Bientôt un Lula argentin ?

Xavier Dupret

Le 23 octobre 2011, Cristina Kirchner, présidente sortante et candidate du Frente para la Victoria (centre-gauche), était réélue triomphalement (54% des voix) au premier tour de l’élection présidentielle. Loin derrière elle, on retrouvait un socialiste sur la deuxième marche du podium, une première en Argentine.

Autre fait marquant de ces élections : l’effondrement du vieux parti radical, composante majeure du paysage politique argentin depuis la fin du XIXe siècle, dont le représentant a recueilli moins de 11% des suffrages. La montée en puissance du centre-gauche au pays de Borges ne doit pas occulter la persistance du péronisme comme phénomène politique et socioculturel. Cette donnée fondamentale pourrait réserver une surprise majeure à l’avenir, en l’occurrence, la possibilité de l’arrivée au pouvoir, à terme, d’un président syndicaliste.

L’héritage kirchneriste

Fin novembre 2011, le leadeur de la CGT (syndicat péroniste jusque-là proche du gouvernement), Hugo Moyano, annonçait, urbi et orbi, sa démission du parti justicialiste (PJ) qu’il comparait à une coquille vide [1]. Il s’agit d’un fait politique crucial. C’est la première fois que le plus haut dirigeant du syndicat péroniste n’est pas membre du parti fondé par Perón en 1946.

Signalons, en outre, que le PJ, bien que miné par des rivalités internes, reste bien vivant. Lors de l’élection présidentielle de 2011, cette formation alignait trois prétendants à la magistrature suprême, parmi lesquels la présidente élue.

Le péronisme constitue le référent politique autour duquel s’articulent les combinaisons politiquement gagnantes en Argentine. C’est ainsi que, depuis l’élection présidentielle de 2003, une coopération s’est établie entre le centre-gauche non péroniste et les partisans du couple Kirchner issus du PJ. L’Argentine a retiré un bénéfice certain de ce rapprochement ayant donné naissance au cartel du Frente para la Victoria.

La rupture de Buenos Aires avec la politique monétariste du FMI et la renégociation des termes de remboursement de la dette par Nestor Kirchner en 2003 ont permis de relancer l’économie et la mise en œuvre de politiques de redistribution des fruits de la croissance. C’est autour de cet héritage que risque de se fracturer l’unité du Frente.

Haut versus bas

Penchons-nous, à présent, sur l’originalité du péronisme dans sa dimension socioculturelle. Le champ politique argentin, depuis l’émergence du mouvement péroniste, est partagé, outre le clivage droite/gauche, entre un « haut » et un « bas » à envisager comme catégories symboliques. Si la dichotomie droite/gauche ne pose aucun problème pour les observateurs européens, la distinction entre le « haut » et le « bas », en revanche, ne fait pas directement sens [2].

Sa compréhension est essentielle pour rendre compte de la vitalité du péronisme. Schématiquement, le « haut » renvoie à la filiation européenne des nations latino-américaines et à son idéalisation dans les strates supérieures de la société argentine tandis que « bas » reflète, a contrario, la créolité du continent sud-américain. Et cette originalité culturelle est fortement mise en avant par le monde populaire.

En Argentine, la dichotomie haut/bas se traduit, dans la vie quotidienne, par l’opposition archétypique entre le blanco et le negro [3]. L’univers symbolique blanco renvoie aux schèmes mentaux spécifiques du « haut » valorisant, sur le plan politique, l’héritage européen des Lumières. L’imaginaire negro privilégie un type d’autorité personnalisée et un leader fort avant tout soucieux de réformes sociales. Le péronisme en Argentine tend à monopoliser la représentation du « bas » de la société et peut être indifféremment de gauche ou de droite. À l’inverse, bien des idéologies de gauche ne trouvent que peu d’échos en milieu populaire et ne mobilisent que marginalement « en haut » dans les classes moyennes. Jusqu’à présent, le kirchnerisme a été capable de formuler un projet mobilisateur en amalgamant le « haut » et le « bas », c’est-à-dire les aspirations « républicaines » des classes moyennes et les revendications matérielles des catégories populaires.

