Automne-hiver : chaud le social !

Michel Capron

À la suite d’un début d’automne déjà socialement agité, l’opposition aux intentions des négociateurs gouvernementaux, puis aux décisions prises par le gouvernement Di Rupo en matière socioéconomique, n’a pas faibli : une concentration de militants au Heysel le 15 novembre, une manifestation nationale à Bruxelles le 2 décembre, une manifestation à Liège le 7 décembre, une grève des services publics le 22 décembre et enfin une grève générale le 30 janvier 2012. En réaction, les partis de droite ont jugé grèves et manifestations inutiles et irresponsables, voire néfastes pour la santé économique du pays. Si PS, SP.A, CD&V et CDH disent comprendre ces grèves, le gouvernement fédéral reste déterminé — sous la pression des instances européennes et des agences de notation — à exécuter les décisions prises. FEB, Unizo, Voka et UWE ont clamé leur indignation face aux irresponsables « gréviculteurs » et remis une fois de plus sur la table l’indexation des salaires, source du dépérissement de la compétitivité de leurs entreprises.

En outre, les médias, s’érigeant en porte-paroles supposés de leur lectorat, censé résigné et déjà satisfait d’avoir enfin un vrai gouvernement, n’ont pas hésité à discréditer ces mouvements sociaux, surtout les grèves du 22 décembre et du 30 janvier. Or ces manifestations de mécontentement syndical sont dues à la fois au caractère antisocial de certaines mesures (en matière de prépensions, de pensions et d’allocations de chômage notamment) et aux lacunes manifestes de la concertation sociale. Elles ont amené le gouvernement fédéral à concéder au moins quelques « adaptations » et à engager une concertation avec les interlocuteurs sociaux, même si, après avoir écouté leurs revendications, il s’agissait surtout de faire « passer » ses mesures, quelque peu adaptées à la marge. Je me propose d’analyser brièvement les différents mouvements sociaux qui se sont déroulés entre la mi-novembre et la fin janvier.

La concentration syndicale du 15 novembre

Une concentration de quelque 6.000 militantes et militants des trois syndicats (CSC, FGTB et CGSLB) s’est tenue le 15 novembre au Heysel, en signe de mise en garde envers les négociateurs gouvernementaux, mais aussi envers le patronat, en préparation de la manifestation nationale du 2 décembre. Les différents leadeurs syndicaux s’opposent aux tendances observées dans le chef des négociateurs Open VLD et MR : des attaques contre les allocations de chômage, les prépensions et les pensions, le crédit-temps et l’indexation des salaires. Comme l’a souligné Anne Demelenne, secrétaire générale de la FGTB : « […] l’austérité n’est pas la solution, mais le problème [1] ! » ; de même, Claude Rolin, secrétaire général de la CSC, attaque les politiques d’austérité menées par plusieurs gouvernements européens et cible le « modèle allemand » qui appauvrit massivement les travailleurs. Les syndicats proposent une « Plateforme commune [2] » comprenant un ensemble de revendications : une politique de relance économique ; le maintien de l’indexation automatique des salaires et des allocations sociales et donc de l’emploi et du pouvoir d’achat ; le maintien du système de prépension, du crédit-temps et du système actuel des allocations de chômage ; l’obligation, pour le patronat, d’offrir à tous les travailleurs disponibles la possibilité d’un accès à l’emploi ; le renforcement des services publics ; une régulation efficace du secteur financier et la levée du secret bancaire ; une fiscalité socialement juste et la suppression de la déduction fiscale pour intérêts notionnels ; une taxe sur les transactions financières ; l’émission effective d’euro-obligations pour mettre fin à la spéculation financière et permettre aux États de relancer l’économie. Les syndicats prônent une stratégie de mobilisation graduelle avec comme premier point d’orgue la manifestation nationale à Bruxelles.

La manifestation nationale du 2 décembre

Cette manifestation constitue un premier moment fort d’une mobilisation syndicale que le patronat tente d’éviter. La FEB appelle le 27 novembre les syndicats à la responsabilité et donc à renoncer à cette manifestation nationale. Plus explicitement, l’Unizo rappelle que les négociateurs ont veillé à préserver le pouvoir d’achat des travailleurs et que, si les employeurs ont eux aussi des problèmes avec certaines mesures du budget proposé, ils réagissent en travaillant davantage, alors que les travailleurs vont manifester et faire grève. Dans la foulée, l’Unizo ouvre un site web www.wijstakenniet.be ciblant la manifestation du 2 décembre et les grèves qui l’accompagneront. Cette prise de position sera appuyée par 49.608 internautes.

