Aux ennemis de la Patrie

Piotr Porayski-Pomsta

Ce soir, il fait beau sur Varsovie. Nous sommes vendredi, et voilà que se termine une autre semaine de travail et encore de mauvaises nouvelles. On se fait au travail, moins aux actualités catastrophiques. Les désastres globaux sont notoirement connus, mais ici on n’en est pas moins préoccupés par nos petits malheurs locaux. Par la dérive autoritaire du parti au pouvoir et ses discours haineux, par l’inquiétante montée en puissance de l’extrême droite avec ses excès xénophobes, ses agressions racistes. De lundi à vendredi, jours fériés non vraiment exclus, tout cela donne tantôt froid dans le dos, tantôt enrage de sorte qu’on se tient rarement au calme.

Mais comme la semaine de travail arrive à son terme et que ce soir le ciel est clair, l’air limpide et les températures lénifiantes, l’heure est forcément au répit. Après tout, cette belle journée de mai peut être de bon augure : on dit que par temps clément, les esprits se détendent et l’espoir s’installe. N’est-ce pas par manque de soleil que s’est formée notre âme slave, résistante, mais turbulente, mélancolique mais non moins cruelle ? Est-ce qu’avec plus de lumière — c’est l’une des théories en vogue ce dernier temps — nous, les Polonais, serions d’un autre genre, disons, plus réflexif et moins revêche ?

Cela dit, il est temps de rentrer. Mon vélo est garé en bas, dans la cour de l’immeuble qui, au cinquième étage, abrite mon bureau. Cette ancienne maison de fonction, construite jadis pour les cheminots (et mon grand-père en fut un), se trouve aujourd’hui en bordure du grand quartier ouvrier de Wola, rue Krochmalna. La même où Isaac Bashevis Singer vécut ses jeunes années et dont il écrivit plus tard qu’« il n’y avait aucun individu convenable […] [1] ». Cette rue était son inspiration première, « sa mine d’or ». « Même quand je parle d’autres rues, je les juge par rapport à Krochmalna », écrivait-il des années plus tard, déjà écrivain célèbre et citoyen états-unien. Car ici, ce fut le cœur d’un immense quartier juif, « la plus pauvre partie de la ville [2] », avant que les nazis ne le transforment en ghetto. Depuis 1943, plus de quartier juif, plus de Juifs dans le quartier. Tout fut rasé et seules quelques ruines ont subsisté jusqu’à nos jours. Sans compter les caves qu’on découvre encore à l’occasion de quelque modernisation ou chantier. Mais ce qu’on y trouve reste le secret professionnel de l’entreprise en charge. Des trésors, des documents ou des ossements ? Rien ne filtre. Le bruit court qu’il existe encore de vieux couloirs souterrains, longs de plusieurs kilomètres, qui, par le passé, reliaient des quartiers de Varsovie. Mais cela sonne comme une affabulation. Qu’importe d’ailleurs ? Aujourd’hui la ville se reconstruit moderne, comme New York, Londres ou Frankfort, et les hautes tours en verre et en béton — ce rêve de puissance enfin assouvi — sentent la clim et le « pack ambiance », plutôt que le moisi ou le mort. Aujourd’hui seuls les monomaniaques veulent y croire encore : cette ville nouvelle a poussé sur les décombres d’une autre.

