Aux confins de la terre, de Lucas Bridges

Michel Molitor

À un général russe pour qui la Sibérie était au mieux un immense champ de manœuvre, le cinéaste Chris Marker rétorquait qu’il y avait heureusement beaucoup plus de choses en Sibérie que dans l’imagination d’un général russe. Les terres du bout du monde sont bien plus que des extrémités lointaines et perdues ; elles sont aussi au centre de cultures et d’expériences humaines. Il suffit de regarder. La Patagonie et la Terre de Feu sont de ces lieux mythiques, infiniment plus riches et complexes, que ce que croyaient en avoir vu ceux qui n’avaient fait qu’en longer les côtes, toutes dramatiques et spectaculaires qu’elles fussent.

Beaucoup de lecteurs ont découvert Bruce Chatwin à travers son livre En Patagonie, récit où l’imaginaire se confond avec la réalité dans une somptueuse aventure. Son livre était nourri de voyages, de lectures et de rêveries qui donnaient vie à une terre interprétée par le talent de l’écrivain [1]. D’autres ont eu le gout de la Patagonie avec les récits de William Henry Hudson, merveilleux naturaliste, écrivain génial, routard avant la lettre qui arpenta les terres de l’Amérique australe dans le dernier quart du XIXe siècle, mais dont le talent ne fut reconnu que bien plus tard [2].

Un éditeur belge, les éditions Nevicata, a eu la remarquable idée (et l’audace) de publier pour la première fois en français un autre ouvrage fétiche de la littérature anglo-saxonne consacré à la Terre de Feu : Aux confins de la terre d’Esteban Lucas Bridges, paru pour la première fois à la fin des années 1940 [3]. Ce livre-ci ne doit rien à l’imagination. À l’instar des récits de William Henry Hudson, il est le récit fouillé et très documenté de l’expérience d’une famille britannique établie en Terre de Feu aux alentours des années 1870. L’auteur lui-même y est né en 1874 et y a vécu jusqu’à la Première Guerre mondiale.

La Terre de Feu

La Terre de Feu est cet ensemble d’iles et d’archipels où s’épuise la cordillère des Andes, entre le détroit de Magellan et le cap Horn, au bout du continent américain. Le détroit de Magellan qui assure un passage difficile de l’océan Atlantique à l’océan Pacifique a été découvert en 1520. Après une expédition commandée par un marin anglais, le commodore Anson, à la fin du XVIIIe siècle qui recherchait d’autres passages, un navire commandé par le capitaine Fitz-Roy, le Beagle, a identifié en 1831 les côtes sud-ouest de la Terre de Feu. À son bord voyageait un jeune naturaliste, Charles Darwin, qui trouverait dans cette expédition l’inspiration et les sources matérielles des théories qui révolutionneront la biologie et les sciences de la nature. Cette région a été appelée « Terre de Feu » par les marins traversant ses détroits et qui voyaient des colonnes de fumée noire monter des rivages qu’ils croisaient. En réalité, des signaux d’alerte des Indiens à destination de ceux qui pêchaient en mer devant l’arrivée de ces voiles inconnues.

Jusqu’à la fin du XIXe siècle, quatre peuples vivaient en Terre de Feu : les Yaghan (sur la côte ouest, marins et pêcheurs), les Alakaluf (au nord-ouest), les Ona (des chasseurs du centre de l’ile), les Augh (des Ona du nord, dont la langue est proche de celle des Ona). Les Indiens de la Terre de Feu sont venus d’Asie, comme les autres habitants originaires des Amériques, il y a quarante-mille ans, probablement à travers le détroit de Behring. Les dernières études archéologiques indiquent que l’établissement en Terre de Feu remonterait à plus ou moins huit-mille ans. À l’époque où débute le récit de Lucas Bridges, entre sept et neuf-mille Indiens vivent en Terre de Feu. La « Grande Ile » est divisée en trent-neuf zones ou régions délimitées par des rivières, des rochers, des forêts, qui sont les territoires de chasse et de vie de groupe composés de quelques centaines de personnes. Jean Malaurie les appelle des peuples racine, autrement dit des peuples originaires, à l’instar des peuples premiers d’Amazonie ou d’autres endroits de la planète.

