Bangladesh. Le prix de nos teeshirts

Marc Molitor

Le 24 avril 2013, dans un faubourg de Dhaka survenait la pire catastrophe industrielle de l’histoire récente du Bangladesh. Un immeuble qui abritait plusieurs ateliers de confection travaillant pour diverses marques internationales de vêtement s’effondrait faisant au moins 1.130 morts et des centaines de blessés. Depuis, syndicats et ONG obtiennent de timides avancées quant à l’augmentation du salaire minimum et les conditions de sécurité dans les usines. Chronique d’un reportage d’une équipe de la RTBF sur le secteur de la confection.

Jour 1

On nous avait prévenus, les embouteillages sont les pires du monde à Dhaka, capitale du pays le plus dense du monde. Cela s’est vérifié dès la sortie de l’aéroport.

Débarqués à 5 heures, à peine arrivés à l’hôtel, on prépare le travail avec notre guide et traductrice. Nous sommes ici pour un reportage sur les suites de la catastrophe de Rana Plaza, dont l’écho et les images ont fait le tour du monde. Une ponctuation dramatique dans une suite d’accidents, d’effondrements ou d’incendies qui égrènent l’histoire de l’expansion de l’industrie de la confection.

Depuis 1985, avec la mondialisation et la suppression des droits de douane européens et américains sur le textile, le Bangladesh a connu une croissance extraordinaire de son industrie de la confection, du prêt à porter. En vingt-six ans, jusqu’à 2012, elle est passée de 384 à 5.700 usines, des usines construites à la va-vite, parfois des immeubles de bureaux transformés en ateliers avec de lourdes machines, des étages qui s’empilent les uns sur les autres souvent sans permis… L’emploi est passé de 115.000 à 4 millions de travailleurs, dont 80% de femmes… Elles sont les plus mal payées de toute l’Asie, avec des durées de travail harassantes. Et puis il y a les accidents : 226 accidents, incendies, écroulements d’usines en vingt-six ans, et les plus graves ces dernières années [1].

Première rencontre au centre de Dhaka, dans les locaux du NGWF, le syndicat national des travailleurs du textile, une des organisations syndicales actives, mais dont les militants ou délégués sont souvent réprimés, harcelés ou interdits dans les entreprises. Table, chaises en plastique bleu, ventilateur, maigres moyens, ordinateur quand même, armoires métalliques branlantes, fichiers papiers, de l’eau, du thé…

Rencontre donc avec des travailleuses (surtout) et travailleurs du Rana Plaza, soit victimes survivantes et blessées, soit familles de tués dans l’accident paracriminel. Souvent des grands-mères avec les orphelins de leur fille ou de leur fils. Témoignages et interviews évidemment très poignants. Interview aussi du dirigeant syndical dans son bureau parsemé d’affiches bien intéressantes. Pendant l’interview, on sue à grosses gouttes car on a dû arrêter le ventilateur pour ne pas avoir le bruit dans l’enregistrement. On est resté jusqu’à 19 heures avant de partir avec dans les bras des fleurs que ces gens nous offrent…

On va manger. Pendant le repas, notre guide reçoit un coup de fil d’un de ses informateurs, un incendie a éclaté dans une usine à vingt-cinq kilomètres du centre. On décide d’y aller, avec notre chauffeur qui accepte volontiers ses premières heures supplémentaires.

Trois heures et quart pour faire vingt-cinqkilomètres, on découvre un peu plus encore l’enfer du « trafic jam » de Dhaka. La nuit, c’est évidemment davantage apocalyptique. En plus, à quelques jours de la fête de l’Aïd, il y a un énorme trafic sortant et entrant dans la ville avec toutes sortes de trucs, de machins, de marchandises et d’animaux. D’ailleurs, les pompiers eux-mêmes mettront près de deux heures pour arriver à l’usine en feu. Nous-mêmes y sommes arrivés à une heure et quart du matin.

Déjà beaucoup de monde aux grilles d’entrée de l’usine, des travailleurs, leur famille, des voisins…, la cohue, parcourue de rumeurs, d’informations diverses, de drames… À l’entrée, les quelques policiers présents sont débordés, nous entrons dans un mouvement de foule dans la cour… Près de l’entrée, deux corps déjà enveloppés dans leur linceul de plastique blanc. Tension, parfois hurlements, presque l’émeute, nous passons d’interviews en apartés multiples dans la bousculade, pendant que dans le fond de la cour les pompiers arrosent encore l’unité qui achève de se consumer. La direction est absente, enfuie nous dit-on. Les collègues des morts et les familles exigent leurs papiers et leurs certificats de décès car il n’est pas rare que les listes du personnel soient incomplètes ou trafiquées et qu’ensuite les familles ne puissent prétendre à l’indemnisation, les directions prétendant ne rien savoir. Ultérieurement on apprendra le bilan officiel de sept morts et d’un nombre encore indéterminé de blessés.

