Bolivie. Un pays plus que jamais divisé

François Reman

L’arrivée au pouvoir d’Evo Morales en décembre 2005 a soulevé une vague d’espoir chez une grande partie de la population indigène bolivienne qui trouvait enfin dans cette figure paternelle le moyen d’exister sur une scène politique historiquement dominée par les classes libérales blanches ou métisses. Mais la mise en œuvre d’un véritable projet de transformation sociale s’est heurtée parfois violemment à l’opposition des différents milieux conservateurs.

La victoire d’Evo Morales, Indien d’origine aymara et du MAS (Mouvement vers le socialisme), dans ce pays andin de neuf millions d’habitants classé au cent quinzième rang sur l’échelle de l’Indice de développement humain, trouve une partie de son explication dans la conjonction de plusieurs facteurs qui caractérisent plus globalement l’émergence sur la scène politique latino-américaine des mouvements indigènes.

Parmi ceux-ci, figure le double processus de libéralisation politique et économique qui a vu les mouvements indigènes — premières victimes des politiques néolibérales, occuper de nouveaux espaces d’expression politique et gagner ainsi en visibilité (Duterme) —, les frustrations liées à la mauvaise gestion des réformes agraires, l’émergence d’une nouvelle génération d’intellectuels indiens, la fin des dictatures militaires et la transposition vers les mouvements indiens des aspirations anti-impérialistes déçues par la chute de l’Union soviétique.

L’ensemble de ces facteurs, sans être univoque, peut contribuer en partie à expliquer l’arrivée au pouvoir d’un parti comme le MAS. Mais les tensions politiques consécutives à cette victoire puisent quant à elles leur explication dans un autre phénomène que Marc Saint-Upéry appelle la crise du colonialisme interne et du soubassement ethno-racial de l’exclusion sociale ou « l’aliénation culturelle fomentée par des élites qui se vivent comme blanches et civilisées et dont la capitale imaginaire est sur d’autres rivages [1]. »

La « guerre » qui a fait rage entre les départements de l’Oriente (Beni, Pando, Santa Cruz et Tarija) et le pouvoir central lors de l’élaboration de la nouvelle Constitution s’inscrit en partie dans cette logique. Les revendications autonomistes des départements de l’Orient ne sont pas nouvelles et s’expliquent aussi par ce qu’Hervé Do Alto nomme une intégration heurtée à la toute jeune république bolivienne. « Historiquement, en effet, leur développement passe au second plan jusqu’à la moitié du XXe siècle. S’il existe une élite politique à Santa Cruz, notamment grâce au boom de la production du caoutchouc, celle-ci se voit marginalisée par les élites occidentales andines, dont la bonne santé économique est garantie par l’extraction des minerais [2]. »

Au départ, le MAS entretenait une position plutôt ambiguë avec les mouvements autonomistes avec lesquels il s’est d’ailleurs allié lors des mobilisations qui ont conduit à la chute du président Carlos Mesa en juin 2005. Les revendications autonomistes figuraient d’ailleurs explicitement dans son programme pour les élections présidentielles. De fait, parallèlement à l’élection de l’Assemblée constituante qui devait écrire la nouvelle Constitution, il a autorisé la tenue d’un référendum sur les autonomies départementales qui verra le « non » l’emporter au niveau national. La loi de convocation du référendum stipulait que : « Les départements qui, à travers le présent référendum, l’approuveront par simple majorité des votes accéderont au régime des autonomies départementales immédiatement après la promulgation de la nouvelle Constitution. » Mais étonnament tout au long des mois qui mèneront à l’accouchement de la Constitution, les mouvements autonomistes feront tout pour empêcher les travaux de l’Assemblée constituante. Pourquoi ? Réponse d’un constitutionnaliste bolivien : « Ce projet comporte également les autonomies indigènes, régionales, municipales, etc. Pourquoi me demande-t-on si je veux l’autonomie départementale si, après, dans ce territoire, apparaissent d’autres autonomies ? C’est un irrespect total de la volonté démocratique [3]. »

Les revendications autonomistes des provinces de l’Orient et les partisans de cette politique ont notamment contribué à la chute de deux présidents de la république. Organisée autour du comité civique Pro Santa Cruz, l’opposition politique a bloqué les travaux de l’Assemblée constituante et organisé des référendums départementaux, jugés illégaux par le gouvernement, sur le statut d’autonomie, qui se sont soldés par la victoire du oui.

La plupart de ces référendums ont eu lieu au cours des mois de mai et juin 2008 et le pays, selon certains observateurs, a failli basculer dans la guerre civile tant la tension entre les partisans du MAS et ceux de l’opposition fut vive. À Trinidad, la capitale du Beni, les violences ont fait un mort, un militant du MAS abattu de huit coups de feu. Le 24 mai, Sucre la capitale du Chuiquisaca, où était installée l’Assemblée constituante avant de déménager à Ocuro, a connu un véritable pogrom anti-indien alors qu’elle devait accueillir Evo Morales. Pour sortir de la crise, le président accepta de remettre son mandat en jeu lors d’un référendum révocatoire. Le résultat sans appel le confirma dans ses fonctions avec 67,41% des voix. Néanmoins, la violence ne cessa pas et le 11 septembre, dix-huit personnes, essentiellement des agriculteurs et des petits paysans furent tués dans une embuscade dans le département de Panda. L’état de siège fut décrété, l’armée intervient à Cobija et l’ambassadeur des États-Unis, soupçonné d’appuyer l’opposition, fut expulsé. Il faudra que l’Unasur (Union des nations sud-américaines) réaffirme son « appui entier et décidé au gouvernement constitutionnel du président Evo Morales » pour que la crise s’apaise.

