Barbarie et myopie

Théo HachezPascal Fenaux

Une crainte sourde se fait jour en Europe, relancée par le contexte de tension internationale : la victoire sur l’obscurantisme et la conquête de la laïcité de l’État seraient mises en cause par les populations immigrées que nous avons si généreusement accueillies. Les esprits clairvoyants sur ces questions (il n’en manque pas en Belgique francophone) entendent mobiliser une opinion qui, sous couvert de tolérance, entretiendrait les germes d’une indifférence et d’un relativisme coupables.

Or, comme on le sait, tous les monothéismes sont porteurs des germes qui menacent la liberté si chèrement conquise. Si bien que dans la brèche qu’ils décèlent, ne manqueront pas de s’engouffrer les tendances au césaro-papisme que couvent nos démocraties généreuses et tolérantes. L’ennemi de l’extérieur pourrait-il réveiller les ambitions prosélytes des religions rampantes aujourd’hui sous la contrainte de la laïcisation des institutions publiques, mais qui s’empresseront de relever la tête, dès lors qu’on aura fait la place trop belle aux particularismes des ayatollahs prêts à dicter leur loi chez nous ?

Anne Morelli voit venir le danger. Elle le confie dans une pathétique carte blanche publiée récemment par le journal Le Soir. Mais refuse de se résigner à une telle perspective. Elle s’est donc portée aux avant-postes de la laïcité, à Bagdad, là où un courageux dictateur lutte, seul contre tous, (et avec quelques tonnes de gaz moutarde) contre d’horribles dignitaires chiites qui prétendent faire règner leur loi. Ici la lutte est sans merci, la tiédeur n’est pas de mise. Quoique très discrètement, les oreilles vivement arrachées aux déserteurs d’une si juste cause témoignent de l’engagement du régime, les femmes décapitées de sa détermination morale à traquer la prostitution, même là où elle est purement imaginaire. Au reste, tout le monde est là-bas victime d’un embargo injustement décidé sous la conduite d’intérêts américains guignant les puits de pétrole du pays. Heureusement, le régime a mis profit la disette pour développer un système de rationnement qui permet de contrôler et de réprimer les opposants. Et une juste corruption rétribue généreusement les organisateurs du contingentement.

Mais revenons chez nous. Où le même ennemi est à combattre sans faiblesse. Dans la querelle que suscite le port du voile ou les infractions au principe de la prééminence du mariage civile, c’est évidemment une minorité musulmane qui est pointée. Sans suggérer un alignement sur le modèle irakien1, Raoul Jennar, dans un courrier électronique largement diffusé, fait part de ses inquiétudes. « Le Droit Canon, la Charia et le Thalmud vont-ils bénéficier d’une prééminence sur les législations démocratiquement adoptées dans nos pays qui consacrent la laïcité de l’État et des services publics ? L’intégration de populations nouvelles dans le creuset européen passe-t-elle par l’abandon des valeurs dont la reconnaissance a exigé des siècles de lutte contre le judéo-christianisme et en particulier le césaro-papisme ? Le respect des différences suppose-t-il le maintien des aliénations ethnico-cultuelles ? Au nom de la tolérance et de la générosité, n’est-on pas en train de céder aux intolérants et aux égoïstes qui entendent imposer les manifestations les plus avilissantes de l’obscurantisme religieux ? » Car, tout en récusant les amalgames, le politologue considère l’hypothèse selon laquelle « l’arrivée massive de populations légitimement attachées à des traditions et à des règles de vie propres à une religion pourrait remettre en cause les acquis de la laïcité si cette religion entend imposer davantage un modèle de société que proposer une espérance à ses fidèles. »

Des lunettes à tirer dans les coins
On n’ajoutera rien à la profession de foi qui martèle sa conclusion. « Notre société est le produit de choix successifs qui se traduisent aujourd’hui par la liberté de conscience, l’aspiration à l’égalité entre les sexes, la neutralité philosophique des institutions publiques, le rejet de tout ordre moral. Libre à chacun de porter les jugements qu’il veut sur ces choix. Mais ceux qui demandent à vivre dans cette société doivent les accepter. Et l’autorité publique doit garantir à tous qu’il en est bien ainsi. »

Ainsi on blinde une supériorité morale facilement acquise. Il faut certes dénoncer les contraventions, sans pour autant en créditer par avance et de façon indistincte les « immigrés ». Et avant de traquer ceux qui songeraient à remettre en cause ces beaux principes, il faut se demander si ces derniers nous fournissent une clé de lecture pertinente pour affronter les inquiétudes qui hantent le monde aujourd’hui ? Car l’évidence est plutôt du côté du constat suivant : les dérives religieuses justement dénoncées ont pour origine des régimes de barbarie (laïcs ou théocratiques). C’est le cynisme du pouvoir politique qui y fait de la religion tantôt un instrument de pouvoir et de coercition, tantôt le seul refuge d’opprimés littéralement affolés ; et souvent les deux.

De Saddam aux Saouds, du Shah aux militaires syriens, pakistanais ou algériens, c’est la même terreur. Une terreur qui exporte ses pathologies fanatiques. Lorsque l’armée s’en prend aux civils et que s’exerce à leur égard une répression collective aveugle, comme en Israël, lorsque la torture et la pression généralisée à la délation sévissent, comme en Irak, doit-on s’étonner que les idéaux de la laïcité s’émoussent quelque peu chez leurs victimes au profit des espérances d’un au-delà, même si les militaires algériens s’ingénient, pour les galvaniser, à couver et à manipuler des escadrons de la mort généreusement sponsorisés par les intégristes ?

Face à quoi notre indifférence, nos tropismes pro- ou anti-américains, nos intérêts géostratégiques d’Européens, nos petites lunettes idéologiques usinées par nos conflits apparaissent non seulement coupables moralement, mais aussi cause de myopie politique. Une hypocrisie improductive. Sans trancher ici le débat à propos du droit ou du devoir d’ingérence, on ne peut pas l’éviter aux seuls prétextes qu’il serait exercé par les États-Unis, que les victimes seraient des musulmans (les frères de foi de ceux qui menacent si dangereusement le fondement de nos institutions !) ou que les bourreaux auraient quand même un bon fond laïc.

C’est donc à la barbarie qu’il faut s’attaquer et les opprimés qu’il faut défendre. Tout laïc qu’il se prétende, le régime irakien reste une des plus horribles tyrannies que le monde ait eu à porter. C’est vrai qu’aujourd’hui, ça n’arrange personne de le rappeler, du moment que ce constat semble légitimer la guerre. Nous avons besoin aujourd’hui de vraies alternatives à cette guerre et pas de faux-fuyants. Car fermer les yeux sur cette barbarie ou pire, l’excuser, c’est laisser par avance le champ libre aux ennemis manichéens qui se partageront bientôt le monde : aux fous de dieu et aux croisés texans.