Au sud de la mer Putride

Bernard De Backer

Nous y voilà enfin. Parti d’Odessa à l’aube, le convoi franchit l’isthme de Perekop au début de l’après-midi. Le train a musardé au milieu des plaines entre Mykolaev et Kherson, steppes verdoyantes sous le ciel avide, balayées par un vent tiède secouant des bouquets d’arbres. L’étroite langue de terre, posée entre mer Noire et mer Putride, relie l’ancienne Tauride à l’Ukraine continentale. Les bas-côtés sont spongieux, lagunaires et fétides. Devant nous, passés de maigres villages dont seuls les noms sont martiaux ou écarlates (Armiansk, Krasnoarmiske, Krasnoperekopsk…) [1], apparait une steppe miteuse. Les kolkhozes atones se suivent dans une plaine empoussiérée. C’est donc cela, cette péninsule au nom si cruel à nos oreilles latines, qui évoque le vin et le sang, le baptême de Vladimir le Grand et la rouerie de Staline, la fontaine des larmes de Pouchkine et la déportation des Tatars ?

Gagarine et la marine

Sacha ajuste paresseusement son sac à dos. Il n’a d’yeux que pour Nadia, dont l’affèterie et les jeans moulants augurent mal d’une randonnée dans les maquis épineux de Tauride. Avant d’atteindre la capitale Aqmescit, rebaptisée Simferopol par Catherine qui savait son grec et aussi buter les Tatars, nous passons par un bourg dénommé Pravda. Ses trois rues n’ont pas l’air de ployer sous leur fardeau toponymique. Nous pénétrons dans une sorte de Soviétie figée dans le temps, laborieuse et vieillotte, attachée à ses balances bleutées, ses magasins gastronom, ses soldats héroïques et ses tracteurs Kamaz.

Simferopol est nichée dans le piémont d’un puissant massif qui borde la steppe au sud-est et la sépare de la mer Noire. C’est une ville plate et basse, aux larges avenues arborées, un brin orientale, qui rappelle les bourgades d’Anatolie. Un far-west ottoman, en sorte, ce qu’était le khanat de Crimée pour la Sublime Porte. Le parlement de la République autonome y siège, portant des inscriptions en trois langues : ukrainien, russe et tatar.

Le projet est encore obscur. Sacha n’est pas expert en randonnée pédestre et la présence imprévue d’une Nadia parfumée embrouille l’équation. Restent Viktor et son fils, des sportifs ceux-là. Leurs sacs gigantesques débordent de scies et de pelles, ils sont équipés comme de vrais pionniers, habitués aux longues virées fluviales dans leur oblast de Soumy. Mais on ne sait où aller, Sacha semblant éviter le sujet. Après avoir vainement tenté d’utiliser une carte de crédit dans la capitale criméenne, nous mettons le cap sur Sébastopol, ville interdite aux étrangers jusqu’à il y a peu. Sacha y a des amis, comme partout en Ukraine, et on l’attend pour un concert entre flotte russe et ruines antiques de Chersonèse. Le vieil omnibus qui navette entre Simferopol et la base russe est composé de compartiments aux bancs de bois arrondis, satinés et lissés par les derrières de milliers de babouchkas en voyage d’affaires, de soldats en permission ou de paysans tatars revenus de déportation. Un moment de sieste bienvenu, avant la soirée dans une salle de l’amirauté où Sacha alternera diplomatiquement chansons russes et ukrainiennes — en évitant toute allusion à Pietloura.