Mais que craint réellement l’opposition ? Écoutons David Ceja, leader de l’Union juvénile santacrucienne (un groupe de choc du Comité civique) : « Evo Morales est en train d’entraîner la Bolivie dans une guerre raciale, il veut implanter un gouvernement hitlérien. Nous ne sommes pas coupables des cinq cents ans de soumission indigène [4]. » Les déclarations de Percy Fernandez, le maire de Santa Cruz, sont tout aussi « nuancées » : « Il faudra bientôt se mettre des plumes pour se faire respecter dans ce pays [5]. »

À travers ces propos, c’est véritablement la question du colonialisme interne qui refait surface. Alvaro Garcia Linera, le vice-président bolivien, s’oppose farouchement à ce genre d’affirmation brutale : « C’est absurde, à moins que l’objectif de ceux qui propagent cette théorie soit de provoquer la peur. Dans ce pays, il y a trente-six ethnies, les Aymaras sont 25%, les Quechuas 30%, les Guaranis 4% et les métis 32%. Nous sommes un pays de minorités. Citez-moi une seule mesure du gouvernement visant à donner aux indigènes le pouvoir absolu ! Nous avions un État où les institutions et les gouvernements étaient monoculturels et mono-ethniques. Aujourd’hui, nous avons un État multiculturel, depuis la présidence jusqu’au dernier chauffeur. Nous voulons constituer un État social, qui définisse sa politique sur la base de la consultation, de la délibération civique, comme la désigne Habermas. » Concernant les revendications autonomistes, Garcia Linera reconnaît néanmoins que « le gouvernement aurait dû se saisir de la bannière des autonomies en proposant un type d’autonomie solidaire, dans le cadre de l’unité, de l’équilibre, de la prise en compte de la spécificité des régions et des peuples indigènes [6]. »

Grâce à la nouvelle Constitution, le pari d’Evo Morales est en partie gagné alors que les prochaines élections présidentielles sont prévues pour décembre 2009. Mais l’accouchement de cette dernière a laissé des traces et la droite bolivienne reste tentée par la politique du pire [7].

Avenir incertain donc pour le président bolivien qui doit aussi faire face aux attentes d’une partie des classes moyennes métis de l’Oriente qui ont adhéré au projet du gouvernement, mais peinent de plus en plus à se reconnaître dans une politique qui, selon elles, ne favorise que les Indiens de l’Altiplano. La difficulté pour le MAS est donc l’articulation entre une politique tournée vers les communautés indigènes pour qu’elles redeviennent de véritables acteurs sur l’échiquier politique tout en octroyant des garanties claires aux classes moyennes qui pourraient se laisser tenter par les discours alarmistes des défenseurs de l’autonomie sur le racisme à l’envers. Pari d’autant plus compliqué, comme le note Hervé Do Alto, que « la révolution démocratique et culturelle prônée par Evo Morales se trouve aujourd’hui portée par des classes sociales historiquement subalternes qui, en dépit de leur engagement dans les luttes passées et présentes […], maîtrisent encore mal les règles du jeu parlementaire et institutionnel dont elles avaient jusque-là été totalement écartées [8]. » Là, réside peut-être pour le MAS la clé du succès lors des prochaines élections présidentielles de décembre 2009, car les conflits, qui ont pollué la vie politique bolivienne depuis presque quatre ans, sont un véritable obstacle…

[1Marc Saint-Upéry, « Les Indiens, la gauche et la démocratie », La Revue nouvelle, novembre 2006.

[2Hervé Do Alto, « Cette Bolivie qui se refuse à Evo Morales », Inprecor juin 2008, reproduit sur www.risal.info.

[3Cité par Maurice Lemoine, « Périlleux bras de fer en Bolivie », Le Monde diplomatique, septembre 2008.

[4Cité par Marc Saint-Upéry, Le rêve de Bolivar, le défi des gauches sud-américaines, La Découverte, 2007.

[5Cité par Hervé Do Alto, « Révolution hors la révolution en Bolivie », Le Monde diplomatique, février 2008.

[6idem.

[7Le 16 avril, une cellule « terroriste » soupçonnée de vouloir assassiner le président et le vice-président boliviens a été démantelée à Santa Cruz.

[8Hervé Do Alto et Franck Poupeau, « Révolution hors la révolution en Bolivie », Le Monde diplomatique, février 2008.

Bibliographie

  • Duterme B., « Le virage à gauche », La Revue nouvelle, novembre 2006.
  • Do Alto H. et Stefanoni P., Nous serons des millions. Evo Morales et la gauche au pouvoir en Bolivie, éditions Raison d’Agir, Paris, 2008.
  • Saint-Upéry M., Le rêve de Bolivar, le défi des gauches sud-américaines, La Découverte, Paris, 2007.
  • Lavaud J.-P., « La Bolivie d’Evo Morales : instabilité politique et réorientation diplomatique », Questions internationales, n° 36, mars-avril 2009.
  • Do Alto H., « La révolution sinueuse d’Evo Morales ou les voies sinueuses de la refondation de la Bolivie » dans Le volcan latino-américain. Gauches, mouvements sociaux et néolibéralisme en Amérique latine, Textuel, Paris 2008.