Par cette belle soirée de mai, des teenagers squattent le muret en clinker rouge de la cour. Bouteille de bière à la main droite et cigarette à la main gauche, ils sont bruyants et ricaneurs. Mais plutôt gentils : ce sont des petits-enfants de cheminots ou des enfants de locataires venus de tous les coins de Pologne. Ces derniers s’installent volontiers rue Krochmalna, car les loyers y sont modérés et le grand centre-ville avec ses bureaux, ses commerces, trams et métro, n’est qu’à quelques pas d’ici. Comme ancien, je les connais à peine. Et comme tel j’ai droit à une sorte d’intelligence qui existe entre vieux voisins dont les commérages n’ont jamais vraiment cessé. C’est sans doute l’une des rares choses qui aient survécu à la guerre et à la chaotique reconstruction de ces terrains, devenus soudain vagues. Et on apprend des choses : « Ce grand garçon du rez-de-chaussée est dealer », me souffle un voisin dans notre ascenseur exigu, autant pour un autre jeune que j’ai connu tout petit. Celui du premier qui écoute du rap plein volume à des heures précises, à en faire trembler les vitres : « Pas la peine de s’inquiéter, rassure la voisine du quatrième, il va bientôt partir pour l’armée. » Mais c’est la vieille concierge qui est la mieux informée. Je la croise tous les matins, occupée à nettoyer les dalles de la cour. Un jour elle m’annonce qu’il y a désormais des Ukrainiens dans l’immeuble. Ils vivent à sept dans un petit studio et ce sont des abrutis : ils jettent des mégots par terre et quand elle leur dit deux mots, ils deviennent agressifs. Une fois, mise hors d’elle, voilà qu’elle leur crie au nez : « Au fait, pourquoi vous êtes venus en Pologne ? Pour tuer les Polonais, comme vos grands-pères ? » Et de conclure : « Après eux, il y aura les Arabes, ce sera encore pire. S’ils viennent s’installer en Pologne, tous ces terroristes, vous savez, à la télé, ils disent que ça va mal finir… »

Bien sûr, j’essayai de répliquer. Mais en simple voisin, je me sentais baroque confronté à la voix d’une star de téléjournal. C’est le signe de nos temps. Avec mon doute devant la certitude de la vieille concierge, de ces milliers de vieilles concierges et de centaines de milliers de ces jeunes ou vieux qui partagent leur temps entre la télé, le muret et la bière, l’internet et les matchs de foot, je passe inaperçu et je parais suspect. On s’allume à ces sujets-là, car enfin le monde redevient noir et blanc. « Vous avez vu ce qu’ils ont fait à Paris, à Cologne, à Bruxelles ?, me crie un jour le coiffeur du coin. Et vous n’arrêtez pas de les défendre ! » Autrement dit, ce qui autrefois pouvait au mieux se chuchoter, aujourd’hui peut se dire à haute voix : le politically correct est enfin tombé et désormais tous les coups sont permis.

Ainsi, dans un train de grande ligne, une journaliste intercepte les propos d’un monsieur mûr instruisant en expert de jeunes passagères, mourant de rire, que les femmes arabes sont comme des vaches : quand elles ont perdu un ou deux enfants, ce n’est pas grave, parce qu’elles s’en feront d’autres [3]… Une autre fois, dans un train de banlieue, un gros chauve s’installe à côté d’un petit maigre au teint bronzé, un pianiste chilien, depuis une décennie en Pologne : « T’es pas Arabe par hasard ? », lui demande le gros chauve gentiment. Et sans attendre la réponse, il passe à l’acte. Quand il le tabasse, les autres passagers admirent plus attentivement le paysage. « C’est la faute à ces mieux éduqués, ces plus aisés que d’avoir élevé ces “gamins” qui ne savent pas réagir autrement. Ce que nous vivons aujourd’hui en Pologne est le fruit des omissions de notre classe moyenne [4] », tente d’élucider une jeune Polonaise de peau noire qui se fit un jour gifler au milieu de l’élégant jardin de Saxe par un abruti aviné.

Elle a sans doute raison. Mais que faire quand cette spirale du mal est déjà en régime accéléré ? Sachant que non seulement le teint basané (ou un nez trop proéminent) est facteur de risque ? Qu’il suffit d’être non aligné à la cause, ou du moins non sympathisant avec cette hystérie patriotarde, pour être mis en joue. Quand on n’est pas « assez patriote », on devient forcément louche, dangereux et traitre. Il importe peu que ces derniers soient largement majoritaires…

