Benoît Lechat (1960-2015)

Donat CarlierLuc Van CampenhoudtPascal FenauxThomas Lemaigre

Comment envisager La Revue nouvelle sans Benoît ? Son départ brutal laisse un trou béant dans cette aventure collective qu’il a rejointe en 1993. En plus de vingt ans, son intelligence, son enthousiasme, sa force de travail, son écriture, son regard, son sourire en coin nous étaient devenus indispensables et ne faisaient qu’un avec les amitiés indéfectibles qu’il a nouées autour de cette expérience commune. Benoît a toujours eu La Revue nouvelle chevillée au corps parce qu’elle était pour lui une forme d’engagement essentiel dans le débat public. Derrière cet engagement se cachait une de ses convictions fortes et constantes : la démocratie exige un acte de foi radical, individuel et collectif.

Avec Ben, tout partait d’un débat : au comité de la revue, lors d’un café politique, au restaurant, ou encore dans sa cuisine où, tablier autour de la taille, un verre à la main, il tournait dans sa casserole en fonte tandis qu’il causait fédéralisme, Allemagne, philosophie, développement wallon, journalisme, gauche flamande, écologie [1], histoire (et dés-histoire), Europe… Ses yeux pétillaient de plaisir quand le débat prenait, provoquait des crépitements, quelques étincelles parfois, voire des sorties d’une férocité des plus réjouissantes.

Chez Ben, le fond rejoignait la forme. Sa plume élégante, claire, efficace, et cinglante lorsqu’il le fallait, résumait des questions difficiles en quelques phrases, toujours courtes — son expérience de journaliste. Son obsession a toujours été de clarifier le débat, mais jamais à la manière d’un pédagogue sentencieux et simpliste. Il a apporté ses éclairages via des grilles de lecture inédites, non conformistes, destinées à faire réagir, à provoquer parfois. Il pensait en « rupture » : bien que sa culture, sa conscience politique et ses activités politiques fussent énormes, le rapport qu’il entretenait avec l’espace public en faisait avant tout un intellectuel.

S’il y a autant d’énergie dans ce qu’il écrivait, c’est parce qu’il croyait profondément que la démocratie devait être forte, portée par le courage. Combien de fois ne nous a-t-il pas fait relire ce texte de Jacques Leclercq, cofondateur de La Revue nouvelle, sur l’indispensable « Vertu de force », paru en 1945 dans le premier numéro. S’adressant à la démocratie qui se relevait du désastre de la Deuxième Guerre mondiale, Jacques Leclercq y soulignait que « les malheurs menacent ceux qui n’osent pas regarder en face les orages qui s’annoncent ». Les défis inédits que doivent relever nos sociétés après les attentats contre Charlie Hebdo à Paris le rendent d’une actualité brulante.

Cette exigence d’un surcroit de lucidité, Benoît se l’est avant tout assignée à lui-même ; il nous y a exhortés, Wallons et Bruxellois. Il cherchait d’abord à interpeler cette « minorité francophone telle qu’elle s’ignore » et le conservatisme qui, d’une certaine manière, l’anime. Charles Mousby, Simon Grenzmann, André Jackals, les différents pseudos qu’il a utilisés dans la revue — comme le nom du collectif Goupil auquel il participait dans les années 1990 avec Théo Hachez, Bernadette Wynants, Abraham Franssen, Christophe Derenne — faisaient référence à André Renard, au fédéralisme wallon, à ce pays aux multiples frontières internes qui traversaient personnellement ce Wallon né à Eupen, habitant Bruxelles, ce régionaliste cosmopolite, cet Européen francophone passionné par l’Allemagne et la Flandre.

Benoît estimait que « l’impasse dans laquelle la Belgique est coincée s’explique autant par l’énorme difficulté des partis francophones à concevoir un avenir autonome sans la Flandre et la Belgique que par l’irrésistible progrès du nationalisme flamand ». Le fédéralisme régional et radical, prôné par Benoît, n’était pas motivé par le mépris envers la Flandre, ni par la peur, la revanche ou l’hostilité. Il aspirait également à une telle autonomie pour les Wallons, les Bruxellois, les germanophones, autrement dit il rêvait d’une libération qui, pour François Perin, « est aussi un moyen de se mettre soi-même au pied du mur ». Cette conviction, qui a fondé son engagement dans la revue, s’est forgée chez lui au début des années nonante en suivant les grèves enseignantes et étudiantes : à propos du processus de régionalisation de la Belgique, il écrivait qu’« avoir pensé le redéploiement wallon indépendamment de la culture était sans doute une erreur historique à laquelle on commence seulement à mettre un terme… il eût sans doute mieux valu commencer par l’enseignement ».

Ce qui nous a toujours frappés chez lui, c’est sa façon de lire la réalité (wallonne en particulier) à la lumière de ses convictions et de ses utopies. Cette lecture était l’inverse du classique aveuglement par l’idéologie. Pour Ben, c’est à la lumière de ce qui serait possible (davantage d’autonomie institutionnelle, refonte du salariat, transition écologique, radical-démocratie) qu’on mesure à quel point la réalité qu’on a sous les yeux est inachevée et inacceptable, et aussi qu’on doit l’examiner de près, toujours curieux, pour déceler ce qui peut y préfigurer l’avenir. C’est au nom de cette nécessaire lucidité, que Ben a combattu la « dés-histoire » : notre méconnaissance de nous-mêmes, soigneusement entretenue, était, pour lui, la racine de notre inertie et de notre aliénation. Le souci de se connaitre collectivement est à la fois une mise en mouvement et une libération.

Tu n’es pas entré dans l’Histoire, Ben, tu y as toujours été.

On relira dans ce numéro « Solidarité, condescendance, estime. Sortir de la fosse aux Wallons » et « Après le crépuscule des plombiers, l’aurore des architectes ».

[1Benoît Lechat venait de terminer le premier tome de son livre, Écolo, la démocratie comme projet. Tome I : 1970-1986. Du fédéralisme à l’écologie, éditions Étopia.