Retour à 5 heures du matin à l’hôtel, remués et épuisés.

Jour 2

Mercredi13heures. On part au Rana Plaza, le lieu de la plus terrible catastrophe industrielle au Bangladesh lorsque, le 24 avril 2013, cet immeuble de dix étages s’est effondré entrainant dans la mort 1.130 ouvrières et ouvriers, et faisant des centaines de blessés.

Trafic insensé. On mettra presque trois heures pour y aller et deux heures pour revenir. En tout cas, chaque jour, on aura passé entre trois et six heures dans le trafic, dans une camionnette pilotée par un expert… Le trafic est tellement fou qu’à un moment un gamin traverse en courant et se jette sur le côté de notre voiture… un choc… le chauffeur regarde dans le rétroviseur… « Il a l’air ok » et continue ; heureusement, il est vrai qu’on roulait très au ralenti (mais à contresens…, ce qui n’est pas rare), mais il n’empêche, on n’est pas fier…

On arrive via des ruelles enchevêtrées à l’arrière du Rana Plaza, ou plutôt de ce qu’il en reste : un gigantesque trou entre des immeubles. Un voisin nous attend, il nous fait monter sur le toit de son immeuble d’où nous avons la vision totale de ce qui reste de ce bâtiment de dix étages. Bien que ces travailleurs aient repéré des fissures la veille, ils avaient été forcés de retourner au boulot par l’encadrement. Le voisin nous raconte ce qu’il a vu, entendu et vécu lors de cette sinistre journée du 24 avril.

Nous partons ensuite rendre visite à un groupe de ces travailleurs qui habitent tous dans la même petite ruelle à un kilomètre de là. Toujours trafic dantesque pour ce kilomètre…

C’est aussi un choc, c’est une petite impasse le long de laquelle s’égrène une trentaine de logements : ce sont en fait des carrés de tôle ondulée où règne une chaleur étouffante, une pièce chaque fois, avec un grand lit pour toute la famille, un ventilateur qui le plus souvent ne marche pas… un peu de matériel pour (sur)vivre… Au bout de la rue, un coin pour la cuisine commune, et un autre pour les toilettes communes et deux points d’eau. Voilà. Ces gens bossent souvent 60 à 70 heures par semaines. Le salaire minimum et habituel est de 3.000 takkas, soit 30 euros par mois, et leur loyer atteint souvent 2.000 takkas, les deux tiers… Pour (sur)vivre, ils sont donc obligés d’accepter les heures supplémentaires.

Récits de nouveau terribles, notamment d’un homme qui a passé quatre jours sous les décombres avant d’être secouru, inch allah…, d’un autre handicapé à vie, blessé à la colonne vertébrale, d’une mère dont la fille, ainée et soutien de la famille, est partie à l’usine en disant « ne t’en fais pas, ils ne nous feront pas entrer, je reviens tout de suite… » et qui n’est jamais revenue. Et puis ces récits de vie quotidienne de femmes qui n’ont pas le temps de s’occuper de leurs enfants et à qui, après le travail, incombent encore des travaux ménagers ou… sexuels. Des femmes qui nous disent qu’il leur arrive, épuisées, d’implorer vainement leur manager de pouvoir prendre leur vendredi (notre dimanche), auquel elles auraient pourtant droit, mais que, dans les faits, elles ne peuvent souvent pas prendre à cause des heures supplémentaires, volontaires bien sûr ! J’en passe et pas des meilleures… Pourquoi faut-il que des êtres humains vivent ainsi ?

Une note d’espoir, leur révolte : pour la première fois il y a quinze jours, de nombreux travailleurs, surtout des femmes, ont manifesté massivement dans Dhaka et aussi dans le pays pour une hausse du salaire minimum de 3.000 à 8.000 takkas. Des milliers de fabriques étaient à l’arrêt. Des manifestations fortement réprimées, mais on sentait que ces femmes étaient fières, c’était souvent la première fois pour elles. Une première fois pas simple parce que souvent leurs parents ou leur mari les critiquaient, ce n’est pas la place ou le rôle d’une femme, disaient-ils. Beaucoup ont passé outre.