Des missionnaires britanniques…

Dès le milieu du XIXe siècle, des missionnaires britanniques ont tenté d’aborder la Terre de Feu. En 1848, Alan Gardiner, un ancien capitaine de la Royal Navy, tente, sans succès, d’aborder l’ile Picton au sud-ouest de la grande ile. Il reviendra en 1850 avec quelques camarades. Ils ne réussirent jamais à mener à bien leurs projets, confrontés à la violence de la nature et à l’hostilité des Indiens qu’ils tentaient d’approcher. En 1851, ils avaient tous disparu. Cette fragilité ne découragea pas la société religieuse qui avait envoyé Gardiner au bout du monde. Elle décida une nouvelle expédition qui résolut d’implanter une petite colonie aux iles Malouines et d’en faire la base à partir de laquelle on reviendrait en Terre de Feu. Les contacts avec la terre de Feu et les Fuégiens s’avérèrent infructueux et se soldèrent, une nouvelle fois, par la mort violente de plusieurs marins européens.

Un jeune Britannique, Thomas Bridges, décida une nouvelle approche de la question. Il a vingt-cinq ans. Avant son installation en Terre de Feu, il fera plusieurs allers et retours entre l’ile Keppel des Malouines où il est installé et la « grande ile » au sud du canal de Magellan. Au cours de ces voyages, il apprend la langue des Yaghan, un des quatre peuples occupant la Terre de Feu, Indiens nomades de la côte ouest, naviguant dans des canots d’écorce, pêcheurs et chasseurs d’otaries. Il convainc certains d’entre eux de l’accompagner à l’ile Keppel. Ces liens établis, la connaissance de la langue des Indiens Yaghan, combinée à une solide audace, le conduiront en 1871 à s’établir avec sa femme et quelques compagnons sur le rivage du canal de Beagle, au sud-ouest de la Terre de Feu, dans un site, alors désert, où s’édifiera plus tard Ushuaia. Près de là, ils créeront une ferme qui sera dénommée Harberton, du nom du village natal de sa femme dans le Devon. Thomas Bridges et sa femme Mary auront six enfants, la plupart nés en Terre de Feu, parmi lesquels, Lucas, l’auteur d’Aux confins de la Terre né en 1874.

Commence alors une aventure peu commune. En même temps que le jeune garçon s’initie avec ses frères, sous la conduite de leur père, à la construction d’une ferme et à l’établissement d’un élevage, il fréquente les familles indiennes de leur entourage, apprend à connaitre leur langue et s’immerge en profondeur dans leur système de vie. Lucas Bridges apprend à chasser avec les Indiens, s’initie à leurs techniques de survie, découvre la nature avec leurs yeux.

Et des Indiens…

Les Indiens Yaghans de la côte ouest comme les Indiens Onas du centre de l’ile qu’il côtoiera plus tard sont des nomades qui pérégrinent le long ou au travers de la Terre de Feu au gré de leurs chasses. Certains, très peu nombreux, finiront par accepter occasionnellement le travail que leur proposeront les colons, mais jamais de manière régulière. Ce n’est que vingt-cinq ans plus tard, quand les activités d’élevage auront pris une grande extension, que quelques Indiens se résoudront à une occupation régulière, telle la tonte des moutons. Mais, à ce moment-là, la Terre de Feu se sera transformée en zones de pâturage où les Indiens ne pourront plus mener leur existence de chasseurs libres.

Lucas Bridges vivra les trente dernières années de ces groupes indiens comme ils existaient depuis des millénaires. L’étroite proximité qu’il entretient avec les Fuégiens lui permettra d’être initié comme tout jeune Indien au moment du passage à l’âge adulte et il sera adopté par un père Ona. Il sera un Ona d’honneur, dira de lui Jean Malaurie.

