Austérité : fatalité ?

Michaël Maira

D’Athènes à Dublin en passant par Lisbonne, la crise financière et économique a nécessité l’adoption de mesures d’austérité (osons le mot) affectant les États-providences européens. Ces réformes ciblent notamment l’éducation, les régimes de retraite ou encore les soins de santé et se marquent particulièrement dans les trois capitales citées. Elles n’épargnent cependant pas les vingt-quatre autres économies européennes. Il est plus que probable, par exemple, qu’un gouvernement belge de plein exercice ait à opérer des arbitrages en matière d’indexation automatique des salaires ou de réforme des pensions. Tout comme la France a été poussée à adapter son régime de retraite et la Grande-Bretagne a opéré d’importantes coupes budgétaires.

Il convient, dans un premier temps, de s’arrêter brièvement sur le diagnostic inspirant ces réformes. Le constat de départ est peu contesté : l’économie européenne souffre d’un déficit de compétitivité par rapport à ses principaux concurrents (sud-)américains et asiatiques. Déficit qui se marque davantage en temps de crise et qu’il convient de redresser au plus vite, en vue d’assurer une reprise rapide, apte à limiter les effets des actuelles turbulences économiques. Il serait malhonnête de nier que les charges que nos modèles sociaux font peser sur les investisseurs potentiels participent aux carences européennes en matière de compétitivité. L’obligation de contribuer directement ou indirectement au financement de nos États sociaux diminue les bénéfices d’une activité développée au sein de l’Union européenne, en comparaison des gains engendrés par la même activité sous certaines autres latitudes.

En conséquence, l’adoption de mesures d’austérité repose sur l’espoir, à bien des égards dogmatique, d’une compétitivité retrouvée au prix de sacrifices sociaux importants. Une sortie de crise nécessite-t-elle toutefois l’affaiblissement de modèles sociaux qui font la spécificité du continent et n’ont pas d’égaux outre-Atlantique ou dans les économies émergentes ? Les réalités de notre économie globalisée invitent à nuancer le postulat d’un retour de la compétitivité qui découle automatiquement d’une limitation des interventions de l’État-providence et des charges qu’il fait peser sur les investisseurs. En effet, les économies européennes ne se développent pas dans le vide et leur compétitivité s’évalue à l’aune de leurs capacités à rivaliser avec leurs concurrents. Or, il est peu probable qu’une révision à la baisse des modèles sociaux permette de concurrencer les pays émergents, la Chine en tête. La main-d’œuvre y restera meilleur marché qu’en Europe. L’absence d’État-providence confère à Pékin ou Delhi un avantage comparatif en termes de main-d’œuvre que jamais sans doute les Vingt-Sept ne parviendront à concurrencer. Qui plus est, la croissance exponentielle des investissements chinois en matière de technologie et d’innovation (notamment en matière d’énergies vertes) questionne la capacité de l’UE à compenser, par sa supériorité technologie et ses capacités d’innovation, l’avantage des économies émergentes en termes de main-d’œuvre. Une baisse des standards sociaux européens ne réduira pas, par ailleurs, le retard que les entreprises européennes enregistrent par rapport à leurs concurrents outre-Atlantique, en matière de technologie et d’innovation.

Une véritable politique sociale

Malgré ces limites, les orientations et discours politiques dominants semblent préconiser un allègement des modèles sociaux européens. Or, d’autres options existent. En lieu et place d’un projet fondé sur la limitation de (voire la renonciation à) certains droits et avantages, des pistes inexplorées permettent de préserver les modèles sociaux européens, tout en garantissant une économie soutenable dont la reprise s’inscrit dans la durée. En effet, les quelques considérations qui précèdent démontrent les limites de recettes fondées sur le postulat d’une hausse de la compétitivité automatiquement conséquente de la limitation du champ d’intervention de nos États sociaux. Pouvons-nous dès lors faire le pari d’une compétitivité recouvrée sans payer le prix de plus ou moins lourds sacrifices sociaux ? Une telle orientation semble envisageable, à condition d’allier réformes européennes internes et activisme de l’UE sur la scène internationale.

La première étape d’une sortie de crise préservant les modèles sociaux européens passe par Bruxelles et la mise en place progressive d’une véritable politique sociale européenne. Fondée sur certains outils de financement, de redistribution et de concertation communs ainsi que sur des orientations politiques partagées, une réelle politique sociale européenne permettrait de lever une série d’obstacles à l’investissement. D’une part, elle atténuerait les distorsions entre modèles nationaux, rendant le paysage social européen plus clair aux yeux des investisseurs extérieurs et éloignant les risques de dumping social entre États membres. D’autre part, elle permettrait d’opérer des économies d’échelles et de développer des financements alternatifs afin de diminuer les charges pesant sur les investisseurs. Le fait qu’un tel projet se heurte actuellement aux intérêts divergents des capitales européennes ne le rend pas moins désirable. En outre, les coalitions d’intérêts du moment ne présagent en rien celles du futur, comme l’illustrent les récentes réformes en matière de gouvernance économique européenne. Alors qu’une convergence des politiques économiques au sein de la zone euro se heurtait à de fortes résistances avant 2010, les mesures récemment adoptées en vue d’atteindre un tel objectif mettent en lumière la nature mouvante des coalitions d’intérêts.

Les modèles sociaux européens ne pourront cependant être préservés uniquement grâce à ces réformes internes. L’UE et ses États membres doivent aussi activement promouvoir l’adoption de standards sociaux minimum, au sein des forums internationaux dont ils sont membres (Organisation internationale du travail, G20, etc.). Ils doivent, en outre, promouvoir des mécanismes permettant de s’assurer du respect des accords existants ou futurs en la matière. En effet, l’Union souffre d’une concurrence internationale déloyale à certains égards ; les prix des biens et services produits dans les pays émergents ne reflétant pas leur cout social (… et environnemental). Leurs politiques sociales embryonnaires ou inexistantes réduisent les charges pesant sur les investisseurs et concourent à l’attrait de ces nouvelles économies. Cette réussite pose néanmoins question sur le plan qualitatif en raison des couts humains, en termes de qualité de vie notamment, qu’elle induit. Promouvoir des standards sociaux plus exigeants et leur respect sur la scène internationale encouragerait, dès lors, ces économies à intégrer davantage le cout humain (et environnemental) de leur développement. Cette stratégie présenterait un double avantage. Premièrement, elle corrigerait quelque peu les déséquilibres de charges sociales existants, rendant les délocalisations moins attrayantes. Deuxièmement, elle améliorerait la qualité de vie d’une part non négligeable des forces productrices sur lesquelles reposent les succès des économies émergentes.

Plus de deux ans après la crise, les États-providences européens sont à la croisée des chemins. Les réformes qui s’esquissent semblent privilégier la voie de leur allègement. Cependant, il est loin d’être garanti que l’austérité que ces réformes imposeront aux populations sera compensée par un retour à la compétitivité garantissant le redémarrage économique et la croissance escomptés. Malgré quelques obstacles, des réformes européennes et une attitude ambitieuse de l’UE sur la scène internationale permettraient d’allier compétitivité et préservation des modèles sociaux. Un pari osé qui doterait les Vingt-Sept d’une ambition sociale complémentaire à l’intégration économique et préserverait une de leurs caractéristiques spécifiques.