Jour 3

Jeudi matin, rendez-vous à 6 heures 30 — le trafic est encore facile à cette heure — au bureau de l’ONG Rise. Interview. Leur activité consiste notamment à aider à établir des listes fiables de victimes d’accidents. Depuis sept ans, à la suite de la catastrophe de l’usine Spectrum, une campagne internationale, la « Clean clothes campaign », ou « campagne vêtements propres » de syndicats et d’ONG, exige notamment l’indemnisation correcte des victimes. Chaque accident entraine la création d’un fonds d’indemnisation particulier, financé par le gouvernement, le patronat et les grands clients occidentaux. Cela, c’est la théorie… En pratique, il faut insister pour que le système se mette en place et fonctionne, avec des niveaux d’indemnisation qui restent tout de même assez limités, d’autant qu’il y a souvent des divergences sur le nombre exact et l’identité des victimes.

On file ensuite (1 heure 30 de trafic, ça va plus ou moins) chez William Hanna, ambassadeur de l’Union européenne au Bangladesh, Irlandais dynamique et parfait francophone. Entretien et interview très intéressants, il connait bien les problèmes sociaux ici, même si on peut ne pas partager toutes ses opinions. Il estime, comme d’autres, que le Rana Plaza a été un « turning point ». Tout ce qui s’est mis en place depuis comme réparation, engagement des distributeurs, des fabricants et du gouvernement pour indemniser les victimes et éviter de tels désastres dans l’avenir, c’est positif, dit-il, mais beaucoup trop lent. Lors d’une réunion avant-hier, face aux fabricants qui estimaient que le Rana Plaza était une sorte de désastre naturel, il s’est fâché et leur a rappelé la menace européenne de réinstaurer des barrières tarifaires si rien n’avançait, bref, une « menace nucléaire » pour les fabricants, mais qu’il espère ne pas devoir activer. Car le mieux, dit-il, est de rester engagé au Bangladesh, tout en faisant pression.

Il évoque l’énorme et rapide croissance du Bangladesh, qui, selon lui, est positive en soi et qui a permis de réduire la pauvreté dans les campagnes et a amené les femmes à travailler (surtout dans la confection) et à devenir plus indépendantes. Parfois je me demande si ce tableau, fondé souvent sur des statistiques globales, reflète bien la réalité vécue par les femmes. Il faudra le leur demander… L’ambassadeur est cependant bien conscient qu’il est plus que temps de redistribuer les fruits de la croissance et agit vigoureusement en ce sens. Tout en appréciant son engagement, je me demandais cependant pourquoi il fallait toujours que les pays comme ceux-ci ou dits « émergents » refassent exactement le même chemin que les nôtres, un XIXe siècle épouvantable pour les pauvres, suivi d’une trop lente progression sociale. Pourquoi ne pas tirer les leçons et inventer autre chose où les deux aspects coexisteraient ?

Après-midi, une heure de déplacement pour aller chez M. Babul Akber et Mme Kalpona, deux activistes bien intéressants ; le premier dirige un petit syndicat, la seconde, une association liée, ils s’occupent tous deux des droits des travailleurs et du suivi de leur indemnisation en cas d’accident. Une de leur spécialitéest de récupérer sur les lieux des accidents des éléments permettant d’identifier les acheteurs étrangers. Après l’incendie d’hier, ils sont passés à l’usine après nous, vers 5 heures du matin, avec un gars de l’AFP, et, avec leur expérience, ils ont trouvé des documents montrant des commandes de Carrefour. Cela devrait permettre de demander au distributeur de participer à l’indemnisation des victimes. Or Carrefour niait être en relation avec cette entreprise. Ensuite, Carrefour a expliqué passer des commandes à l’unité 1 de l’usine, qui commandait en sous-traitance son tissu à l’unité 2, ce que le groupe français disait ignorer… Les documents aperçus à l’usine ne sont pas si clairs que cela…

M. Babul Akber et Mme Kalpona sont deux personnes très solides, qui ont déjà fait de la prison et qui sont constamment harcelées. Leur président, Amin Islam, a été assassiné en 2012, dans des circonstances horribles et non investiguées sérieusement, mais très probablement liées à leurs activités.

