Bienvenue — qu’on disait — sur le site de l’Attitudinal Analysis Center (AAC)

Dan Kaminski • le 20 novembre 2013
sciences sociales, enseignement supérieur, économie, psychologie.

Les travaux de Wendy Brown [1] et de Pierre Dardot et Christian Laval [2] présentent la rationalité néolibérale comme un art de gouverner. Bien loin d’une renaissance du libéralisme classique ou d’une idéologie économique, cette rationalité, dont le cœur est la concurrence, percole tous les domaines d’activités, publics et privés. Elle réoriente aussi le champ des connaissances sociales et humaines, mais plus encore, présuppose et forme des sujets qui lui conviennent et qui l’épousent sans même s’en rendre compte.

Ainsi, une psychologie certaine, qu’aucun doute n’étreint, semble avoir compris qu’il fallait aider scientifiquement ceux qui vivent de cet art de gouverner. Cette psychologie consiste en une polémologie de poche, simple et efficace (bien sûr). Elle s’offre (tarifs indisponibles) comme un outil d’objectivation et de discrimination des cibles de la défiance des décideurs rationnels contre les humains qui n’ont pas encore compris ce que signifie la saine concurrence, la loyauté de l’art guerrier de la survie, qu’on appelle aussi la liberté de choisir [3] ; ces humains n’ont pas encore compris, ou cherchent parfois jusqu’à la tricherie — imitant maladroitement ceux qui, banques ou présidents, sont trop puissants, pour échouer (too big to fail) — à trouver leur place dans le monde, sur le marché de l’asile ou du travail par exemple.

Avec la caution scientifique d’universitaires, le marché de la détection du mensonge, rendu nécessaire par la faute de ces humains tricheurs et déloyaux, s’étend — bien au-delà de la police publique et de son armement criminalistique — à la police des relations sociales communes. La stabilisation des marchés des engagements individuels et sociaux exige aujourd’hui que les entrepreneurs que nous sommes tous devenus apprennent à discriminer et à peaufiner le mensonge : le discriminer pour parer la tactique perfide des autres (nos associés, nos employés, nos clients, nos partenaires, nos étrangers) et le peaufiner pour être efficace dans notre propre stratégie. Trois traits majeurs se dégagent de cette psychologie de la défiance : la croyance en une réalité que l’on peut nommer vérité ; l’objectivation de l’opposition, que l’on croyait pourtant émiettée, entre vérité et mensonge ; la répartition guerrière entre le mensonge néfaste à diagnostiquer et contre lequel s’immuniser (celui des autres) et le mensonge utile, euphémisé jusqu’à la positive influence, qu’il y a lieu de développer et de pratiquer avec élégance (le nôtre). Un doute grinçant nous saisirait-il ici ? Vérité et efficacité ne se feraient-elles pas concurrence, la première condamnant la parole trompeuse de l’autre, la seconde bénissant ma propre parole influente ?

Paul Ekman est sans doute un des pères opportunistes de cet utilitarisme. Ekman considère que les micro-expressions du visage sont universelles (et non culturelles) ; il a forgé les développements pratiques de ses découvertes pour devenir ici formateur au FBI et là conseiller scientifique de Lie to me, série télévisée américaine (universelle donc, non culturelle), mettant en vedette le docteur Cal Lightman, expert en décryptage facial et patron de Lightman Entreprise. Entre police et télévision, les applications commerciales ne manquent pas, utiles à l’art néolibéral de gouverner. Afin d’éviter toute publicité pour les promoteurs belges de telles applications, j’en paraphraserai ci-dessous les arguments, invitant à nous rappeler que seule une industrie du mensonge peut vendre de la vérité.

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Bon, on disait qu’on a fondé une association sans but lucratif qui organiserait des journées de formation coutant plusieurs centaines d’euros la journée. On disait que c’était pour servir les besoins de la clientèle, parce que la clientèle a des besoins, c’est sûr. Les besoins de la clientèle : un pléonasme aussi puissant qu’une secousse sismique.

On disait qu’on allait donner à notre association un nom vachement sérieux, qui ronflerait un peu comme ces attelages de mots qui désignent des démembrements d’universités. On disait que ça pourrait s’appeler Groupe d’analyse attitudinale ou Centre d’études behaviorales ou la même chose en anglais par exemple. On disait qu’on allait faire un site internet avec un logo austère et une devise latine, comme on n’en utilise plus qu’à l’université. On disait surtout qu’on aurait une éthique, parce que ça, ça stimule les besoins de la clientèle. Dans le temps, on vendait n’importe quoi. Maintenant aussi, mais on disait qu’il faudrait que nos offres soient tartinées d’éthique. On disait que ça ne mangerait pas de pain, justement, et qu’avec le rab de la confiture d’éthique, on ferait une charte avec des beaux mots positifs comme développement, non-discrimination, honnêteté — qu’on incarne absolument — et des mots affreux comme sectarisme, abus et manipulation, qui représenteraient tout ce qu’on n’aime pas, vous imaginez bien, pas de ça chez nous.