Je suis en bas déjà et je marche vers mon vélo. Il est attaché au fond de la cour. Je sors mon lourd trousseau de clés, un véritable bric-à-brac… Non, nous les Polonais, on n’est ni plus ni moins racistes, bons ou méchants que les autres. Il y a assez d’exemples, pour témoigner du contraire, tant dans la vie quotidienne qu’en termes d’effort humanitaire institutionnalisé. Et combien de tolérance, d’ouverture d’esprit, combien de beaux sourires ! Des gens venus d’Afrique ou d’Asie ne sont pas rares à vanter l’hospitalité, la gentillesse et la franchise d’accueil qui leur est réservé par les Polonais, souvent gens simples et pas très riches. C’est que, on est quelque peu… pachydermes. En parole avant tout. Par exemple : combien de termes pour décrire les autres nations, races, religions, combien de primitifs patriotismes tribaux ? Et tout cela pour rendre notre expression plus vivante, plus créative, genre d’exercice de style. Les « Arabes » ont la peau basanée ? Non, ils sont beiges ou seulement « mouchetés ». Les Vietnamiens — des « sushis », les Noirs, des « asphaltes »… ha, ha, hi — ha, ha, ha, ça rigole sur le muret rouge. On dirait plutôt un complexe de supériorité sur les uns dû au sentiment d’infériorité envers d’autres. Les victimes ne sont jamais solidaires, nous enseigne Amos Oz [5].

Mais depuis les dernières législatives rien n’est plus comme avant. On voit revenir de vieux instincts qu’on croyait depuis longtemps enfouis sous terre. Ils surgissaient çà et là, certes, mais comme des cas qu’on croyait simplement pathologiques. Aujourd’hui, ils reviennent au grand jour sous l’effet des sous-entendus officialisés. Sécrétés à doses variées par les médias dits encore publics, mais qui ne servent plus que comme vulgaire outil de propagande à leurs patrons politiques, ils tombent cette fois sur un terroir abondement fertilisé. Leur rôle est de disqualifier et dénigrer l’Autre et en même temps de justifier les abus, les déplorables maladresses et la lamentable incompétence du pouvoir. En cherchant à fournir des jouissances substitutives, ils sanctionnent ces vieux fantasmes nationalistes et xénophobes chez ceux qui s’en nourrissaient de toute façon, mais montrent aussi le chemin à suivre aux indécis et hésitants. Il y a deux ans, Stasiuk pressentait déjà ce qui se tramait : La nation languit après une guerre. Après une occupation elle languit. Après un ennemi par ces temps maigres. Elle descend dans la rue et désire se battre, car depuis des lustres pas une goutte de sang elle n’a versée, et que son sang bout. L’hypertension a la Nation [6]

Et voici que l’ennemi est là ! Qui est-il exactement et qu’en fera-t-on ? Ceci n’est pas clair. Le dernier épisode de chasse aux sorcières aurait pu s’ouvrir avec l’attribution du prix littéraire Nike à Olga Tokarczuk pour ses Livres de Jacob. C’était à l’automne 2015. Cet épais volume d’un millier de pages présente une vision peu orthodoxe d’une société multiethnique et multiculturelle que fut la Pologne d’autrefois. Non qu’il se soit vendu en milliers exemplaires. C’est que lors de la cérémonie d’attribution, l’écrivaine se permit de déclarer devant les caméras : « Nous avons inventé l’histoire d’une Pologne tolérante, ouverte […] Alors que nous fîmes des choses terribles comme colonisateurs, comme majorité nationale qui réprimait ses minorités, comme propriétaires d’esclaves ou assassins des Juifs [7]. »

S’ensuivit l’inévitable déferlante de haine contre l’écrivaine, puis contre ceux qui l’ont défendu, contre ceux qui ont défendu les défendeurs et ainsi de suite. Jusqu’à ce qu’on assiste aujourd’hui à une véritable croisade contre les mécréants, un djihad toujours plus vigoureux contre les infidèles de mieux en mieux ciblés. Non, on n’est pas encore au Rwanda, loin de là. Et pourtant les références aux massacres de 1994, comme aboutissement ultime d’escalade de haine, reviennent dans certains discours, pas seulement en privé. Non, on n’en est pas encore là, non là-bas c’est l’Afrique, ici c’est l’Europe, non, même ces « croisés », ces « PiSlamistes [8] » comme on les nomme, ne sont pas à ce point déshumanisés…

Ce vendredi soir, il fait beau sur Varsovie. Mon vélo enfin détaché, je le pousse vers la sortie. En passant, je salue les jeunes picolant sur le muret qui me répondent gentiment, et je sors dans la rue. Je m’installe en selle et enfin respire. Le soleil couchant jette des rayons orangés et aveuglants, les ombres se couchent en taches noires, toujours plus longues. On se croirait dans un film romantique : les passants sont agréables et souriants. Pardon, merci, excusez-moi, après vous… Ces éclats de haine ont une contrepartie qui laisse espérer : plus ça râle en haut et chez les « vrais » Polonais, plus on devient humains et solidaires ici-bas. Demain, on manifeste encore notre désapprobation à cette politique du PiS dont l’absurdité nous rend perplexes. Combien sera-t-on cette fois ? Cinquante, cent, deux-cent-mille, ou seulement dix [9] ?