Jour 4

C’est vendredi ici, le jour de congé hebdomadaire, et de plus les gens préparent l’Aïd. Beaucoup d’entre eux retournent dans leur village, le « trafic jam » empire donc d’heure en heure. En outre, il y a autant de vaches et de moutons, chèvres et cochons noirs qui entrent en ville par tous les moyens, destinés au sacrifice et au repas de l’Aïd pour les citadins, que d’habitants qui quittent Dhaka pour retrouver de la famille en province.

On part à 7 heures dans une autre direction, pour aller voir, à vingt-cinqkilomètres, Tazreen Fashion, le lieu du terrible incendie de novembre 2012 et les travailleurs de cette usine.

Sur le trajet, qui dure près de deux heures, on découvre le delta du Gange et du Brahmapoutre, aux bras multiples sur lesquels Dhaka est construit. Sur l’eau, des dizaines et dizaines d’étranges cheminées isolées, de cinquantemètres de haut, en bord d’eau ou sur des presqu’iles ou de petites iles. Entourées de murs de briques, ce sont des briqueteries avec leur four, qui fonctionnent surtout la nuit. Des jeunes, encore trop souvent des enfants malgré les interdits et le recul du travail infantile dans le pays, vont chercher la glaise des briques dans des trous profonds. C’est un des effets de la croissance rapide de Dhaka et de ses immeubles. Autre produit essentiel, le bambou, on en voit partout. Il sert à tout et notamment pour les échafaudages et les étançons dans la construction, y compris des immeubles les plus hauts. Il est coupé dans les grandes forêts du Nord, rassemblé en d’énormes radeaux flottants, qui, dirigés par des hommes qui logent sur le radeau pendant plusieurs jours, descendent le fleuve jusqu’à Dhaka où il est acheté par des marchands très âpres à la négociation.

On arrive à Tazreen vers 9 heures. Bâti­ment d’usine de neuf étages aux fenêtres noircies et barreaux tordus. Il est clos, personne n’y a accès, les riverains et des ex-travailleurs et travailleuses nous en font faire le tour. Ils racontent l’incendie, et la manière dont les issues de secours avaient été verrouillées par l’encadrement. J’avais même lu dans des récits que des gardes avaient empêché les gens de sortir par les portes par lesquelles la direction était sortie, parce qu’ils ne prenaient pas la mesure du danger. 110 tués et des dizaines de blessés. Discussion avec une blessée. Dans ce cas au moins, les compensations commencent à être accordées, mais cela reste très insuffisant.

On visite de petites maisons accolées à l’usine et qui ont brulé, tuant ainsi plusieurs personnes, dont un bébé. Sur le sol noirci, on trouve une étiquette « Georges, 19 dollars », c’est la marque de Wall Mart. Je pense à l’ouvrière qui emballe un jean ou un sweat à 19 dollars, la moitié de son salaire mensuel…

On part ensuite voir des travailleuses dans un autre quartier : ce ne sont pas des victimes d’accidents, mais tout simplement des femmes avec qui on veut évoquer la vie courante, comment elles s’en sortent, leurs espoirs et difficultés.

Trois femmes, toutes habitant la même ruelle, dans de petites maisons d’une, deux ou trois pièces selon la taille de la famille. Aucune ne s’en sort, toutes font des heures sup’ qui leur tuent la vie et le temps. Deux ont des enfants, qu’elles ont dû confier à leurs parents ou beaux-parents, là ou dans leur village d’origine. Le loyer leur prend bien trop. Si les salaires augmentaient que feraient-elles ? Rembourser leurs dettes, payer le mariage de leur fille, acheter un lopin de terre au village d’origine.

Car toutes viennent de la campagne, comme la majorité des travailleuses du textile. Et ça, c’est intéressant — ou surprenant — par rapport à la théorie du développement positif pour les femmes qui deviendraient économiquement autonomes en ville grâce au textile : elles en ont ras le bol ; ici, en ville, elles se disent dépendantes à tout point de vue, de l’entreprise, du salaire, des prix élevés, de tout ce qu’il faut acheter. « À la campagne, j’avais mes légumes, et une maison familiale, pas avec un proprio sur le dos… On ne me disait pas “fais pas ci, fais pas ça, etc.”, si je pouvais, je retournerais… Mais mon mari devrait au moins gagner 10.000 takkas par mois pour qu’on puisse se le permettre, pouvoir acheter une maison pour nous… » Contradiction, cercle vicieux évidemment : comment gagner 10000 takkas par mois à la campagne (mais aussi en ville) ?