On disait qu’on allait être très exigeants avec nous-mêmes. On disait qu’on est des experts et que nous avons subi une sélection rigoureuse et que nous ne sommes affiliés à aucun courant de pensée. Comme on ne serait affilié à aucun courant de pensée, la clientèle devrait faire confiance à nos critères de sélection rigoureux que nous avons nous-mêmes définis pour certifier la qualité de nos services. On serait des experts et rien que des experts de l’expertise, de qualité garantie par notre expertise que nous importerions des États-Unis, parce que c’est quand même plus sérieux quand l’expertise vient des États-Unis. Alors, on disait que les courant de pensée, c’est trop louche ; les courants de pensée, ça pue la manipulation et l’abus, ou même le sectarisme ; tout ce qu’on s’interdit. Pas question, parce qu’on disait qu’on a une éthique. On disait qu’on l’a déjà dit, mais deux doses d’éthique valent mieux qu’une.

On disait qu’on offrait des services, des formations, des conseils, des recherches même. Mais on disait quand même que notre core business, ce serait les formations proposées par notre Attitudinal Analysis Center. On disait qu’on a développé une offre de services inégalable. Un de nos trucs qui devrait marcher, c’est la vérité. Nos formations vous apprendraient la vérité sur la vérité de la vérité. Et comment ? On vous apprendrait, pour quelques centaines d’euros la journée, à reconnaitre le mensonge chez tous les méchants qui vous veulent du mal et on vous expliquerait comment mentir à tous ceux qui doivent vous croire pour leur bien. La vérité, on disait que c’était comme une valse. Trois temps : explication, détection, influence.

D’abord, on vous expliquerait la différence entre la vérité et le mensonge, puisque vous seriez déjà victimes de tous les mensonges qui circulent sur la vérité. Ensuite, on vous apprendrait à détecter le mensonge chez vos employés, monsieur le directeur des ressources humaines ; chez vos demandeurs d’asile, madame l’inspectrice à l’Office des étrangers ; chez vos demandeurs d’emploi, vous le patron arnaqué par des CV bidons ; chez vos chômeurs, vous madame la conseillère d’insertion en chef, qui vous occupez de leur évolution positive ; chez vos partenaires commerciaux, parce que vous êtes bonne poire d’accord, mais vous faire baiser, ça non quand même… ; à propos de se faire baiser, on disait qu’on n’oublierait pas vos proches, femme, mari, amants, maitresses, rencontres de passage… Bref, avec la méthode DTP (Détection de la trahison physiologique ®), on vous aiderait à faire tomber comme des mouches tous les menteurs qui polluent votre monde de vérité.

Enfin, on vous apprendrait la manière de faire adhérer votre public — tous ces menteurs dont je ne vais pas refaire la liste — à vos produits, à vos décisions, à vos besoins. La méthode MS, la Métahypnose sympathique®, vous permettrait d’exercer positivement votre influence sur les autres. On disait que ce ne serait pas mentir, puisque ce serait positif.

On disait que notre rêve consisterait à offrir également nos services aux faux-culs, aux pèquenots, aux bougnoules et aux connards : vos employés, vos demandeurs d’asile ou d’emploi, vos partenaires d’affaires, votre femme, enfin tous ceux qui veulent vous entuber. Bien sûr, ça nous ferait de plus solides rentrées financières, néanmoins on disait qu’on est une association sans but lucratif. Surtout, on disait que ce serait notre rêve, parce qu’on a une éthique et qu’on est libre de tout courant de pensée. La connaissance universelle sur la vérité et son contraire permettrait à tout le monde de détecter le mensonge chez tout le monde et à chacun d’exercer son influence positive sur chacun. Un genre de paradis, en fait, dans lequel menteurs détectés et influents positifs se rejoindraient, débarrassés des micro-expressions du visage qui nous sont encore si universelles, si peu culturelles, si humaines, quoi.

Notre idéal serait à la hauteur de notre expertise : quand tout le monde mentirait parfaitement à tout le monde, plus personne n’aurait la capacité de détecter le mensonge, parce que tout le monde serait expert certifié en vérité et en mensonge ; quand tout le monde hypnotiserait tout le monde pour exercer son influence positive, la lucidité et le désir auraient enfin disparu. La lucidité ? Une sorte de «  qualité  » humaine, boursoufflée par certains courants de pensée… Le désir ? Une force glauque que des courants de pensée prétendent inconsciente, qui n’apporte que des ennuis et dont il est possible de se débarrasser pour faire place à la motivation bien comprise, à la concurrence loyale et à la jouissance du profit. Mais on disait qu’on ne pouvait pas vous en dire plus à cause de notre éthique et de notre indépendance. Les humains transfigurés par la DTP® et la MS® jetteront la lucidité et le désir aux orties. Bref, on disait que, quand notre programme serait universel, alors, alors seulement, la vérité serait rétablie et la trompeuse humanité abolie [4] .

[1W. Brown, Les habits neufs de la politique mondiale. Néolibéralisme et néoconservatisme, Les prairies ordinaires, 2007.

[2Dardot et Laval, La nouvelle raison du monde. Essai sur la société néolibérale, La Découverte, 2009.

[3Par exemple, Proximus ou Mobistar (pour la téléphonie mobile), publish or perish (pour la carrière universitaire), être très motivés ou très très motivés (pour les travailleurs d’Arcelor-Mittal), etc.

[4On disait qu’avec notre éthique, notre expertise et notre totale liberté à l’égard des courants de pensée, on pourrait diversifier nos offres dans un créneau voisin qui demandait très peu d’adaptation de notre core business ; on disait que ça pourrait s’appeler la PMES® (Pornographie comme méthode d’éducation sexuelle®). C’est un concept ancien, d’accord, mais on disait que la vérité n’a pas d’âge. On disait qu’on hésite encore parce que la concurrence est peut-être un peu trop forte et que certains de nos clients qui nous recommandent pourraient ne pas apprécier.