Belgique. La valeur du travail

Théo Hachez

Il faut lutter activement contre le chômage. C’est la conclusion qui met tout le monde d’accord aujourd’hui. Même les orthodoxes de l’économie de marché qui ont longtemps regardé le chômage massif de haut, comme un phénomène conjoncturel auquel la croissance retrouvée aurait tôt fait de mettre fin, doivent y aller de leurs recettes pour inspirer les politiques. En amont des solutions apparemment novatrices qu’ils proposent, on trouve les bons vieux préjugés des discours bourgeois du XIXe siècle. Mais dénoncer les ornières dans lesquelles retombent et s’enfoncent les technocrates du marché ne suffit pas. Quand un problème parait insoluble, il faut en interroger les termes le plus naïvement du monde... Et l’on constate souvent qu’ils sont mal posés. Ainsi en va-t-il du travail et du chômage...

Opposer mesures actives et mesures passives dans la lutte contre le chômage n’éclaircit en rien le débat sur ce qu’il faut faire aujourd’hui. Cette opposition est fondée sur un raisonnement spécieux. Ne faut-il pas naïvement reposer la question du sens du travail dans des termes plus actuels ?

Imaginons un ring. À ma gauche, un passif, l’oeil éteint ; à ma droite, un actif qui s’échauffe déjà. Je prends les paris. C’est effectivement l’actif qui a la cote.

On le voit, le vocabulaire choisi pour désigner et mesurer la façon dont les pouvoirs publics traitent le chômage (et les chômeurs) est lourd d’implicite. L’argent dépensé pour indemniser les chômeurs est appelé passif, celui utilisé pour les remettre au travail reçoit la douce étiquette d’actif.

Il va de soi que nous partageons tous l’idée qu’il vaut mieux remettre un chômeur au travail que de devoir l’indemniser, faute de politique active de l’emploi. Si bien que, devant un tableau de l’O.C.D.E. comparant, pour différents pays, le rapport entre dépenses actives et dépenses passives, nous aurons naturellement tendance à accorder des bons points aux pays qui accordent la place la plus large aux premières.

C’est ainsi que notre sens critique est pris en défaut. Car le chiffre mentionné n’est finalement qu’un rapport. Pour qu’il soit favorable, il suffit que les allocations de chômage soient ridiculement basses ; pour l’améliorer, il suffit d’en diminuer le montant ou d’en limiter les conditions d’accès. Voilà comment on peut donner des accents sociaux à des politiques qui provoquent misère et exclusion…

Le vrai prix du travail

Pour ceux qui verraient là une simple maladresse technocratique, un petit rappel peut être utile. Ce n’est pas gratuitement que l’on surprend notre clairvoyance. Cette méprise organisée aboutit à nous faire accepter le présupposé sauvagement libéral que l’indemnisation du chômage est une cause essentielle du sous-emploi. Un peu malgré nous, l’idée s’impose que les « mesures passives » dévorent l’argent qui devrait légitimement revenir aux « mesures actives » : bref, on nous rapproche d’une autre conception parfaitement cohérente avec la première.

Dès lors qu’on indemnise correctement la perte d’emploi, l’avantage différentiel entre la situation de travailleur et celle de chômeur ne serait plus suffisant pour vaincre la paresse foncière des masses laborieuses…

Cette conception classique, qui n’ose plus s’afficher tant elle apparait fausse et obscène, veut donc que l’indemnisation du chômage perturbe fondamentalement le marché du travail. En accordant des moyens de subsistance à celui qui ne travaille pas, en effet, les allocations ne contribuent-elles pas à renchérir artificiellement le cout du travail, le maintenant toujours au-dessus de leur montant ? Or, le cout du travail n’est-il pas la cause du chômage…

La conclusion est simple : nous ne créons pas assez de misère pour créer le plein emploi et l’opération de tailler dans la mauvaise graisse « passive » des allocations de chômage est foncièrement salutaire. Ainsi on rétablira le vrai prix du travail, largement surévalué aujourd’hui.

Il faut donc revenir au point de départ et admettre que mesures passives et mesures actives ne s’opposent pas et que seul le vocabulaire choisi pour les désigner implique de les mettre en concurrence. Ainsi, sont classées parmi les mesures actives des politiques très différentes qui vont de la formation des chômeurs à des avantages préférentiels accordés à leur embauche (par exemple des diminutions de cotisations sociales patronales).