Ce n’est évidemment pas un sondage, mais on peut présumer que comme beaucoup vivent la même situation, beaucoup pensent comme ça. En tout cas toutes gardent un lien fort avec le village d’origine. Parfois leurs enfants y vivent, avec les grands-parents.

Nous évoquons aussi avec elles les manifestations toutes récentes pour l’augmentation du salaire minimum. L’une d’elles y avait participé, c’était la première fois et elle en était très fière, et encore plus quand on leur dit qu’il y a eu des images dans toute l’Europe. Les deux autres n’y ont pas pris part, parce qu’elles ont été dissuadées par leur famille ; mais tous et toutes soutenaient le mouvement et la revendication de l’augmentation du salaire minimum. De jeunes hommes qui suivaient l’interview approuvaient, ils ont aussi manifesté. Leur grande crainte à tous, s’ils obtiennent gain de cause, c’est que les propriétaires augmentent immédiatement les loyers.

Retour début d’après-midi à l’hôtel, deux heures de route. À l’hôtel, on lit le journal (toujours lire le journal à l’étranger…) et on découvre qu’un grand salon du textile est organisé par la BGMEA (Bangladeshi Garment Manufacturers and Exporters Association, les patrons donc…) dans un hôtel de luxe pas trop loin. La BGMEA nous avait déjà refusé une interview et on décide de tenter le coup et d’y aller au culot.

On y va, on entre dans le salon, on se balade. On trouve un stand BGMEA et on demande une interview, carte de presse à l’appui. Pendant que je négocie, mon collègue Patrice remarque une vidéo promotionnelle de la BGMEA sur la vie rêvée de la travailleuse du textile… Réveil, toilette, rouge à lèvres, petit-déjeuner, non maman, je ne reste pas un peu plus car j’aime mon travail et je veux être à l’heure, arrivée avec entrain au boulot, atelier clean. Des cadres gentils vérifient la chemise superbe qui sort de sa machine et la félicitent. À midi, elle va au mess et s’assied à côté d’une collègue de… l’équipe de sécurité qui arbore ostensiblement un teeshirt labellisé « Security Fire ».

Une heure plus tard, on est dans le bureau du vice-président de la BGMEA. Évidemment assez langue de bois. Mais il reconnait quand même que le Rana Plaza est aussi un désastre pour leur image. Mais maintenant on va faire des progrès, dit-il, des accords ont été signés en ce sens, on a déjà avancé, etc. Il reconnait qu’il est impossible de vivre avec 30 euros par mois (3.000 takkas), et devant les études indépendantes qui parlent de 8.000 takkas minimum pour vivre il doit bien à demi-mot admettre la chose. Mais à l’évidence, les responsables n’iront pas jusque-là. Implicitement on sent qu’ils iront peut-être jusqu’à 5.000 [2]. Jusqu’ici, ils n’ont avancé qu’une ridicule proposition d’augmentation de 20% de 3.000 à 3.600 takkas, qui a suscité la colère et les manifestations. Bien sûr, ils ressortent les deux arguments classiques : attention à la dégradation de la compétitivité du pays et nous sommes nous-mêmes sous pression des clients étrangers, les marques et la grande distribution de l’Ouest, qui demandent tout le temps des prix plus bas. Mais nous lui rétorquons que le Bangladesh a les salaires les plus bas du monde… Il y a de la marge économique… Le vice-président invoque alors des taux d’intérêt bancaires élevés, et les risques de la concurrence de l’Éthiopie (et de Myanmar si pas de la Corée du Nord, nous diront d’autres…), etc. Tout ça dans le plus haut, massif et luxueux building de tout Dhaka, le QG de la BGMEA.

On sort et on tombe dans l’embouteillage le plus apocalyptique depuis notre arrivée. Patrice enregistre et filme. C’est vendredi18heures, mosquées, départ en weekend et même pour une semaine à cause de la fête de l’Aïd. D’ailleurs pour beaucoup de travailleurs du secteur et d’autres, ce sont leurs vacances annuelles. Les Belges moyens que nous sommes n’étant pas complètement idiots, on décide de prendre un rickshaw. Amin Eddy Sultan Merckx nous ramène en un quart d’heure à l’hôtel par les plus intelligents raccourcis à travers de petites rues…

Quelle journée, des ruines noircies de Tazreen au luxueux QG de la BGMEA…

Jour 5

Ce samedi a été consacré surtout à des interviews plutôt « hors sites ».