Dès la gare franchie et les passeports contrôlés — le mien porte une mention spéciale pour Sébastopol, qui bénéficie d’une sorte d’extraterritorialité en Ukraine — on se sent en Russie soviétique. Les rues n’ont pas été débaptisées, les statues de Lénine portent haut la casquette, les marins russes saluent des dames très moscovites, épouses de hauts gradés de la navale russe alanguie dans la baie. Elle n’a pas fière allure, la navale ; c’est une flottille rouillée qui stagne et tangue au milieu des vaguelettes, ramollies par le fioul aux reflets arc-en-ciel. Un bonhomme à chapeau noir médite aux bords des quais, face aux décombres de l’Empire. Un archipel de ferraille qui marine au fond d’une baie, bordée de bâtiments en déshérence, de grues et de hangars qui attendent la prochaine guerre. Sacha prépare son concert qui aura lieu dans une sorte de rotonde garnie de portraits de généraux soviétiques, sans oublier Catherine flanquée de son favori Potemkine, élevé naguère au rang de « prince de Tauride ». Les chansons s’enfileront devant une cinquantaine de personnes attentives, mais la flamme ne sera pas la même qu’à Lviv ou à Kyiv. Il n’y a plus qu’à se replier dans un appartement aux divans dépliés, puis à plonger dans un sommeil alcoolisé, perturbé par le départ de mes amis qui vont visiter les ruines grecques de Chersonèse au clair de lune.

Où nous mènera cette expédition ? Sacha semble embarrassé, et Nadia complote en alcôve. Il propose benoitement, en glissant son doigt sur une carte qu’il tient à l’envers, de nous promener quelques jours dans la banlieue de Sébastopol en rentrant dormir chaque nuit dans l’appartement. Un arpentage des districts de Gagarine et de Lénine [2], en somme. Et pourquoi diable tout ce matériel, ces tentes, ces duvets, ces cartes, ces casseroles et ces scies ? Je trouve un allié en Viktor, qui n’a pas fait mille kilomètres pour ne voir que le raïon de Gagarine, lui qui vit déjà toute l’année rue Spoutnik à Soumy.

Karaïte ou Karaïm

On décide finalement de retourner vers Simferopol et de s’arrêter à mi-chemin, dans la petite ville de Bakhtchisaraï, l’antique capitale des khans de Crimée. Il fait torride, les fenêtres du compartiment sont bloquées et nous avons hâte de plonger dans la verdure des sous-bois, de respirer le vent des hauteurs. Le projet est de marcher jusqu’à Yalta, située de l’autre côté de la montagne qui culmine à plus de mille deux-cents mètres. Il y en a pour cinq jours de marche et de bivouac, mais Sacha semble concocter quelque chose de son côté. Alors que nous devisons dans le hall de la gare, il nous propose avec le plus grand sérieux de faire une « randonnée en bus ». Heureusement, j’ai dégoté une carte des sentiers de Crimée à Kyiv et je lui montre la variété des chemins striant la péninsule. D’ici à Yalta, il y a un parcours qui traverse les montagnes et le « Bolchoï Kanyon », une gorge encaissée réputée pour ses chutes d’eau et sa sauvagerie. Et, à quelques heures de Simferopol, par petite route et sentiers, il y a la ville en ruines de Tchoufout Kalé, la « forteresse des Juifs » en turc. Un programme alléchant, passant par des cités troglodytes, des canyons bruissant d’eau, des points de vue aériens et des ruines millénaires. Sacha pourra nous rejoindre à l’étape en bus, avec Nadia en bandoulière. L’affaire est conclue, mais nous décidons de faire la première étape ensemble, jusqu’à la mystérieuse Tchoufout Kalé, ville abandonnée des Juifs karaïtes.

La chaleur est accablante et le petit groupe s’étire rapidement. Nous pénétrons dans une vallée arrondie, bordée de rochers érodés où vivent des fermiers troglodytes et quelques moines dans le monastère excavé d’Ouspenski. Arrivé en haut de l’escalier, je tombe nez à nez avec l’archimandrite, noir comme de l’ébène et diablement inquisiteur. À peine franchi le sas du monastère, il s’enquiert sans ménagement de ma religion — car il est bien entendu que j’en ai une. Ne souhaitant pas renier mon enfance et ma « lignée croyante » dans ce lieu intimidant, de surcroit parfumé d’encens, je déclare que je suis catholique, ce qui me vaut un regard de braise et de rudes questions théologiques. Ma connaissance de la langue russe étant sommaire, particulièrement dans les domaines de la scolastique byzantine, du filioque et de la patristique, je botte en touche en faisant l’idiot. Mais je sais que j’ai tort, que ma religion « latine » est perverse, que mon salut est très loin d’être garanti. Sacha, comme toujours, trouve les mots qui apaisent, même si le jean de Nadia éveille des éclairs dans le regard du religieux. Nous repartons vers la forteresse que l’archimandrite nous a montrée d’un doigt sans réplique.