Ce dernier cas mérite toute l’attention, car on omet souvent de mentionner les implications réelles de telles mesures dont on dissimule par là même le sens. Ainsi l’objectif est atteint : le cout du travail est effectivement dévalué, même si cette dévaluation n’est pas immédiatement apparente pour le chômeur ainsi réembauché puisque son salaire net, celui qu’il touchera à la fin du mois, n’en sera pas affecté. Cependant, le prix de sa protection sociale sera lui évacué totalement ou partiellement.

Qui la paiera ? Les autres travailleurs, pour sûr, en supporteront collectivement la charge, soit par des augmentations de cotisation soit par une diminution de leur couverture. Ou encore en perdant leur emploi, par l’effet bien connu d’éviction : l’apparition de salariés « bradés » rend trop chers ceux qui se trouvent déjà sous contrat d’emploi. Alors l’O.C.D.E. ainsi que d’autres organismes internationaux qui servent de repères normatifs à nos gouvernants masquent souvent cette donnée en ne distinguant plus les comptes de la sécurité sociale de ceux des États. De cette façon, la nature de telles mesures se trouve dissimulée : c’est bien l’argent de l’assurance chômage prélevé sur le travail qui est détourné (ou plutôt retourné) contre la protection sociale qu’il devrait fournir. Qui plus est, au nom d’un bien commun illusoire, on délégitime le droit de regard des salariés sur leurs cotisations.

La méfiance ou la résistance collective des travailleurs à ce type de mesures s’explique donc pour de bons motifs. Mais ces réactions sont souvent interprétées comme égoïstes…

La disponibilité au travail reconnu ne cesse d’augmenter, ce qui indique la valeur que chacun lui accorde pour son épanouissement. Parallèlement, cette demande de travail ne trouve pas de répondant dans notre système de marché, ce qui aboutit à sa dévalorisation sur le plan économique. Il y a là une tension insupportable sur laquelle on devrait s’arrêter plus qu’un instant.

Le paradis perdu

Notre idéologie du travail est à l’origine marquée par la nécessité. Chaque individu est tenu de « souffrir » pour assurer sa subsistance. Dans les sociétés industrielles, cet impératif a été relayé par l’obligation de produire. Être productif a pour contrepartie dans l’échange la possibilité de consommer, c’est-àdire d’annihiler la production.

Cet équilibre — cette économie — qui régissait les échanges entre les hommes débouche aujourd’hui sur une double impasse. D’une part, elle ne permet plus d’absorber les potentialités d’une part importante de la population et d’autre part la conception du travail uniquement centré sur un but extérieur à lui-même est mise en question. En effet, le système économique est ressenti comme frustrant dans la mesure où il ne reconnait formellement dans le travail que l’aliénation d’une « souffrance ».

La conception du travail qui émerge aujourd’hui rompt avec cette idéologie de la souffrance. Elle y associe désormais d’autres dimensions autour d’une principale : celle de la réciprocité. Le travail est ce qui permet d’entrer de façon signifiante en réciprocité avec les autres. Le chômage est la résultante actuelle d’une distorsion : notre système d’évaluation des échanges aboutit à un paradoxe ; centré sur l’aliénation et la souffrance du travail, il ne peut prendre en considération la souffrance, l’aliénation de celui qui se trouve exclu de toute réciprocité reconnue.

Il faudra du temps pour que notre société retrouve les ressources culturelles et surmonte ce paradoxe. Force est de constater que certains échanges, que l’on songe aux services de proximité, sont aujourd’hui désirés comme des possibilités de construire bien-être et épanouissement, mais sont empêchés par un système économique qui les censure. Le divorce entre les valeurs (la compétition, la performance) qui le fondent et celles qui s’affirment par ailleurs dans la société (la solidarité, la démocratie, l’égalité) crée une situation explosive qui compromet tant le développement de l’économie que celui de la démocratie. Il reste à inventer ce nouveau pluralisme des valeurs fondatrices de l’échange qui libère les potentialités des uns et des autres. Dans cette perspective, la lutte contre le chômage prend une allure plus globale. À long terme, elle se confond avec la reconnaissance, au coeur même des échanges, de valeurs alternatives à celles qui le structurent aujourd’hui. Dans l’immédiat, elle doit inspirer la gestion des institutions par lesquelles s’exprime la solidarité pour qu’elles ne soient plus seulement un mécanisme de compensation de revenus mais qu’elles concrétisent cette nouvelle conception du travail.