Ces oppositions patronales n’y changent rien : la manifestation rassemble quelque 70.000 travailleurs à Bruxelles et est accompagnée de mouvements de grève dans plusieurs grandes entreprises, la grande distribution et des grèves dans les TEC, à la STIB et chez De Lijn. La manifestation a pour motifs principaux le fait que les alternatives syndicales, notamment en matière de relance économique, n’ont pas été entendues, que les négociateurs n’ont pas consulté les interlocuteurs sociaux et qu’une forte injustice sociale est ressentie par les travailleurs par rapport aux mesures de ce budget fédéral.

Lors de la manifestation, les leadeurs syndicaux ont martelé leurs revendications. Ainsi, Claude Rolin a insisté : « Cette crise n’est pas la nôtre, c’est celle d’un capitalisme financier dérégulé. Pourtant c’est aux salariés, aux allocataires sociaux que l’on présente l’addition [3] ». Pour sa part, Anne Demelenne souligne que : « Au lieu de rendre les allocations de chômage dégressives, il faudrait dégraisser les bonus des tradeurs et les dividendes aux actionnaires [4] ». À l’issue de la manifestation, les dirigeants syndicaux ont été reçus par Elio Di Rupo qui dit comprendre leur inquiétude, mais ne pas pouvoir se prononcer au nom d’un gouvernement qui n’est pas encore formé, tout en soulignant la nécessité de la concertation sociale. De leur côté, Open VLD et MR disent également comprendre les inquiétudes, mais soulignent que ce budget est équilibré, que les charges décidées visent à sauver la sécurité sociale, même si toutes les catégories de la population sont touchées. Quant aux médias, ils restent sceptiques par rapport à cette manifestation. Ainsi, Béatrice Delvaux, après avoir souligné dans son éditorial, ce qui avait été obtenu face à l’Europe et aux créanciers, s’interroge : « Quelle drôle de date ! À part pour dire sa peur, formuler des exigences, exprimer des interdits, quel est le sens d’une manifestation de cette ampleur alors qu’il n’y a plus rien à demander à des négociateurs qui ont bouclé leur budget [5] ? » C’est dire que cette manifestation, si elle a constitué une démonstration de force de la part des syndicats, interpelle et suscite aussi des réactions interrogatives ou négatives au sein de l’opinion publique.

Le 7 décembre se déroule à Liège une manifestation de soutien aux sidérurgistes d’ArcelorMittal (dans le cadre d’une journée d’action européenne) en protestation contre la décision du groupe de fermer la phase à chaud à Liège [6]. Cette manifestation rassemble quelque 20.000 travailleurs, sous le slogan « La sidérurgie est à nous ». Elle rappelle les principales revendications syndicales et notamment le maintien de la phase à chaud et la consolidation de la phase à froid de la sidérurgie liégeoise. Elle constitue aussi un appel aux pouvoirs politiques afin qu’ils soutiennent ces revendications.

Le 14 décembre le front commun syndical (CSC, FGTB, CGSLB) dépose un préavis de grève générale et/ou sectorielle pour le 30 janvier 2012 au plus tard. Il réclame une concertation et dépose un cahier de revendications commun. Celui-ci s’adresse au nouveau gouvernement fédéral et aux employeurs. Il comporte sept grands chapitres : une critique de certaines mesures d’assainissement (qui touchent les jeunes, les chômeurs de longue durée, les travailleurs âgés et les femmes) ; la demande d’un plan de relance de l’emploi pour jeunes et moins jeunes ; les fins de carrière et la conciliation vie privée-vie professionnelle ; une fiscalité plus juste et une régulation forte de la finance ; le pouvoir d’achat ; les services publics ; l’Europe sociale et une croissance durable. Selon les syndicats, la grève pourrait être évitée si la concertation débouche sur des résultats concrets. Cette initiative syndicale a le don d’énerver la FEB : « Leur stratégie frappe les entreprises en tant que moteur de l’emploi et de la prospérité, complique encore la reprise de notre économie, menace de mettre le feu aux poudres, au risque de placer à nouveau notre pays sur le radar des marchés financiers, et attise le risque de récession [7]. »

La grève générale des services publics le 22 décembre

Cette grève générale est provoquée par les propos pour le moins maladroits, sinon provocateurs, du ministre des pensions, Vincent Van Quickenborne (Open VLD). Celui-ci déclare, le 16 décembre, qu’il s’agit de faire voter la réforme du système des pensions et prépensions par le Parlement avant la fin de l’année. Il estime qu’il y a eu concertation : réunion du comité de gestion pour les pensions du secteur privé (où siègent les interlocuteurs sociaux) ; convocation la semaine suivante du Comité A pour les fonctionnaires. Selon lui la concertation reste possible, mais il est illusoire de croire qu’elle modifiera le contenu de l’accord gouvernemental en la matière [8]. Sans ambigüité, le ministre des Pensions veut, à terme, aboutir à un seul régime de pensions.