La vallée se resserre et il nous faut gravir un sentier qui serpente vers les murailles édentées que l’on aperçoit au loin, tendues sous le ciel. La terre se fait pierre, nous finissons par marcher sur un escalier qui se hisse vers une sorte de portique, gardé par un homme et son fils. Ce sont les gardiens de la ville abandonnée, des gens rustiques et aimables qui nous demandent à peine une pièce pour planter les tentes au milieu des ruines. Le père m’explique le sens, selon lui, du mot « karaïte » : ce sont des Juifs qui avaient la peau très foncée, dit-il, et c’est pour cela que les Tatars les ont qualifiés de « noirs », « kara » en turc. Comme dans Karakorum (le « rocher noir ») ou Karadeniz (la « mer noire »). J’accorde un crédit temporaire à son étymologie qui s’avèrera fantaisiste, mais instructive. Me voilà soudainement plongé dans l’histoire de la Treizième tribu d’Arthur Koestler, celle des Khazars « noirs » turcophones, convertis au judaïsme, qui avaient causé quelque souci classificatoire aux nazis décrits par Littell dans Les Bienveillantes. Même si, renseignements pris, les Juifs karaïtes (ou karaïms) n’étaient pas tous des Khazars à l’origine. Mais en Crimée comme dans le Talmud, les choses ne sont pas simples [3].

Les tentes sont dressées sur une surprenante terrasse herbeuse, dominant une profonde vallée déserte qui, toute la nuit, nous enverra des croassements saccadés de batraciens. Viktor s’occupe du feu, Nadia fait un peu de tourisme troglodyte (nombre de maisons sont creusées dans la roche) et je monte les abris de toile avec Sacha. La vieille canadienne de mes amis, instable et efflanquée, est en coton élimé orange ; j’éprouve quelque honte à dresser ma belle géodésique qui se gonfle en grosse grenouille verte. Viktor tâte le tissu avec envie, son gamin y a déjà élu domicile. Chansons, vodka et thé se mêlent sur cette plateforme abandonnée, où déambulèrent les sombres karaïtes jusqu’à la fin du XIXe siècle.

D’Ural au Bolchoï

On se quitte, Sacha, Nadia et le gamin redescendent prendre le bus. Ils nous rejoindront à l’étape au bord d’une rivière. Viktor m’accompagne, mais il n’est pas à l’aise. Il me fait comprendre que la Crimée est une vaste zone militaire et que le camping sauvage n’est pas très éloigné de l’acte invasif ou de l’espionnage. Il préfère que son fils soit pris en charge par Sacha et Nadia. Nous quittons Tchoufout Kalé par l’autre porte de la ville, en suivant le chemin de montagne qui longe une forêt de chênes, épaisse et sombre. Soudain, à notre gauche, le sous-bois tacheté d’éclats de lumière, oscillant au gré du vent, se peuple d’une véritable armée de blocs arrondis. Des centaines de tombes sont éparpillées sous les arbres, dans un état d’abandon total. Il n’y a pas de piste, pas de traces de passage humain entre le sentier et le champ de stèles moussues. Nous marchons avec précaution vers les sépultures sur lesquelles apparaissent des lettres hébraïques, ravinées par le temps. C’est le cimetière abandonné de Tchoufout Kalé qui s’étend dans la forêt, peuplée de milliers de tombes.