Cette connaissance du monde ona lui permettra de rapporter de manière colorée, détaillée et précise les manières de vivre et les coutumes, les croyances et les mythes, les techniques de chasse et les procédures alimentaires dont il a une connaissance intime. Les Indiens vivent dans une symbiose étroite avec une nature sauvage et rude dont ils retirent les ressources nécessaires à leur existence. Ils s’organisent en petits groupes familiaux de quelques dizaines de personnes, parfois moins. Il n’y a pas de hiérarchie bien définie. Chaque homme peut être investi d’une responsabilité d’autorité en fonction d’une circonstance : chasse, expédition, conflit avec un autre groupe. Il existe des sorciers, personnages dotés de certains pouvoirs, selon les cas guérisseurs, mémoire du groupe ou interprètes des forces surnaturelles. La violence est banalisée. Tuer un homme d’un autre groupe pour lui prendre une femme convoitée est une pratique admise. Les hommes sont le plus souvent polygames et ont deux ou trois compagnes, les plus jeunes étant généralement soumises à l’autorité des plus anciennes. Rechercher une femme dans un autre groupe ou dans une autre famille est une nécessité bien connue des Indiens.

À travers tout son récit, Lucas Bridge démontre comment les Fuégiens, qui au premier abord semblent des êtres frustres et pillards, pratiquent en réalité des rites sociaux d’une grande complexité et qui ne sont paradoxaux qu’en apparence. Ainsi, montrer de la gratitude lorsque l’on reçoit un morceau de viande en partage au retour d’une chasse où l’on n’a rien pris soi-même serait avouer une forme de faiblesse à l’égard du donateur, mais aussi le déshonorer. La meilleure manière de l’honorer sans perdre la face est de faire comme si de rien n’était. Lorsqu’on est victime d’une plaisanterie ou d’un mauvais tour, il faut en rire le premier, même si, en fonction de la profondeur de l’injure, on reporte la vengeance à plus tard. La force et l’habileté sont des conditions de la survie, mais on n’en abuse jamais.

Les Indiens de la Terre de Feu sont des peuples nomades. Les uns (les Ona) sont chasseurs, les autres (les Yaghan) sont pêcheurs, vivant dans des conditions extrêmes, ignorant l’agriculture ou la poterie. Ils maitrisent des technologies de base qui leur permettent de construire les canoës d’écorce avec lesquels ils chasseront les animaux marins. Ils fabriquent des arcs et des flèches très efficaces et des harpons dont les pointes sont faites d’ossements trouvés dans le crâne de baleines échouées. Les Indiens de la Terre de Feu ignorent la métallurgie. Leurs huttes toujours provisoires sont faites de branchages et de peaux de bête. Ils sont vêtus d’un petit tablier et de capes de peau de guanaco (un animal proche du lama qui est la source première de nourriture des Ona).

Lucas Bridges consacre de nombreux chapitres à la description des manières indiennes de chasser, de pêcher, de vivre dans une nature fondamentalement hostile. Vue par les yeux d’un Européen standard, la Terre de Feu est une région particulièrement rude marquée par des tempêtes violentes, des hivers très rigoureux, le froid et la pluie. Dans l’édition 2006-2007 du Guide du routard consacré au Chili, on écrit : « À Punta Arenas (au bord du canal de Magellan, ndlr) il faut avoir une constitution solide pour vivre toute l’année. Grands froids, grands vents, grande solitude et grand isolement [4]. » Darwin écrivait déjà : « Dans ce climat, où les tempêtes se succèdent presque sans interruption avec accompagnement de pluie, de grêle et de neige, l’atmosphère semble plus sombre que partout ailleurs » (Darwin, I, p. 231). Cette observation est datée du 20 décembre 1832, au départ de l’été austral, l’équivalent du 21 juin dans l’hémisphère nord…

