Avant que les riches fassent complètement sécession

Thomas Lemaigre

Faut-il limiter les plus hauts salaires « en temps de crise », ont titré en substance, chacun à leur tour, tous nos journaux d’information depuis deux ans. Comment en est-on venu presque quotidiennement, déjà avant les affaires Cahuzac et Offshore Leaks, à mettre en cause dans la même phrase interdiction des parachutes dorés, les intérêts notionnels et les paradis fiscaux ? Que l’on soit éditorialiste ou responsable politique, on est désormais plus prompt à appeler de ses vœux une limitation des rémunérations des tradeurs, voire des patrons qu’à partir en croisade contre la rage taxatoire… Y a-t-il quelque chose qui est en train de changer ?

Grand écart et paralysie

Seulement 0,2 % de croissance prévu en 2013 ! Depuis 2008, l’économie a cessé de croitre, et les inégalités se maintiennent voire s’amplifient. Les plus riches continuent de s’enrichir, alors que les autres, dans le meilleur des cas, espèrent maintenir leur revenu — ils ne pensent même plus à leur pouvoir d’achat. D’après la dernière édition du rapport du consultant Capgemini sur les grandes fortunes, le nombre de nos compatriotes millionnaires [1] en dollars a augmenté de 7 % en 2012. Le taux de pauvreté belge va, quant à lui, se maintenir au-dessus des 15 % pour la seconde année consécutive.

On entend des jeunes dire qu’ils ne veulent pas fonder de famille tant ils craignent une dégradation des conditions de vie et ne voient rien qui puisse atténuer la tendance. En arrivant sur le marché, on sait qu’il n’y a pas d’emploi pour tout le monde, que le boulot qu’on décroche signifie « retour à la case départ » pour plusieurs dizaines ou centaines d’autres, et que les perdants seront traqués par la chasse aux chômeurs. On sait aussi que, même avec un emploi, on sera confronté au manque de sens, à la déqualification, à l’usure psychique et corporelle. Et — plus dur à digérer — à la difficulté de nouer les deux bouts, même en limitant ses besoins et en consommant de façon sobre et créative [2].

La mobilité sociale semble gelée, les positions se figent. Or l’ascenseur social a longtemps pu passer pour un principe de justice dans une société libérale… en croissance. L’État providence corrigeait les ratés en soutenant les plus pauvres. La grande économie de marché était là pour les mettre dans la course comme tout le monde. Elle faisait tourner la porte à tambour de l’« intégration » et étayait l’institution salariale. L’envolée toujours plus vertigineuse des plus nantis libérait des places au soleil pour les plus méritants. On admirait les gagnants, même roublards ou carrément louches. De Tapie à Berlusconi, ils roulaient un peu pour nous tous.

De 1945 à la fin des années 1990, les pays occidentaux ont connu une situation égalitaire sans précédent. Cette stabilité s’amenuise tendanciellement depuis dix ou quinze ans. Tout se passe comme si l’horizon économique bouché avait permis d’ôter le voile sur cette rupture, de découvrir qu’elle commence à avoir des impacts sur les mentalités, sur les sensibilités politiques, sur la culture.

Égalitarisme ?

Dans une société bloquée où patine la lutte des places, la justice sociale serait moins bien qualifiée par une mesure absolue comme un taux de pauvreté que par une évaluation de la position relative de chacun : « D’accord pour figurer au milieu du classement, mais pas si les gagnants ont complètement semé le peloton. » La justice sociale devra se construire par d’autres chemins que le jeu, même corrigé, de la multitude des choix individuels. La redistribution semble retrouver une légitimité comme correctif des inégalités « par le dessus » de l’échelle sociale, pas juste comme filet de sécurité. « La mobilité ne peut être accrue que par l’intervention de l’État-providence, martèle Christopher Barrington-Leigh, économiste canadien. Plus un pays est inégalitaire, moins ce pays offre d’opportunités pour qu’un individu puisse améliorer son sort [3]. » Oui, il y a des intérêts particuliers qui intoxiquent l’intérêt général. Le débat sur l’impôt revient au centre de la scène au point que tout autre mode de régulation économique semble oublié. Finie l’évasion, finie l’exception : une super upper class au-dessus des lois n’est plus tolérable. Notre famille royale soumettrait ses revenus à l’impôt, les ministres français rendent des comptes sur leur patrimoine, la Commission européenne planche bon gré mal gré sur une taxe de type Tobin en dépit de l’attentisme des Britanniques et des Allemands sur ce projet, Cameron menace les potentats des paradis fiscaux et Crombez peaufine une DLU troisième génération un peu moins amnistiante.