Le paysage devient plus aride, pierreux et chaud. Notre carte nous indique une base militaire que nous contournons prudemment sur les conseils de Viktor, qui est aux aguets. La marche est rude, dans un paysage de montagnes qui rappelle parfois les contreforts du Jura, avec ses vallées sombres, ses pans de forêt et ses anticlinaux blanchâtres. La base contournée, nous plongeons dans une zone humide. Le sentier se fait boueux, puis un curieux bruit de moteur nous parvient en amont. Une grosse moto Ural, flanquée d’un sidecar, est empêtrée dans la boue. Nous aidons le bonhomme en poussant l’engin vers une zone plus herbeuse. Sa maison n’est pas loin, dans un petit village discret, à peine visible sous les arbres. Il nous rassure sur la route à suivre, qui nous occupera le reste de la journée, avant de rejoindre nos trois « randonneurs en bus ». Ils ont déjà repéré un champ au bord d’une rivière et les tentes sont rapidement installées. Je déchiffre des bribes de conversations (Viktor et Nadia parlent russe) et comprends que le trio nous accompagnera, à pied cette fois, pour la suite de la randonnée vers la mer Noire. Le trajet en autocar aura porté conseil.

L’étape du lendemain est aventureuse, même si la base militaire redoutée est derrière nous. Nous continuons notre route vers l’est, le but étant d’atteindre, puis de franchir la crête sommitale qui borde la mer Noire et protège la riviera criméenne des vents et des pluies. Mais il nous faudra au moins deux jours de marche pour accéder au plateau d’Aï-Petri, d’où l’on plonge vers la côte pour atteindre Yalta. Après le franchissement d’une colline, nous découvrons une large vallée, fragment d’Anatolie transplantée en Ukraine, avec ses étendues herbeuses, ses vergers, ses pylônes de bois et ses rangées de peupliers. L’autre versant est assombri par les nuages qui se condensent sur les flancs de l’Aï-Petri. Nous progressons vers la rive orientale de cette vallée surchauffée, pour nous enfoncer dans le Bolchoï Kanyon, creusé par les torrents se déversant des monts de Crimée. À l’entrée de la gorge, un homme épais arborant un vague uniforme officiel, mal rasé et puant la vodka, nous interpelle. Il a vu nos sacs à dos et flairé la bonne affaire. « Pour des raisons écologiques », nous dit-il en nous empestant de son haleine, « il est strictement interdit de pénétrer dans le Kanyon et encore moins d’y camper. » Sacha, qui connait bien la Crimée et ses mœurs post-soviétiques [4], sait comment y faire pour « s’arranger ». Il me maintient prudemment à l’écart, mon statut d’étranger risquant d’augmenter les soupçons et la facture finale de l’opération « mise en règle écologique ». Les billets changent de main après quelques palabres et nous pouvons nous enfoncer dans la gorge.

Fraises des bois après l’orage

Est-ce la densité des frondaisons, la présence du torrent ou le ciel qui s’encombre ? Les marcheurs ont l’impression de pénétrer dans un aquarium de plus en plus sombre, pris comme des vairons au fond d’un cul de bouteille. Il n’y a pas d’humain en vue et le bruit de l’eau étouffe les pas et les voix. Les falaises se devinent derrière les arbres dont les cimes se mettent subitement à grésiller. Il pleut sans doute là-haut, mais le petit groupe est toujours au sec, progressant vers l’amont sous les feuillages épais, tels des marines dans la jungle. Le tonnerre éclate et l’eau du torrent commence à jouer des coudes. Il n’y a pas d’autre étape en vue que le camping sauvage dans la gorge, dépourvue de la moindre prairie. Avec les eaux qui gonflent, il vaut mieux gagner en hauteur dans la forêt. La pluie nous atteint alors que nous commençons à gravir les pentes terreuses du sous-bois. Sacha soutient une Nadia étrangement impavide, Viktor tend la main à son fils. Épuisés et trempés, nous finissons par atteindre comme par miracle une plateforme située à distance respectable des eaux. Parfaitement horizontale, elle a précisément la superficie de nos deux tentes.