D’abord, nous avons rencontré trois dirigeants d’un groupe belgo-européen important, Cotton Group-Quartet. Le responsable des opérations d’approvisionnement, Jean-Noël Philippot, un Italo-Indien directeur pour les achats au Bangladesh, et Sabina, responsable des audits sociaux dans les usines du groupe. Ils n’ont pas la réputation de « dureté commerciale » de Carrefour ou Walmart. Ils ont des fournisseurs au Bangladesh avec qui ils ont établi des relations de long terme qui permettent des produits de qualité et n’ont pas envie de changer tout le temps de fournisseurs. Ils ont souscrit eux-mêmes à un code de conduite de la « Fair Wear foundation », basée à Amsterdam, qui réunit plusieurs marques et des ONG, y compris la Clean Clothes Campaign, et réalise des audits. Ce n’est pas pour autant le paradis chez leurs fournisseurs, il n’y a pas de syndicats, et une partie des salariés est payée au minimum, mais la majorité au-delà. Cotton Group s’approvisionnait cependant chez Spectrum au Bangladesh, qui s’est effondré en 2005, faisant de nombreuses victimes, ce fut d’ailleurs le point de départ de la Clean Clothes Campaign. C’est après que le groupe a évolué, Philippot d’ailleurs n’y était pas à l’époque. Discussion très intéressante et courtoise, il apprécie d’ailleurs les discussions avec les ONG même s’il y a des désaccords. Leur audit women fait du bon boulot et est très vigilante à propos des conditions de travail et de la sécurité chez les fournisseurs. Cela dit, ça ne se substitue pas à un syndicat, ils le reconnaissent d’ailleurs.

Quand aux salaires, ils sont prêts à examiner toutes les options, ils ont d’ailleurs calculé que l’impact des hausses sur le prix final serait faible (les salaires représentent 10% des couts totaux, l’essentiel est constitué de matière première). Mais ils ne sont pas tout à fait représentatifs du secteur, car ils vendent surtout des vêtements promotionnels, c’est-à-dire qui sont ensuite imprimés de logos. Ils vendent donc principalement à des grossistes en Europe ou à des grosses boites (qui commandent, par exemple, 10.000 teeshirts pour une opération de promo). Ils font donc du « bizness to bizness » et n’influencent pas le consommateur final. Pourtant, ils doivent faire attention à la concurrence, et « c’est le marché qui décide où on va », disent-ils…

Pourquoi nos syndicats dans les banques ou le secteur public, n’exigeraient-ils pas systématiquement des fournitures éthiques ?

Ensuite, nous rencontrons Sultan Ahmed, un spécialiste du social au Bangladesh. Il dirige l’institut des études du travail, un organisme d’études et de soutien aux syndicats, qui est d’ailleurs aidé par des syndicats européens, notamment danois. Un fameux dirigeant de cet institut a été assassiné en 2007. Discussion bien intéressante où il s’oppose aux thèses de la BGMEA. Pour les salaires minimums, il s’inquiète : pourquoi le gouvernement n’a-t-il pas déjà pris position ?

Jour 6

En rentrant samedi soir, nous avions appris que dimanche matin à 8heures, les travailleurs de l’usine Liberty Fashion, gros fournisseur de Tesco (le « Carrefour anglais »), Hema et d’autres, vont aller réclamer leurs salaires non payés depuis début aout, ainsi que le bonus dû pour les fêtes de l’Aïd.

C’est en fait un premier cas d’école particulièrement intéressant : quelques explications s’imposent. Après le désastre du Rana Plaza et son impact mondial, cent-et-une marques textiles (à ce jour) et distributeurs ont signé un accord avec des syndicats internationaux et bangladeshi. Ils s’y engagent notamment à des audits très sérieux d’entreprises, et à obliger leurs fournisseurs à des rénovations de bâtiments trop dangereux. Si ceux-ci impliquent la fermeture de l’entreprise pendant leur durée, il faut payer les travailleurs pendant ce temps.

Or Liberty Fashion est la première entreprise en travaux. Et les travailleurs n’ont pas été payés depuis deux mois. On leur a promis finalement pour le 30 septembre, rien ne s’est passé, et puis pour le 10 octobre et puis le 13. Ils sont bien décidés à recevoir leur dû et vont tous à l’usine le réclamer. On décide de bouleverser notre programme et d’y aller. Patrice part avec Jean-Marc, de l’ONG « Achact », Laura, une activiste américaine qui vit ici et un de ses collègues bangladeshis. Patrice fera les enregistrements tandis que je reste à Dhaka pour faire deux autres interviews.

