Belgique : le retour des partis

Théo Hachez

Les deux articles que nous avons réunis dans ce dossier peuvent être
lus comme des chroniques dont l’intérêt principal tiendrait dans la
durée qu’ils survolent et qui dépasse l’approche souvent cantonnée
« au jour le jour » du commentaire politique. Mais ce serait faire
droit abusivement à l’oubli d’un thème qu’ils croisent l’un et l’autre,
celui du renouveau politique. Comment un scénario à l’italienne at-
il été évité en Belgique ? Certes les éléments de réponse fournis ici
restent empiriques et contradictoires, mais ils permettent de percevoir
le dépassement d’une crise existentielle et sans doute de relever
certains facteurs d’une normalisation apparente, ou plutôt d’un
ordre rénové des partis.

« Nouvelle culture politique », « gouverner autrement »... : ces formules
naguère en vogue ont certes moins cours aujourd’hui qu’à
l’approche des précédentes élections. Sont-elles simplement démodées,
les seuls assauts du temps ayant suffi à leur faire rendre le son
creux de leur grandiloquence ? S’il apparait bien que la phase la plus
aigüe de la crise « citoyenne » est aujourd’hui dépassée, faut-il expliquer
cette situation nouvelle par un regain de crédit du politique ou,
au contraire, l’imputer à un deuil consommé des horizons que semblaient
ouvrir des prétentions, toujours vaniteuses en regard des pratiques
qui disent s’en inspirer ?

Recomposition ou décomposition avancée du politique ? Les changements
intervenus tiennent, semble-t-il, tout à la fois de l’une et de
l’autre. Le caractère inédit des coalitions mises en place au lendemain
des dernières élections illustre bien cette ambigüité : ont-elles
eu valeur d’alternance ou ont-elles prouvé l’insignifiance du clivage
traditionnel entre gauche et droite ? Le repositionnement des partis,
leurs réétiquetages, leurs réformes internes peuvent-ils prétendre
assurer une refondation du système politique ou ne sont-ils qu’un
replâtrage hâtif trop visiblement teinté de marketing politique ?

De ce point de vue, les contributions qui suivent mettent en évidence
deux acteurs : le V.L.D. (libéraux flamands) et Écolo, qui ont été à
des titres divers les vecteurs précoces d’innovation quant à l’organisation
des partis et, plus largement, quant aux pratiques politiques
et aux institutions. Ces deux partis ont ainsi constitué les ressources
qui ont permis de surmonter la crise. Si le modèle de la démocratie
directe du « parti du citoyen » est vu aujourd’hui par beaucoup
comme un mirage dangereux, si la démocratie participative d’Écolo
apparait complexe, inopérante et peu fiable (un truc de boy-scout
intello), l’une et l’autre ont fourni les repères normatifs contradictoires
qui ont inspiré le renouveau des autres partis et les changements
institutionnels. En même temps, arrivés aux affaires, ces deux
partis ont été confrontés à leur faible expérience de la gestion et à
leur enracinement insuffisant dans les rouages de décision, forcés
donc à entrer en transaction avec l’inertie du « système » ancien
(ainsi de la concertation sociale pratiquée par l’ex-thatchérien
Verhofstadt).

Un autre écrasement se prépare. La campagne électorale qui s’annonce
apparait normalisée sur ce thème du renouveau politique,
chaque parti prétendant avoir fait le nécessaire et aucun ne pouvant
plus désormais se prévaloir d’une quelconque virginité. Il en résulte
une relative perte d’identité qui force tant Écolo que le V.L.D. à se
repositionner sur des thèmes plus classiques : pour le premier, les
fameuses « convergences de gauche » ; pour le second, le jeu concurrentiel
avec le reste de la droite flamande.

UN PASSÉ TOURMENTÉ
Il est vrai que les crises emblématiques s’étaient multipliées, en particulier
entre 1995 et 1999 (entre autres, la crise blanche et celle de
la dioxine), qui avaient jeté un doute radical sur l’administration et
le système politique belge : il n’était pas rare qu’on évoque alors
ouvertement une crise de régime. Le climat des années nonante
avait déjà été pourri par les retombées des affaires de corruption liées
au financement des partis, avec une kyrielle de procès et de rebondissements. L’ensemble avait contribué à donner un ton différent à
des conflits sociaux plus classiques tels que la délocalisation de
Renault Vilvoorde ou la faillite des Forges de Clabecq. Car, au-delà
des groupes et des réseaux concernés par chacune de ces crises, se
développait un vague à l’âme diffus mais largement partagé : c’était
la plainte d’une population victime des dysfonctionnements d’une
gestion qui se prétendait pragmatique mais revendiquait par là
même son caractère improvisé. Dans le climat qui s’était installé, on
s’en souvient, l’exécutif se trouvait contraint de brûler ses vaisseaux,
les ministres démissionnant au gré des crises pour restaurer une illusion
de confiance : ce fut le cas par exemple lors de l’évasion de Marc
Dutroux ou lors de la crise la dioxine. Il faut imaginer l’impact d’une
faillite comme celle de la Sabena si elle avait eu lieu trois ou quatre
ans plus tôt...