Grâce aux Indiens, Lucas Bridges découvre qu’il est possible de connaitre le monde — et d’abord la nature — par d’autres moyens que le simple raisonnement. À sa manière, il s’est « ensauvagé » en apprenant des Indiens un nouvel usage de ses sens. Il dira toujours son admiration pour leurs compétences, pour la richesse de leurs expériences. Ils ont fait de la pénurie un art de vivre. Ils gèrent la précarité de leurs conditions d’existence par un équilibre rigoureux avec leur environnement, ne prélevant dans celui-ci que le strict nécessaire.

Les premières équivoques

Lors des premières expéditions à travers les canaux de la Terre de Feu, les marins et les savants, naturalistes ou autres qui les accompagnaient, étaient entrés en contact avec les Indiens. Ils en avaient même ramené quelques-uns en Grande Bretagne où ils finirent par être présentés à la Cour… Dès leur retour, ces Indiens avaient largement disparu et perdu tout contact avec le vernis de culture occidentale dont on avait tenté de les colorer. Certains furent retrouvés ultérieurement, mais ils n’ont jamais été les alliés ou les médiateurs des entreprises de colonisation qu’on aurait voulu qu’ils deviennent. Néanmoins, des contacts linguistiques élémentaires avaient été établis. Ils ont été à la source de très remarquables quiproquos. Ainsi, les membres de l’expédition de Beagle, en 1826, étaient convaincus que les Fuégiens étaient cannibales. Lucas Bridges tente de reconstituer les facteurs qui ont contribué à cette conclusion fort éloignée de la réalité. Les Indiens interrogés avaient une connaissance très limitée de l’anglais et répondaient souvent par oui ou par non. Surtout, ils donnaient des informations de manière à faire plaisir à leurs interlocuteurs, ne se souciant nullement de rapporter des faits exacts. Leurs témoignages « ne sont rien d’autres que l’accord donné aux suggestions qui leur étaient faites » (Bridges, p.46). Lucas Bridges propose un (savoureux) dialogue indiquant les étonnants préjugés des enquêteurs, mais aussi la subtilité des Indiens qui leur répondent. « Nous pouvons imaginer, écrit-il, leur réaction devant des questions aussi ridicules que celles-ci : “Tuez-vous des hommes pour les manger ?” D ‘abord embarrassés, ils finissaient, à force de répétition, par saisir le contenu de la question et ils réalisaient le genre de réponse qu’on attendait d’eux. Aussi acquiesçaient-ils tout naturellement. L’enquêteur poursuivait : “Quelles personnes mangez-vous ?” Pas de réponse. “Mangez-vous les méchants ?” “Oui.” “Quand il n’y a pas de méchants, que se passe-t-il ?” Pas de réponse. “Mangez-vous les vieilles femmes ?” “Oui.” » (id.). Etc. Lucas Bridges explique que leur connaissance de l’anglais s’améliorant, ces Indiens ont dû trouver un extrême plaisir à multiplier les élucubrations qui ont conduit leurs interlocuteurs à une complète méconnaissance des mœurs des Indiens Fuégiens.

Charles Darwin, dans son Voyage d’un naturaliste autour de la terre, rapporte ceci : « Quand les différentes tribus se font la guerre, elles deviennent cannibales. S’il faut en croire le témoignage d’un jeune garçon […] il est certainement vrai que, lorsqu’ils sont vivement pressés par la faim en hiver, ils mangent les vieilles femmes avant de manger leurs chiens ; quand M. Low demanda au jeune garçon pourquoi cette préférence, il répondit : “Les chiens attrapent les loutres et les vieilles femmes ne les attrapent pas.” Ce jeune garçon raconta ensuite comment on s’y prend pour les tuer : ”On les tient au-dessus de la fumée jusqu’à ce qu’elles soient étouffées […]” » (Darwin, I, p. 234) [5].

