Bas les pattes

Luc Van Campenhoudt

Mais qu’est-ce qu’ils ont tous à se faire la bise, à se tapoter la joue, à se masser affectueusement le dos, à se poser mutuellement la main sur l’épaule  ? Aurions-nous imaginé Churchill, Adenauer et de Gaule se faire des papouilles  ? Accueillant récemment Kouchner et Sarkozy à Bruxelles avant une réunion à la Commission, on a vu Verhofstadt poser une menotte amicale sur la nuque du ministre français tandis que, s’avançant subrepticement de derrière, le nouvel hyper-président - qui, concédons-le solennellement pour réparer un grave affront, n’avait bu que de l’eau - en profitait pour poser paternellement une ferme paluche sur l’épaule de notre Premier en affaires courantes. Quelques jours plus tard, dans le jardin des Bush, le même Sarkozy et son homologue américain se livraient un long mano a mano pour qui parviendrait à maintenir le plus longtemps possible sa mâle patte sur l’épaule de l’autre. La scène est de moins en moins rare et ses protagonistes semblent d’autant plus déterminés à se démontrer leur amitié réciproque que les télévisions filment la scène. Qui ne se souvient de l’interminable assaut de courtoisie entre Arafat et Barak à Camp David en 2000 sous le regard impatient de Clinton  ?

Une première raison de cet emballement des marques d’affection dans les relations politiques semble évidente  : l’envahissement général de l’émotion dans la vie privée et dans la vie publique, et même parfois de l’émotion privée dans la vie publique. L’homme politique est, à cet égard, un homme comme un autre. Il serait même, peut-être, un peu plus « comme un autre » que la plupart des autres. Ne vit-il pas des expériences émotionnelles intenses, n’éprouve-t-il pas des stress palpitants, n’expérimente-t-il pas des solidarités poignantes, forgées dans des combats politiques acharnés avec leur alternance de périodes de crise aigüe et d’enthousiasme partagé  ? En politique plus qu’ailleurs, on s’aime et puis, souvent, on se déteste (ce qui est en fait la même chose mais à l’envers et un peu plus tard). Et on a souvent - soit dit sans ironie - un cœur « gros comme ça ». Mitterrand fascinait parce que, précisément, il opposait sa dramaturgie glaciale, mais loin d’être inexpressive, à la dramaturgie ardente de la politique de l’émotion.
Toutefois, on le suspecte, l’affection n’est souvent qu’affectation. Car le politicien sait bien qu’il est plus facile de conquérir les cœurs par l’émotion que les cerveaux par la raison. À l’ère de la démocratie plébiscitaire, le lien entre le mandataire et ses électeurs passe moins par les appareils institutionnels que par les ondes cathodiques. Il faut être en mesure de créer l’impression d’une relation de proximité avec le téléspectateur ou le lecteur, l’inclure psychologiquement dans le petit groupe des personnalités qui se congratulent et s’étreignent sur l’écran ou la photo et, pour les plus doués sur ce terrain, savoir susciter de « grands moments d’émotion », qui sont la clé du succès des émissions racoleuses. La publicité de l’émoi n’empêche pas forcément sa sincérité. Mais, comme la fonction prévaut sur le ressort, on ne sait plus vraiment à quoi s’en tenir.

Dans cette valse mondiale des câlins, une voix dissonante s’est heureusement élevée au sommet de l’Europe, de manière claire et nette. C’est celle d’une femme  : Angela en a par-dessus la tête des bisous de Nicolas. La raison en serait que tant de familiarité n’est guère de mise outre-Rhin. Elle irrite d’autant plus qu’elle contraste avec les désaccords tenaces entre les deux pays sur quelques questions essentielles de politique européenne.
Le phénomène n’énerve pas seulement la chancelière et son peuple de femmes et d’hommes autoproclamés réservés. Derrière l’émotion et la séduction, un autre enjeu, plus insidieux mais tout aussi important, implique les protagonistes  : entre gens de pouvoir, les jeux de becs et de mains sont aussi, inévitablement, des jeux de pouvoir.

Agripper quelqu’un derrière la nuque est une manière de marquer sur lui sa domination, passer la main sur l’épaule est une manière paternelle d’apporter sa protection, tendre la joue sans avancer pour qu’un autre y tende ses lèvres est une manière de lui faire reconnaitre son allégeance... Les gestes d’affection sont aussi ceux d’une lutte symbolique dont les protagonistes sortent en ayant donné l’impression de dominer la scène et ses autres acteurs ou d’y avoir été eux-mêmes dominés ou ignorés. L’image de chacun se construit dans l’espace médiatique par rapport à l’image de l’autre, dans de brèves passes d’armes qui se déguisent en affabilités.

L’espace public et politique requiert que ses acteurs, quelles que soient leurs positions hiérarchiques respectives, se placent les uns les autres sur pied d’égalité morale, traités avec une pareille dignité. Le sérieux réclame de traiter avec légèreté, pour les démystifier, ces trompe-l’œil de la politique.