La position syndicale s’avère délicate : la réforme des pensions ne leur plait pas du tout, mais les instances syndicales tentent de ne pas compliquer la tâche du Premier ministre au sein de sa coalition. Néanmoins, le 19 décembre, les syndicats des services publics décident d’un préavis de grève générale des services publics (les administrations, les entreprises publiques — SNCB et BPost —, l’enseignement, De Lijn, les TEC et la STIB) pour le 22 décembre en riposte aux projets relatifs aux pensions que le Parlement devrait voter ce jour-là.

La grève générale des services publics du 22 décembre est précédée, dès le 20 décembre, par des arrêts de travail spontanés des cheminots dans le Hainaut, une action amplifiée le 21 décembre au matin : ils anticipent le mouvement, étant donné qu’eux aussi sont dans l’ignorance de ce que le gouvernement leur réserve en matière de pension. La grève du 22 décembre est en général bien suivie dans les différents secteurs des services publics [9], certaines entreprises privées ayant également débrayé. Il en résulte les inévitables problèmes de mobilité qui ont sans doute amplifié l’impact du mouvement mais ont fait réagir des internautes flamands sur Facebook sous le slogan « Wij zijn het beu ! », visant clairement la grève à la sncb. Par ailleurs, les médias ne se sont pas privés de critiquer cette grève [10]. Son ampleur n’a toutefois pas suffi à empêcher le vote au Parlement du volet « pensions » dont l’application sous forme d’arrêtés royaux devrait être réalisée pour le 30 avril au plus tard. Ce qui laisse donc, malgré tout, un (petit) espace pour la concertation et le recours à quelques mesures correctrices à la marge.

La grève générale du 30 janvier 2012

Vers la mi-janvier, le gouvernement fédéral a tenté de remettre en selle la concertation sociale. Aux yeux des syndicats, cette concertation n’a produit aucun résultat : elle s’est limitée à la mise en place de groupes de travail techniques, le gouvernement refusant toute concession significative. Le front commun syndical, conscient qu’il faut réaliser des économies, estime cependant que ce ne peut être au détriment des seuls travailleurs et juge donc que les mesures gouvernementales rendent la grève générale inévitable. Les syndicats se disent néanmoins partisans de poursuivre la concertation, notamment dans la perspective d’aboutir à des mesures concrètes de relance de l’emploi, singulièrement absentes des mesures gouvernementales : la politique d’austérité tous azimuts n’apporte aucune solution, au contraire, elle ne fait qu’aggraver la récession.

La perspective de cette grève générale irrite les partis de droite qui la jugent irresponsable, d’autant que, selon eux, la concertation demandée par les syndicats a démarré [11]. Le président du SP.A, Bruno Tobback, critique également cette grève générale qu’il juge disproportionnée [12]. Par ailleurs, une partie de l’opinion publique ne comprend pas la raison de cette grève générale : pourquoi la maintenir alors que le gouvernement a déjà pris ses décisions ? Pour d’autres, seule une grève générale au niveau européen pourrait infléchir la politique d’austérité imposée sous la pression de la Commission européenne. Certains patrons envisagent des mesures en vue de contrer la grève [13] ou de la contourner (par exemple en recourant au télétravail), car ils redoutent notamment les piquets volants et le blocage de routes et de nombreux zonings industriels [14].

Il n’est pas évident de rendre compte avec précision de l’ampleur de la grève générale du 30 janvier. Elle a certes été importante, mais il paraît excessif d’estimer qu’elle a connu un succès franc et massif. Relevons tout d’abord que la communication syndicale, au travers de la presse écrite — et au-delà des interviews de ses principaux dirigeants — a été nettement trop tardive : ce n’est que le jour même, le 30 janvier, que paraît dans la presse une publicité expliquant clairement les enjeux de cette grève [15]. Par ailleurs, les organisations patronales ont crié au loup, avançant des montants nettement exagérés (entre 600 et 800 millions d’euros) quant au cout de cette grève, une baudruche que des chercheurs ont ramenée entre 80 et 120 millions d’euros [16]. Cela étant, que dire de l’impact réel de cette grève générale ?