Il faut dire que Darwin, naturaliste de génie était fort marqué par les préjugés anthropologiques de son temps. « Je ne me figurais pas combien est énorme la différence qui sépare l’homme sauvage de l’homme civilisé, différence certainement plus grande que celle qui existe entre l’animal sauvage et l’animal civilisé, ce qui explique, d’ailleurs, par ce fait, que l’homme est susceptible de faire de plus grands progrès » (Darwin, I, p. 224).

Au départ d’une observation sommaire, Darwin avait également conclu au caractère très élémentaire de la langue des Indiens, faite de grognements : « À notre point de vue, le langage de ce peuple mérite à peine le nom de langage articulé. Le capitaine Cook l’a comparé au bruit que se ferait un homme en se nettoyant la gorge, mais très certainement aucun Européen n’a jamais fait entendre bruits aussi durs, notes aussi gutturales en se nettoyant la gorge » (Darwin, I, p.25) [6]. Thomas Bridges,
le père du narrateur, s’attachera au contraire à démontrer la complexité et la richesse de la langue des Yaghan. Il mettra trente ans à rédiger un dictionnaire yaghan-anglais comportant trente-deux-mille mots [7]. Lucas Bridges pratiquera lui aussi les langues des Yaghan et des Ona qu’il parlera couramment, mais il en parle relativement peu dans son livre. Bruce Chatwin, dans son livre En Patagonie, nous en dira un peu plus. Dans son entreprise missionnaire, Thomas Bridges était confronté à la nécessité de transposer les concepts et idées des Évangiles dans la langue de ses interlocuteurs. Souvent, il déboucha sur des impasses. « En constatant dans les langues “primitives” une pénurie de mots pour les idées morales, nombreux furent ceux qui en conclurent que ces idées n’existaient pas. Mais les concepts de “bon” ou de “beau”, si essentiels dans la pensée occidentale, sont sans signification s’ils ne plongent pas leurs racines dans les choses. » (Chatwin, p. 213). En réalité, dit Chatwin, les Indiens « prenaient les matériaux de leur milieu et les transposaient en métaphore pour exprimer des idées abstraites » (Id.). Thomas Bridges, malgré son immense travail de traduction n’avait pas compris cette dynamique. L’aurait-il découverte, dit encore Chatwin, son travail n’aurait jamais été terminé. Et il ajoute, pour couper court à cette idée fausse d’une langue « élémentaire » : « Que penser d’un peuple qui définissait la monotonie comme “absence de camarade” » (Chatwin, p. 214).

Dans son livre, Lucas Bridges n’entre pas dans ces considérations. Son récit est une relation détaillée qui ne s’assortit d’aucune théorie, d’aucune interprétation. Il raconte la chronique des Yaghan et des Ona à travers des épisodes de l’histoire des individus ou des familles dont il partage un moment l’existence.

Pour Lucas Bridges, si l’Indien est un autre, il est un autre simultanément familier et lointain, radicalement différent et pourtant proche. S’il les connait parce qu’il partage certains moments de leurs existences, il ne les juge jamais, même s’il lui faut construire et faire admettre les règles du jeu qui rendent la cohabitation possible à défaut d’être féconde. Par exemple, il raconte comment il s’est fait admettre par des familles ou des groupes ona en participant à certaines de leurs coutumes. Les Indiens pratiquent la lutte, comme un sport qui implique une certaine égalité (on ne lutte pas avec un adolescent ou une personne qu’un accident aurait affaibli). Mais la lutte est aussi un rite qui manifeste l’absence de peur ou une compétition qui confère de l’autorité. Elle peut être très brutale, même si elle est régie par un minimum de codes. Dans certains cas, elle sera une manière d’éliminer un rival qu’on aurait autrement tué. Lucas Bridge a souvent lutté avec des Indiens, soit par simple plaisir de mesurer sa force, soit pour établir son statut parmi eux à partir de leurs propres principes.

