritaires peuvent dès lors s’imposer au nom de l’impérieuse nécessité. Et Israël n’est finalement jamais tout à fait mécontent de voir s’établir à sa périphérie des régimes maintenant la tension à un niveau juste assez élevé… ni trop ni trop peu, car, on ne sait jamais, cela pourrait être pire. Imaginez donc, l’État islamique en Irak et au Levant n’est pas seulement à quelques encablures de Bagdad, il est aussi à moins de 300 kilomètres de la frontière israélienne…

Syrien ne change tout va bien

Ce mauvais jeu de mots à propos de la Syrie évoque un leitmotiv à l’œuvre depuis quarante ans. Dans les années 1970, c’est en vertu de la nécessité de freiner l’influence de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) au Liban, que Syriens et Israéliens se sont indirectement partagé les rôles. Dès octobre 1976 la Force arabe de dissuasion (FAD), créée par la Ligue arabe pour s’interposer dans la guerre civile libanaise, entérine l’hégémonie syrienne au Liban. La FAD est à l’époque composée à 80 % de militaires syriens. Le subterfuge de la FAD ne sera même plus nécessaire à la suite des évènements de 1982 : l’invasion israélienne du Liban, l’intervention d’une force multinationale (Américains, Français et Italiens) et le retrait israélien, en 1983, sur une zone de sécurité du Sud-Liban. Dans les années qui suivront, au nom d’un endiguement équilibré (ni trop ni trop peu) des diverses mouvances palestiniennes et libanaises, Syriens et Israéliens accorderont leurs violons pour contrôler le Liban. La manipulation idéologique fera croire aux opinions publiques que Tel Aviv et Damas sont de féroces ennemis, malgré un statuquo signifiant clairement qu’ils sont les meilleurs ennemis du monde, quasi des alliés de facto. La tranquillité qui prévaut depuis quarante ans dans le Golan syrien annexé par Israël est une autre indication que les animosités déclarées ne sont que le prétexte utile pour faire du business as usual, au sens propre, la zone de sécurité du Sud-Liban, par exemple, ayant probablement été durant vingt-deux ans (de 1978 à 2000) une région de relations officieuses et de transit de toutes sortes de marchandises « non déclarées ».

Tout se passe comme prévu

L’équilibre de la peur et de la tension contrôlée qui régit les politiques du Moyen-Orient est parfois explicité sans fard et au premier degré par certains chefs d’État. On se rappelle ces propos tranquilles confiés par Bachar Al-Assad dans l’intimité d’une maison damascène à Alain Gresh, du Monde diplomatique, en juillet 2008 : « Le terrorisme est une menace pour toute l’humanité. Al-Qaida n’est pas une organisation, mais un état d’esprit qu’aucune frontière ne peut arrêter. » Dans son discours légendaire du 22 février 2011 retransmis par Aljamahiriya TV, le dirigeant libyen Mouammar Kadhafi menace ceux qui s’opposent à lui : « Que voulez-vous à la fin, Al-Qaida, c’est ça que vous voulez ? » Il utilisera les mêmes arguments le 2 mars 2011 au cours d’une dernière interview avec la BBC.

Les prophéties auto-réalisatrices sont une aubaine pour les « dictateurs utiles ». Le malheur de Kadhafi, atrocement assassiné, était son isolement, démuni de soutiens décisifs, il était une cible facile. Mais rien n’interdit d’imaginer que ses héritiers réfugiés en Algérie se réjouissent aujourd’hui de la réalisation rapide de la prophétie du discours de février 2011. Que la Libye soit à feu et à sang est une bonne affaire. Tout se passe comme prévu. Le président algérien Bouteflika ne peut que se délecter. Il détient le record de longévité à la tête de l’Algérie. Sa réélection ubuesque en 2014 a par nature besoin de l’instabilité régionale et de la démonstration que les printemps arabes étaient catastrophiques pour être recevable. L’accord de transition pacifique conclu en 2014 entre les différents partis tunisiens pour tenter de résoudre démocratiquement la crise déclenchée par deux assassinats politiques et d’organiser des élections transparentes d’ici la fin 2014 devrait cependant tracasser Bouteflika… Mais en Tunisie, comme ailleurs, les partisans de la restauration n’ont peut-être pas dit leur dernier mot.

Rien de neuf donc : durant des décennies, la répression du nationalisme palestinien par Israël était relativement acceptable pour des régimes autoritaires au Moyen-Orient désirant en profiter en proclamant cyniquement l’impérieuse nécessité de leur survie pour la réussite du projet national palestinien. On sait ce qu’il en est advenu. Aujourd’hui ceux qui veulent restaurer des régimes parfaitement identiques aux précédents (ce qui est déjà réalisé en Égypte) ne devraient pas trop s’inquiéter de la campagne de bombardements de Gaza et de l’expansion effrayante de l’État islamique en Irak et au Levant (qu’ont rejoint plusieurs anciens officiers de l’armée de Saddam Hussein), qui ne peut que mener à une intervention occidentale qu’ils s’empresseront de dénoncer… Peu à peu, la tragédie impose que l’ordre ancien se rétablisse. Les sociétés arabes auront besoin d’un élan surpuissant si elles veulent voir revenir le printemps.

Le 15 aout 2014