Elle a été bien suivie dans les transports en commun, a touché toutes les grandes chaines de distribution, du moins en Wallonie, les centres de tri postal, l’enseignement, les bassins industriels en Flandre et en Wallonie ; de nombreux zonings industriels ont été paralysés du fait de piquets de grève, mais nettement moins en Flandre qu’en Wallonie. Des barrages filtrants ont été mis en place sur plusieurs axes routiers, mais en général la grève n’a pas donné lieu à des incidents notoires. Les syndicats se félicitent de son succès et estiment dès lors qu’elle s’est avérée utile car elle relancera la concertation entre interlocuteurs sociaux et gouvernement fédéral dont ils escomptent retirer au moins certains amendements en réponse à leurs revendications en matière de prépensions, pensions et allocations de chômage. Ils sont rassurés par le constat que le gouvernement ne touchera pas à l’indexation des salaires. Par ailleurs, on peut remarquer que cette grève générale a réuni les trois organisations syndicales — qui ont tiré un trait sur leurs divergences à l’issue de l’échec du projet d’Accord interprofessionnel en janvier 2011 —, soucieuses de montrer, à l’approche des élections sociales, leur capacité de passer à l’action dès lors qu’il s’agit de défendre les intérêts, non seulement de leurs affiliés, mais aussi de l’ensemble des travailleurs. Pour la suite, si la Confédération européenne des syndicats (CES) a programmé une journée d’action européenne le 29 février prochain pour protester contre les politiques d’austérité imposées par les dirigeants européens, en Belgique ne seront menées que des actions symboliques.

Le clan patronal tient, lui, à relativiser le succès de la grève générale. Selon la FEB, cette grève n’a pas été générale, le pays n’a pas été paralysé, la grève a eu davantage d’impact en Wallonie qu’en Flandre et peu d’impact dans le secteur tertiaire. D’autant que le recours au télétravail a permis d’en limiter les conséquences. La FEB assure que de nombreux travailleurs non grévistes ont été bloqués par des piquets de grève, notamment dans les zonings. FEB, Unizo, Voka, UWE et UCM ont estimé cette grève inutile et nuisible tant à la concertation sociale qu’au développement économique et à l’emploi.

À l’occasion de la grève générale, la polémique a rebondi au sujet du droit de grève (notamment par rapport aux piquets de grève). Ce sont toutefois surtout les éditorialistes de pas mal de quotidiens qui ont adopté une attitude critique, voire par moments choquante. Il suffit par exemple de relire les éditoriaux du 31 janvier de Francis Van de Woestyne (La Libre Belgique) : « Au boulot [17] », de Jean-Pierre Bombaerts (L’Écho) : « Une grève pour pas grand-chose », de Guy Tegenbos (De Standaard) : « En nu aan het werk voor werk », ou les grands titres : « Van Quick : « Cette grève ne changera rien » » (Le Soir), « Stakers missen stootkracht » (De Morgen). Dans l’ensemble, les journalistes évoquent une grève inutile car elle ne devrait pas amener le gouvernement à revoir ses options de fond.

Même si, début février, le gouvernement, en concertation tripartite, a concédé quelques « adaptations », il n’a pas reculé sur le fond des mesures adoptées au Parlement. L’incertitude demeure quant à l’évolution future d’une conjoncture socioéconomique conditionnée par les résultats du contrôle budgétaire auquel le gouvernement fédéral se livrera début mars. La fin de l’hiver et le début du printemps pourraient constituer une autre période d’agitation et de conflictualité sociales.

24 février 2012

[1Le Soir, 16 novembre 2011.

[3L’Écho, 3 décembre 2011.

[4Idem.

[5Éditorial du Soir, 2 décembre 2011.

[6Voir M. Capron, « Liège. Une mort annoncée pour la sidérurgie à chaud ? », La Revue nouvelle, décembre 2011, p. 11-15.

[7Communiqué de la FEB cité dans L’Écho, 15 décembre 2011.

[8Voir son interview dans De Morgen, 17 décembre 2011.

[9Le mouvement semble cependant avoir été moins bien suivi dans les administrations locales et régionales en Flandre.

[10Une critique fouillée de l’attitude négative d’un certain nombre de médias en Belgique par rapport à la grève du 22 décembre est proposée par D. Zamora : « Grève en Belgique : haro sur les grévistes et les syndicats », Acrimed, 3 janvier 2012.

[11Voir l’interview d’A. De Croo, président de l’Open VLD, Le Soir, 21-22 janvier 2012.

[12Voir son interview dans Le Soir, 26 janvier 2012.

[13C’est notamment le cas de la société Veldeman Bedding au Limbourg, qui compte proposer une prime de 30 euros aux travailleurs ne prenant pas part à la grève générale.

[14Voir la réaction de V. Reuter, administrateur-délégué de l’Union wallonne des entreprises (UWE) dans une interview à La Libre Belgique, 28-29 janvier 2012, qui comprend également une réplique de Cl. Rolin (csc) justifiant la grève générale. Même controverse entre P. Timmermans (feb) et R. De Leeuw (FGTB) dans De Morgen, 28 janvier 2012.

[15Voir par exemple la publicité insérée dans Le Soir du 30 janvier 2012.

[16Ce sont les montants avancés par J. Hindriks (Ires-UCL), Le Soir, 30 janvier 2012.

[17Cet éditorial a fait l’objet d’une critique détaillée de N. Görtz : « Nouveau tir à vue éditorial contre les grévistes en Belgique », Acrimed, 8 février 2012