La fin d’une histoire

Lucas Bridges, comme son père avant lui, a été le témoin de la disparition des peuples de la Terre de Feu. Sans qu’il en donne d’explication précise, il est clair que le passage de l’entreprise missionnaire de Thomas Bridges vers une activité d’éleveur est lié à une décroissance des populations indiennes. Au moment de l’arrivée des missionnaires britanniques en Terre de Feu, les populations fuégiennes comptaient entre sept et neuf-mille individus.

Les Bridges et l’une ou l’autre familles associées au travail missionnaire sont établis dans l’ile depuis 1871. En 1884, le gouvernement argentin va établir un poste avancé au bord du canal de Beagle, considérant qu’il lui faut marquer sa présence dans cette ile qu’il partage avec le Chili. Les Chiliens ont établi une colonie pénitentiaire à Punta Arenas, sur la rive septentrionale du détroit. Les Argentins feront la même chose à Ushuaia en y ouvrant un bagne. La découverte d’or dans le sable des plages sur la côte ouest de la Terre de Feu sera à l’origine de l’afflux de mineurs à la recherche de la fortune. Les filons s’avèreront assez pauvres et les mineurs s’en iront en laissant derrière eux maladies, armes et alcoolisme. À cette époque, la Terre de Feu est le refuge — largement mythifié — de divers proscrits : anarchistes russo-argentins, bandits américains, émigrés croates. Des personnages nouveaux, mi-aventuriers, mi-entrepreneurs, vont découvrir que la Terre de Feu est très propice à l’élevage du mouton. Dès le milieu des années 1880, les Bridges obtiendront du gouvernement argentin une première concession de 20000 hectares. D’autres éleveurs négocieront des concessions comparables. Les élevages seront progressivement clôturés à la grande surprise des Ona, nomades qui circulent librement sur tout le territoire. Certains éleveurs entreprendront l’élimination d’Indiens considérés comme des obstacles à l’exploitation rationnelle de l’ile.

Une mission salésienne est établie plus au nord, le long du détroit de Magellan, sur l’ile Dawson. Sous le couvert de les éduquer, elle entreprendra une sédentarisation meurtrière des Indiens, en les coupant de leurs racines et de leurs modes de vie. Les colons conduisaient par la force les Indiens à la mission : « Certains penseront que ce fut méritoire parce qu’ils débarrassaient le pays d’une dangereuse vermine et qu’en même temps, ils contribuaient à réformer les sauvages et à les transformer en citoyens utiles. D’un autre côté, on peut considérer cette manière de faire comme la condamnation d’aborigènes libres à une espèce de servitude pénale, eux qui étaient les maîtres légitimes de cette terre. » (Bridges, p. 312). Lucas Bridges n’en dit pas plus. Ce qu’il écrit est déjà un jugement. Beaucoup d’Indiens mourront ; de maladies reçues de leurs contacts avec les Blancs ou de déréliction. Un chef Indien remis à la mission par des colons après une évasion lui dira avant de mourir : « La nostalgie est en train de me tuer »(Bridges, p. 313). Bridges commente : « La liberté est précieuse aux hommes blancs. Pour les vagabonds indomptés de la nature, elle est une absolue nécessité » (id.). Même constat, sans passion. Il écrira un peu plus loin qu’il était d’autres méthodes : la chasse et le meurtre d’Indiens contre des primes, voire l’empoisonnement de moutons morts ou de cadavres de baleines dont les Indiens étaient friands. Un éleveur écossais tueur d’Indiens expliqua un jour que l’assassinat des Indiens « était un acte humanitaire si on avait le cran de le faire. Il expliquait que ces gens ne pourraient jamais vivre avec les Blancs, et que plus vite on les exterminerait, mieux ce serait, car il était cruel de les tenir en captivité dans une mission où ils languissaient misérablement et mourraient de maladies importées » (Bridges, p. 315). Dans une annexe au récit de Lucas Bridges, Denis Chevallay écrit qu’on peut parler de génocide pour décrire la disparition des Indiens de la Terre de Feu. Mais l’instrument du génocide a moins été le massacre systématique que les diverses maladies importées (rougeole, variole et autres) pour lesquelles les Indiens n’avaient aucune immunité. Pour les Indiens de la côte ouest, la disparition de leurs ressources alimentaires — comme les otaries — suite à la concurrence féroce des chasseurs chiliens ou nord-américains a été une autre source de dépérissement par la raréfaction drastique des ressources alimentaires.