Crise économique

Le rejet du PJ par le leadeur de la CGT pourrait inaugurer une querelle de succession entre héritiers du kirchnerisme. La profondeur de la crise économique en cours sera, à cet égard, déterminante. Alors que l’Argentine a connu une croissance exceptionnelle en 2011 (+ 9%), les perspectives pour 2012 s’avèrent moins prometteuses. Ainsi, la Cepal, organisme économique de l’ONU en charge de l’Amérique latine et des Caraïbes, prévoit une diminution de moitié du taux de croissance du pib argentin (+ 4,8%) l’année prochaine. La menace la plus grave provient du rapatriement des bénéfices réalisés par les multinationales vers leur pays d’origine, en Europe et en Amérique du Nord, aujourd’hui en crise.

Les secteurs privatisés dans les années nonante (banques, compagnies de télécommunication et sociétés pétrolières) contribuent pour beaucoup à la dégradation de la balance des paiements de la République argentine. De l’aveu même du vice-président argentin, « quatre ou cinq entreprises représentent 80% [4] » des achats de dollars.

Jusqu’à présent, le gouvernement argentin n’a pas remis à l’ordre du jour la question du contrôle des changes en vigueur, pourtant, dans d’autres pays du Sud. L’absence de bras de fer entre les compagnies à l’origine de la fuite des capitaux et le gouvernement prouve que ce dernier n’anticipe pas de soubresauts économiques majeurs.

Et c’est ici que se situe la brèche à l’intérieur de la famille kirchneriste. Si la crise, à l’instar de ce qui s’est produit en 2008-2009, se solde par une récession en Argentine, les formules qui ont permis, dès 2010, de renouer avec une croissance spectaculaire seront, de nouveau, à l’honneur.

Or, il s’agit du programme socioéconomique défendu par la CGT. Il repose sur l’utilisation des réserves de changes, accumulées grâce à une balance commerciale excédentaire, à des fins de stimulation de la consommation locale et une politique de substitution des importations impliquant la protection des industries nationales. Faire pièce au rapatriement des bénéfices des multinationales implantées en Argentine permettrait de financer le passage progressif à ce mode de développement davantage autocentré. Dans un tel cas de figure, il serait logique d’envisager l’instauration d’un contrôle des changes et des flux de capitaux. Cet état de choses est évidemment de nature à renforcer la position de celui qui deviendra peut-être le Lula argentin.

Dans la plus pure tradition péroniste, ce dernier s’est, d’ailleurs, empressé de se faire le portevoix de « ceux d’en bas » lorsqu’il a expliqué les raisons de son départ du PJ. Cela lui permet d’occuper la totalité de l’espace couvert aujourd’hui par le péronisme, c’est-à-dire une majorité d’électeurs [5]. Du même coup, il laisse à la présidente l’image d’une « technicienne » de haut niveau à laquelle le milieu blanco peut pleinement s’identifier. Naturellement, cette tactique de communication posera problème à Cristina Kirchner au sein de la mouvance péroniste. En effet, Hugo Moyano est un provincial qui n’a pas fait d’études et a débuté dans la vie comme camionneur. Selon les représentations sociales en vigueur en Argentine, il constitue le parfait exemple de l’homme issu du mundo negro, la cible électorale du péronisme.

Décidément, l’ombre de Perón plane encore sur l’Argentine du XXIe siècle.

[1Pagina/12, 25 novembre 2011.

[2Nous avons repris les catégories de haut et de bas à Pierre Ostiguy dans « Gauches péroniste et non péroniste dans le système de partis argentin », Revue internationale de politique comparée, 3/2005 (vol. 12), p. 299-330.

[3Pour le lecteur désireux d’approfondir la question, voir Arturo Jauretche, « El medio pelo en la sociedad argentina », Obras completas, vol. 3, Ed. Corregidor, Buenos Aires, 2008.

[4Buenos Aires Económico, 1er novembre 2011.

[5Les trois candidats péronistes (Cristina Kirchner, Eduardo Duhalde et Adolfo Rodríguez Saá) totalisaient 70% des suffrages aux dernières élections présidentielles.