De là à arrêter la tendance Reynders qui a fait diminuer l’effet redistributif de l’impôt depuis 2000, il y a sans doute encore un pas. Mais on est en route pour rendre nos élites économiques plus socialement acceptables. La tendance ne fait que commencer. Cela a encore été peu relevé, mais déjà le G1000 a mis au cœur de ses conclusions la limitation des inégalités : « Pour garantir la stabilité sociale, il faut une large classe moyenne et il faut limiter l’écart des revenus. Si le bien-être et la paix sociale augmentent, il y aura une plus grande base sociétale pour développer la solidarité, un élément que nous voulons ancrer dans notre société. […] Pour cela, la vocation de toutes les mesures publiques doit être de diminuer les écarts de revenus. C’est notre point de départ pour les avis qui suivent [4]. » C’est ainsi que commence la première de ses recommandations rendues publiques en novembre dernier. Et cette vision se verra encore renforcée cet automne avec la publication de la traduction d’un ouvrage anglais qui fait grand bruit presque partout dans le monde sauf dans la sphère francophone, The Spirit Level, de Wilkinson et Pickett [5]. Les auteurs y affirment une corrélation forte entre la limitation des inégalités de richesse d’une société et son niveau de bien-être. De quoi mettre une fois pour toutes la question sociale au cœur des interrogations sur la croissance.

Toute la question restera évidemment de savoir si une répartition plus équitable de la pression fiscale, limitant à la marge le déficit budgétaire de l’État, contribuerait à renforcer son rôle redistributif. Le risque constant dans le contexte budgétaire européen reste en effet avant tout un reflux plus ou moins massif de l’action publique. Mais si cet étau devait se desserrer — il n’est pas tout à fait interdit d’être optimiste, surtout au vu du récent sursaut néerlandais [6] —, il s’agira d’intégrer ce retour du souci égalitaire dans une vision globale mobilisant d’autres leviers de régulation, ne fût-ce qu’en matière de régulation des services publics et d’orientation du marché de l’emploi (les droits syndicaux dans les PME, vous connaissez ?), et même pourquoi pas de partage du temps de travail.

[1« De plus en plus de riches en Belgique », La Libre Belgique du 18 juin 2013.

[2« Prêts pour une révolution démocratique ! », éditorial d’Alter Échos, n° 350, 3 décembre 2012, www. alterechos.be.

[3« Les Américains croient vivre dans une société mobile. Les Européens pensent le contraire. Les deux ont tort », article sur le site de l’Institut du nouveau Monde, www.inm.qc.ca/inegalites/documentation/concepts-cles/mobilite-sociale.

[4G1000, Le rapport final. L’innovation démocratique mise en pratique, p. 53, www.g1000.org/documents/G1000_FR_Website.pdf.

[5Richard Wilkinson & Kate Pickett, The Spirit Level. Why Equality Is Better For Everyone, Penguin Books, 2010. On en trouve facilement plusieurs recensions en ligne, dont celle de la librairie Barricade à Liège, www.barricade.be.

[6Le 12 avril, face à la gravité de la situation économique et sociale et à l’issue de négociations avec patrons et syndicats, le gouvernement des Pays-Bas a jeté aux orties son nouveau projet de plan d’austérité pour 4,3 milliards d’euros, craignant qu’il n’aggrave la récession au moment où elle semble se calmer un peu.