Retour à l’histoire de la famille Bridges. Thomas Bridges meurt en 1898 lors d’un séjour à Buenos-Aires. La grande ferme d’Harberton qu’il a développée depuis vingt-cinq ans près d’Ushuaia est exploitée par deux autres de ses fils pendant que Lucas va créer une nouvelle estancia sur la côte ouest : Viamonte [8]. Il l’établira avec l’aide d’Indiens Ona qui participeront aux travaux de construction d’une piste qui rejoindra les deux fermes Bridges à travers cordillères montagneuses et marécages. Quelques Onas seront sédentarisés par les activités d’élevage de moutons.

Lucas Bridges retournera au Vieux Pays en 1914 et participera aux combats de la Première Guerre mondiale dans l’armée britannique. À sa démobilisation en 1919, il recherche de nouvelles activités. « Le seul travail pour lequel je me sentais du gout consistait à ouvrir de nouvelles pistes. Il me fallait donc des terres vierges. La pensée que des milliers d’hectares dans des coins reculés de la planète restaient dépeuplés et improductifs me causait un trouble permanent »(Bridges, p. 590). Il créera donc un ranch en Afrique du sud. De retour en Amérique du sud, il créera une nouvelle ferme dans la région d’Aysen, en Patagonie chilienne. Les descendants de la famille Bridges sont toujours attachés à ces diverses exploitations. Lucas Bridges mourra à Buenos-Aires en 1949. Dans une postface à cette édition, Denis Chevallay écrit qu’en 2010, il n’y a plus d’Ona et que leur langue est éteinte. Il existe encore une centaine de Yaghan métissés. Une seule femme parle encore la langue de leurs ancêtres. Une vingtaine d’Alakaluf vivent aujourd’hui près de Punta Arenas et leur langue est encore parlée par cinq personnes. La somme des connaissances élaborées par les Fuégiens au cours des millénaires, leurs histoires et leurs mythes, leurs langues complexes et riches ont définitivement disparu.

Les derniers hommes

Lucas Bridges et son père, Thomas Bridges, ont vécu à côté des peuples originaires de la Terre de Feu, en apprivoisant très progressivement certains Indiens dont ils ont croisé les destinées. Tout le récit de Lucas Bridges et la quantité comme la qualité des informations qu’il rapporte à leur sujet indique combien ils les ont respectés et estimés. Il n’y a à aucun endroit du livre de jugement sur les manières de vivre des Fuégiens, sur leurs mœurs parfois brutales. Il n’y a ni explication, ni théorie, simplement le compte rendu détaillé, la description minutieuse et empathique des populations qu’ils ont côtoyées. À cet égard, Aux confins de la terre est sans doute une source unique et exemplaire sur les peuples fuégiens, une mémoire précieuse. Mais le livre éclaire également une contradiction tragique. Le récit de Lucas Bridges est construit sur un double mouvement : d’abord, la restitution du monde des Indiens de la Terre de Feu, mais aussi, en mineur, l’histoire de leur disparition progressive ; ensuite la colonisation progressive de la Terre de Feu au départ de l’initiative de missionnaires britanniques bientôt suivis par d’autres colons. Les deux mouvements ne sont évidemment pas indépendants l’un de l’autre. « J’avais espéré, écrit Bridges, que la Terre de Feu deviendrait une patrie heureuse pour les dignes descendants des fiers et splendides ancêtres qui avaient si librement parcouru ses forêts. Mon attente fut déçue. Avec la pénétration sans frein de la civilisation dans un si petit pays, le mode de vie des Indiens ne pouvait prévaloir » (Bridges, p. 597). La tristesse de Bridges est évidente, mais à nouveau il présente cette situation comme un fait, sans autre jugement. Or, c’est le même homme qui ne peut imaginer qu’il reste quelque part sur la planète des hectares dépeuplés et improductifs et qui regrette, comme une fatalité, la disparition des peuples libres qui vivaient de l’inoccupation productive de ces mêmes espaces. Cette contradiction n’échappe pas à Jean Malaurie qui, dans la préface suggestive qu’il donne à ce livre, écrit : « L’histoire de l’homme, habité par l’idée de progrès, est tragique. Elle a deux faces et, à la fin des fins, elle est, pour tous, suicidaire » (Bridges, p. 24). Cette histoire ne se répète-t-elle pas aujourd’hui en Amazonie, en Équateur, en Nouvelle-Guinée, là où des peuples qui revendiquent leur qualité de peuples premiers défendent aujourd’hui leurs territoires d’une très riche diversité biologique au nom de ce qu’ils appellent le bien vivre ? Seront-ils entendus ?