Dans un livre paru récemment, Jean-Luc Dehaene fait un diagnostic
de la perte de confiance et du malaise qui se sont révélés au cours de
cette période, aggravés sans doute par les contraintes de gestion qui
pesaient alors sur le gouvernement. Rappelons que les normes budgétaires
de convergence liées à l’installation de l’euro tenaient lieu
d’impératif majeur. L’ex-Premier ministre relève, comme alors, la
fragilité émotionnelle d’une population mal encadrée par des corps
intermédiaires en perte de crédit, l’individualisation consécutive du
rapport des citoyens avec la politique, livrés sans défense au sensationnalisme
des médias. Et de conclure que la génération à laquelle
il appartient se trouve démunie face au gouvernement de « foules
sentimentales » volatiles, incapable qu’elle est de répondre aux nouvelles
exigences de citoyens et, en particulier, à leur prétention à
s’ériger en mesure de tout. Au fond, le mépris était réciproque.

Faisant suite à cette « législature sans retour » (c’est ainsi qu’à la
veille des élections de 1999, La Revue nouvelle avait titré le dossier
consacré à son évaluation), comment la coalition arc-en-ciel a-t-elle
fait face à ce déficit symbolique ? On ne peut poser une telle question,
avec les comparaisons qu’elle implique, sans prendre quelques précautions.
Ainsi, il est toujours risqué d’établir un tel bilan dans la
mesure où il suppose une distinction naturelle entre le registre du
symbolique et celui de la gestion ou des décisions prises. Et, considérant
le volet socioéconomique, il n’est pas besoin de rappeler la différence
de contexte conjoncturel. Mais les vaches grasses n’arrangent
pas tout : le partage des surplus, on l’a vu, peut être aussi
conflictuel que celui des sacrifices.

Quelques symptômes semblent bien indiquer que la majorité arc-enciel
a réussi à rompre la spirale délétère d’une crise de la représentation
où la Belgique était devenue un modèle de référence pour la presse internationale. À supposer qu’on les prenne au sérieux, les
mesures d’opinion (comme celles du baromètre de La Libre
Belgique) enregistrent en tout cas constamment une confiance nettement
supérieure pour ce gouvernement. Ni les inévitables cahots
de la vie politique ni les tensions entre les partis de la coalition n’ont
apparemment affecté cette donnée. Ce qui était au départ commenté
par les journalistes comme le produit d’un changement de style ou
d’image relève-t-il seulement d’une maitrise miraculeuse de la communication
 ? Toujours est-il que les trainées de ces artifices s’avèrent
plus durables qu’ils ne l’avaient imaginé...

LE RETOUR DES PARTIS
Or, on peut soutenir que les majorités arc-en-ciel ne pouvaient promettre
une alternative politique radicale, leur nouveauté tenant plutôt
à leur composition inédite qu’aux compromis auxquels elles
devraient se résoudre. S’il y a un regain de crédit du politique, si le
doute s’est fait moins existentiel, c’est donc plutôt du côté des partis
qui soutiennent les majorités que du côté des politiques qu’elles
mènent qu’il faut en chercher la cause. Il est vrai que dans la Belgique
d’après-guerre, la vie politique passe par les partis. Traditionnellement
dépositaires de clientèles, de traditions et d’expérience, et
lieux de transmission d’une intelligence collective du pouvoir, leur
être ne se réduit manifestement pas au partage de convictions fièrement
affichées : ce sont des modes d’organisation, des rouages de
décision. Plus que des doctrines, ce sont des Églises. Installés en système,
ils structurent non seulement un espace opératoire de négociation
et de transaction, mais constituent aussi la grille de lecture
qui s’impose au citoyen dans son rapport à la chose publique. C’est
bien là que des nouveautés sont intervenues, auxquelles l’arc-en-ciel
a donné de la visibilité ; c’est là aussi que l’inertie s’est fait le plus
lourdement sentir, eu égard à la pénétration profonde d’un mode de
gestion et de réseaux dans les rouages de décision.

