Beaucoup de choses étaient mieux avant

Joëlle Kwaschin

Les écolos ont tellement raison que le monde entier, sauf à Doha, prend enfin conscience des enjeux environnementaux. Tout au moins le sénateur libéral Destexhe qui se sent « très écolo [1] » et qui énumère avec l’enthousiasme des convertis les grands défis, notamment celui de la surpopulation bruxelloise « qui n’est pas une bonne nouvelle ». « Le trafic de la Stib a déjà augmenté de 50 % en dix ans. À Paris, le métro est congestionné à toute heure du jour. Veut-on en arriver là à Bruxelles ? Beaucoup d’espèces animales n’arrivent plus à vivre parce qu’il n‘y a plus assez d’espace entre les hommes. Cela m’attriste. Le Rwanda comptait 900.000 habitants en 1950. Aujourd’hui, il y en a 10 millions. C’est un énorme problème vu la déforestation que cela entraine. » Il a, dit-il un « tempérament tourné vers l’action, la particratie, l’art de la négociation, tout ça, ce n’est pas trop mon truc ».

Ce monsieur pressé, hanté par l’efficacité dont il s’est forgé une définition à son usage exclusif, n’a d’ailleurs que des trucs et du bolduc — cette gracieuse ficelle qui lie les boites à gâteaux que l’on peut ainsi balancer prudemment à bout de bras —, pour résoudre les problèmes. Rien ne vaut un ahurissant simplisme qui permet dans un seul paragraphe de juxtaposer la densité du trafic dans le métro parisien, une poignante préoccupation pour les bestioles (celles qui vivent underground ?), la déforestation au Rwanda parce que les Rwandais sont vraiment en surnombre. Du reste, le sénateur Destexhe n’a pas été le seul à le penser puisqu’en 1994, au bas mot, 800.000 Tutsi et Hutu modérés ont été tués dans le génocide. À l’époque, ce fut vraiment son truc puisqu’il s’est remué à l’excès pour faire condamner les personnes soupçonnées de participation au génocide. Est-il possible qu’il ait perdu l’évènement de vue à moins qu’il n’estime qu’il eût fallu en massacrer davantage, comme ça on sauvegarde la forêt rwandaise, merci les ours, et on désengorge le métro de Kigali ?

Décomplexé, le sénateur admet que « beaucoup de choses étaient mieux avant. […] Le progrès constitue parfois une fuite en avant. Je suis assez hostile à mai 1968 », au nom de la conservation de « nos valeurs, de nos niveaux de vie, de notre environnement ». Tout cela est menacé par le multiculturalisme qui aboutit à l’« abandon des valeurs de la société d’accueil, notamment l’égalité hommes-femmes ». Sénateur, sénateur, vous qui fûtes médecin, un peu de rigueur scientifique, de quel passé idyllique nous entretenez-vous ? De celui d’avant le progrès, mais il a tout de même commencé avec un type qui a inventé la roue et l’eau chaude ? De celui d’avant Mai 68 qui n’est pas pour rien dans l’égalité hommes-femmes ? De celui où l’on circulait en carrosse en écrasant la piétaille ? Que les passés sont donc en surnombre, eux aussi.

Récapitulons ce long et passionnant entretien [2] : la démocratie, ce n’est pas le truc des gorilles des montagnes du Rwanda, qui n’ont pas encore compris qu’elle se fonde sur la négociation et le compromis (hou, le gros mot) qui permettent de sortir des conflits inhérents à la vie en société pour les transformer en vivre ensemble. Lassés des embouteillages du métro, ils ont inventé mai 1968 et les valeurs de l’écologie politique, encore un vilain mot alors que l’apolitisme est si joli, mais n’ont pas parachevé leur travail et ont laissé vivre des Rwandais qui asservissent les femmes — à moins que ce ne soient les guenons — en leur faisant porter le voile…

[1« Beaucoup de choses étaient mieux avant », entretien de François Brabant avec Alain Destexhe, Le Vif/L’Express, 16 novembre 2012.

[2Impossible de résumer cet entretien sans le dégraisser de sa moelle ; la rédaction tient donc la version intégrale à la disposition des lecteurs, puisque le magazine ne publie qu’un florilège sur son site.