[1Bruce Chatwin, En Patagonie, Grasset, coll. « Les cahiers rouges », 2002. Récit de voyage fascinant d’un écrivain remarquable jouant sur le double registre de l’imaginaire et du compte rendu. Du même auteur, on lira Le chant des pistes qui a pour héros les aborigènes australiens.

[2William Henry Hudson, Un flâneur en Patagonie, Petite bibliothèque Payot, 1990.

[3Lucas Bridges, Aux confins de la Terre, une vie en Terre de Feu (1874-1910), éditions Nevicata, 2010.

[4Chili, Guide du routard, 2006-2007, p.372.

[5Charles Darwin, Voyage d’un naturaliste autour du monde, volume I et II, La Découverte, 1982.

[6Charles Darwin a vingt-deux ans quand il participe à l’expédition du Beagle en 1831. Les préjugés relatifs à l’homme sauvage dont il est fait état ici ne doivent pas dissimuler le talent littéraire et le génie qu’il manifeste déjà dans l’observation de la nature et de certains faits sociaux. Son Voyage d’un naturaliste autour du monde reste un récit tout à fait passionnant.

[7L’histoire de ce dictionnaire est en soit un roman. En 1898, il fut prêté par Th. Bridge au Dr F.A. Cook, médecin de l’expédition du Belgica commandée par A. de Gerlache, qui s’engagea à le faire publier. Ce qu’il fit, mais dans un premier temps sous son nom. Peu après, cette imposture fut corrigée, mais le manuscrit avait disparu. Après de multiples péripéties, il fut retrouvé en 1945 dans une ferme allemande. Il est aujourd’hui au British Museum.

[8Celle-ci existe encore, au sud de Rio Grande devenue une ville industrielle et offre des chambres d’hôtes aux touristes de passage. Voir http://www.estanciaviamonte.com/indice.htm. On peut y lire : « L’estancia Viamonte a été créée en 1902, avec le souci de protéger les Indiens Ona (Selknam), par les fils du révérend Thomas Bridges, le premier Européen à s’établir en Terre de Feu. […]…) Cette époque étant difficile pour les indigènes, la famille fit son possible pour les aider en apprenant leur langue et en leur offrant une protection contre le monde moderne menaçant. Les frères Bridges créèrent la nouvelle estancia en ouvrant une piste historique à travers le sud des Andes, pour y conduire des troupeaux de brebis depuis Harberton, la ferme la plus ancienne de la partie argentine de l’ile. Pendant longtemps, des Ona participèrent aux travaux de l’estancia. Des membres de la quatrième, cinquième et sixième générations de la famille vivent toujours dans les deux fermes. »