Aussi bien les transformations qui ont affecté les partis au cours de
la dernière décennie constituent-ils sans doute les meilleurs indicateurs
d’une mutation politique plus radicale qu’il n’y parait. Au-delà
des changements de nom (dont on peut se gausser mais qui trahissent
néanmoins un aggiornamento des identités politiques) se sont
diffusées de nouvelles normes de fonctionnement interne et une
sorte d’autodiscipline officielle touchant aux limites de leur emprise
commune et partagée sur les administrations et les entreprises
publiques. C’est que les partis politiques belges (des deux principales
Communautés) sont parvenus jusqu’ici à éviter un scénario de dilution
à l’italienne. Confrontés pourtant à la même crise de la représentation qui frappe les sociétés occidentales, ils ont aussi eu à gérer
des situations qui, toutes proportions gardées, les exposaient au
même risque : affaires liées à la corruption, reprise en main d’une
gestion des Finances publiques en pleine dérive et discrédit d’institutions
aussi essentielles que celles de la Justice. Alors même que la
scène politique italienne se trouvait envahie par des « personnalités
 » issues de la société civile (tantôt professeurs d’université, tantôt
juges, tantôt capitaine d’industrie médiatique...), on continuait
en Belgique de confier les affaires publiques à des « professionnels »
issus du système de promotion que constituent les partis.

RÉFORMES ET RÉSISTANCES
Cette résistance d’un système belge amendé fait voir sous un autre
jour une série de réformes institutionnelles qui ont prétendu
répondre à des abus et à des dysfonctionnements sans doute déjà
anciens, mais qui n’ont été dénoncés comme insupportables qu’à
partir des années quatre-vingt. Ainsi, le financement public des partis
s’est imposé comme la modalité permettant d’éviter une institutionnalisation
de la corruption ; symboliquement pourtant, l’acceptation
d’un tel principe pouvait faire difficulté dans le contexte des
affaires. Dans ses objectifs annoncés, la réforme des administrations
fédérales (Copernic), parmi d’autres, devrait réduire ou tout au
moins modifier le rôle des partis dans la promotion des fonctionnaires
responsables. Le nouveau système électoral prétend donner
plus de poids aux préférences individuelles des électeurs au détriment
de l’ordre inscrit dans la liste présentée par le parti. Suscitant
les mêmes discussions quant à la personnalisation de l’élection voire
sa médiatisation, le débat ouvert à propos de l’élection directe des
bourgmestres porte finalement sur la place laissée aux accords entre
partis pour la confection d’une majorité. Alors qu’une quasi-unanimité
a pu être trouvée en 1997-1998 sur le sujet délicat de la réforme
des polices, le projet de passer au scrutin majoritaire, qui relevait
de la même volonté de réduire l’emprise des partis, a fait long feu.

Mais ces dispositions politico-légales d’autodiscipline du système,
destinées à rendre le système acceptable pour les citoyens, ne constituent
que la part émergée d’un réaménagement plus profond des
relations entre le monde politique des partis et la société. De nouvelles
normes, de nouveaux discours (dont les effets pratiques sont
variables) dominent désormais la démocratie consociative à la belge
et ont pénétré la vie interne des partis politiques. L’élection des présidents
de parti au suffrage universel des membres est ainsi devenue
la règle, tandis que l’arrimage des formations politiques à des complexes
plus vastes (les piliers) s’est continument relâché, sans préjudice des rencontres discrètes et du lobbying. Dans les faits, le modèle
du parti de masse qui prévalait encore naguère chez les socialistes,
wallons et flamands, comme chez les sociaux-chrétiens flamands, a
marqué le pas. Plus qu’avant, dans un rapport de force qui varie
selon les formations, l’activité politique est devenue une spécialité de
professionnels qui s’avouent discrètement de plus en plus gênés par
la présence de militants, dont on équilibre le poids en faisant appel
aux « simples membres ». Ces derniers forment un réseau périphérique
limité et de faible densité dont le rôle est d’assurer un feedback
aux leaders et aux tactiques du parti, tels qu’ils sont présentés par les
médias : l’engagement politique personnel dans un parti est devenu
symboliquement beaucoup plus couteux que le soutien d’autres
causes.