Lorsqu’ils arrivent là, plus d’un millier de travailleurs sont dans la cour, soixante policiers sont présents et des membres de la « police industrielle » et même un représentant de la BGMEA. Mais le patron et le management ? Absents ! Tensions. Les responsables de la police s’inquiètent et, fait extraordinaire, se méprennent sur notre équipe : ils croient qu’ils sont des représentants de marques étrangères, des acheteurs. Ils leur demandent donc s’ils pourraient téléphoner à Tesco et obtenir du distributeur anglais de l’argent à distribuer immédiatement (à la place du patron) pour calmer les travailleurs. La méprise levée, et comme les policiers s’énervent et contraignent Laura à effacer un enregistrement radio de leurs discussions, notre équipe s’éloigne un peu pour ne pas créer d’incident, d’autant que les travailleurs les suivaient partout en croyant aussi que c’étaient des représentants de Tesco… Heureusement, de son côté, Patrice a réussi à préserver ses enregistrements.

Avec de multiples contacts simultanés pris au Bangladesh, en Europe, chez les distributeurs concernés, tout cela par courriels et sms depuis la cour de l’usine, il apparait que le propriétaire demande aux distributeurs de payer les salaires puisque, dit-il, ce sont eux qui ont poussé à la fermeture pour rénovation de l’usine. Mais les informations recueillies montrent que les marques et distributeurs européens et américains impliqués ont plutôt joué correctement le jeu dans cette affaire-ci : ils ont bien exigé la fermeture pour rénovation de cette usine, et ils ont avancé de l’argent pour aider au paiement des ouvriers, mais cet argent n’est pas arrivé aux salariés, il s’est perdu dans les comptes de la société, il aurait servi à autre chose, notamment à rembourser des dettes bancaires de l’entreprise et des dépenses privées des propriétaires…

Pendant ce temps, je suis dans le bureau du chef de l’OIT (Organisation internationale du travail) à Dhaka. Comme je suis constamment tenu au courant par mes collègues, je commence tout de suite par évoquer la situation à Liberty Fashion en lui demandant si le patron n’est pas, en vertu de l’accord dont l’OIT doit vérifier l’application au Bangladesh, tenu de verser les salaires. Très diplomate, le responsable estime que les partenaires de l’accord doivent trouver une solution… On peut donc interpréter l’accord différemment, n’êtes-vous pas garant de la bonne interprétation ? Flou artistique…

Après ça, rencontre avec le rédacteur en chef d’une télévision, spécialiste de la politique au Bangladesh, pour tracer un exposé plus général du pays. On en sort dans l’après-midi et on s’apprête à rentrer à l’hôtel avec notre guide-interprète lorsqu’on tombe sur des journalistes qui filent en reportage. Ils nous apprennent que les islamistes ont décidé de bloquer la ville à partir de 18 heures, ce qui généralement veut dire paralysie et saccage de toutes les voitures qui passent quand ils n’y mettent pas le feu. Notre guide s’inquiète, on trouve un rickshaw motorisé, entouré de grilles comme c’est obligatoire depuis quelques années, pour éviter les vols et agressions, et on rentre le plus vite possible (le moins lentement en fait). Bloqués un long moment par le passage de la Première ministre, on sort à temps des quartiers les plus délicats et on arrive en une heure à l’hôtel, dans un quartier moins menacé.

Pendant ce temps à Liberty Fashion, les travailleurs attendent un paiement qu’on leur a finalement promis pour l’après-midi. Il n’arrivera pas, mais est garanti pour le lendemain, avec des assurances suffisantes semble-t-il… S’ils ne s’étaient pas mobilisés, avec l’aide d’ONG, ils n’auraient sans doute rien obtenu… Ce premier cas d’une usine à rénover montre qu’il y aura encore bien des obstacles à franchir, même si les accords constituent sur le papier une grande avancée.

Fin de soirée, on fait les bagages, on part à l’aéroport, je finis cette chronique en vitesse.

[1Pour de nombreuses informations factuelles, voir le site www.achact.be.

[2C’est de fait ce qui s’est passé début novembre. La proposition est de 5.000 takkas, d’ores et déjà rejetée par les syndicats.