Il se fait tard et la circulation est faible dans les rues de mon quartier. Je sifflote en pédalant et me fais de vagues projets pour le weekend. Soudain, derrière mon dos j’entends vrombir un moteur poussif. C’est une vieille Golf qui me dépasse dans un vacarme de tôle mal assemblée, me forçant à serrer le trottoir. La voiture s’arrête au feu rouge, quelques dizaines de mètres plus loin, et se plante devant moi de manière à ne pas me laisser passer. Je m’arrête gentiment derrière, sinon, je me dis, je me mettrais en colère et la soirée serait fichue. Je me contente de regarder l’intérieur : un jeune conducteur devant. Sur la banquette arrière, sa jeune compagne et un bébé installé dans un siège règlementaire. Avant que le feu ne change, je jette un coup d’œil sur une petite banderole collée sur la lunette arrière : à gauche l’aigle blanc, emblème de Pologne ; à droite : une tête de mort. Au milieu il y a écrit : Mort aux ennemis de la patrie.

[1Tiré de son roman tardif sous le titre anglais Scum (Racaille) et traduit en français par Marie-Pierre Bay sous le titre parlant Le petit monde de la rue Krochmalna, Denoël, collection Folio 1991.

[2Aviva Krinski, « […] Balade sur les traces de Singer », Ha-Aretz, 17 octobre 2014.

[3Aleksandra Szyłło, « W pociągu rozmawiamy o dzieciach » (Dans le train, on parle enfants), Gazeta Wyborcza, 29 avril 2016.

[4Jacek Różański, « Czarnoskóra warszawianka uderzona w Ogrodzie Saskim. Polacy muszą si ocknąć i zatrzymać tę falę » (« Une Polonaise noire frappée au jardin de Saxe. Les Polonais doivent se réveiller et endiguer cette vague »), Gazeta Wyborcza, 11 mai 2016.

[5Phrase extraite du film Histoire d’amour et de ténèbres (2016) basé sur le roman d’Amos Oz du même titre.

[6Andrzej Stasiuk, « Czas Marny » (Temps maigres), Tygodnik Powszechny, 23 novembre 2014. Stasiuk, figure de proue de la littérature contemporaine polonaise, est un minutieux et impitoyable explorateur de la plus profonde province est-européenne, à laquelle il consacre ses récits majeurs. Parmi ses livres parus en français : Sur la route de Babadag (Christian Bourgeois, 2007), Dukla (Christian Bourgeois, 2003), Contes de Galicie (Christian Bourgeois, 2004).

[7Agnieszka Dobkiewicz, « Dłuższe śledztwo w sprawie hejtu wobec Olgi Tokarczuk » (Enquête prolongée au sujet des menaces contre Olga Tokarczuk), Gazeta Wyborcza, 9 avril 2016.

[8Un jeu de mots entre PiS (abréviation de « Droit et justice », nom du parti ultraconservateur, au pouvoir en Pologne depuis l’automne 2015) et « islamistes ». L’amère ironie de cette appellation fait allusion non seulement à la dérive antidémocratique et antieuropéenne du PiS, mais avant tout à alliance de ce parti avec des mouvements catholiques intégristes et à son rejet acharné de la diversité, démarche agrémentée au quotidien par des menaces quotidiennes contre ses opposants et critiques.

[9La manifestation du 7 mai 2016, organisée à Varsovie par le Comité pour la défense de la démocratie (KOD) et les partis d’opposition, a ressemblé un nombre record de 240.000 personnes, devenant ainsi le plus grand rassemblement citadin en Pologne depuis le début de la transformation démocratique en 1989.