Le stoïcisme des campeurs ukrainiens fait merveille. Les abris sont montés en moins de deux sous la pluie battante (celle de Viktor couverte de feuilles plastiques), les sacs mis à l’abri et les matelas gonflés. Le garde écologique et autres sbires ne risquent pas de chercher à nous rançonner par un temps pareil ; bien malin qui pourrait nous dénicher sur ce frêle esquif, entre chênes détrempés et torrent en furie. La pluie s’arrête enfin, on allume un feu pour sécher les vêtements et cuire la tambouille. Au diable les cerbères qui doivent à présent cuver leur vodka. On se risque même à chanter, car nous avons également notre bouteille.

Une lumière cristalline nous réveille le lendemain, les nuées ont disparu. Pas d’autre choix que d’attaquer la montagne plein est pour atteindre le plateau de l’Aï-Petri. Les bois sont splendides, nappés de fougères géantes, puis de fleurs au fur et à mesure que nous gagnons en altitude. Nadia semble prendre gout à la marche et s’élève en short jaune, son sac décoré de fougères, sur des pentes de plus en plus raides. Il n’y a pas de sentier, et nous naviguons à la boussole, cap sur la crête dont le rebord blanchâtre s’approche insensiblement. Plus que quelques pas, les plus costauds hissant les plus fatigués, et nous débouchons sur un alpage constellé de baies rouges. Ce sont des fraises des bois que nous ramassons à quatre pattes, sacs à dos jetés dans l’herbe. Le temps de casser la croute et nous prenons conscience de la situation. Il n’y a aucun chemin en vue, le coin semble désert et la mer Noire est de l’autre côté de ce ressaut, planté d’un observatoire rond et blanc comme un gros champignon.

Mer Noire, ville blanche

La situation est incommode ; il n’y a pas d’eau sur ces crêtes calcaires et Yalta se trouve à une trentaine de kilomètres. Je sors ma boussole et la carte au cinquante millième. Une route devrait se trouver en contrebas, par-delà ce bout de forêt qui borde le plateau. Il n’y a plus qu’à piquer à travers tout, l’alpage d’abord et les bois ensuite. Mais les arbres sont petits et denses, ils nous enserrent et nous échardent pendant deux bonnes heures, sans la moindre hauteur pour faire le point. Un bruit de moteur nous redonne confiance, la route n’est plus loin. Nous l’empruntons pour gagner le rebord de l’Aï-Petri après une longue traversée d’alpages humides et ennuagés. La mer Noire apparait au travers des brumes et derrière quelques arbres, couverts de rubans blancs attachés aux branches comme des exvotos chamaniques. Sacha nous réserve une divine surprise. Il a repéré un priout (refuge) pour randonneurs, tout en bois délavé, où nous passerons la nuit avec vue sur Yalta : une broche blanche d’immeubles disparates, nichée mille mètres en contrebas.

La descente vers la riviera est un délice. Le chemin glisse le long de cascades et de bassins d’eau diaphane. Mes amis ukrainiens, hydrophobes ou pudiques, m’observent barboter d’un air perplexe. On reprend la route et Yalta grossit à vue d’œil. Hormis la belle datcha blanche de Tchékhov — un musée littéraire gardé par des vestales en costume d’époque — où l’écrivain soigna sa tuberculose et écrivit La Cerisaie, la ville est laide, bétonnée, parsemée d’immeubles soviétiques défraichis et de palais meringués pour oligarques. Des adolescents, walkman aux oreilles, surfent en rollers au pied d’une statue de Lénine. Un ami de Sacha, membre d’une secte païenne qui ne jure que par les plantes, nous héberge. On repartira quelques jours plus tard, dans le trolleybus qui remonte vers Simferopol, non sans avoir lorgné des caves où murit un vin ambré. Le train de Kyiv franchira la mer Putride, puis remontera le Dniepr, dilaté par les barrages. La Crimée s’éloignera, et pour longtemps.

[1Armée, Armée rouge, Perekop rouge… Durant la guerre civile russe (1920), la péninsule de Crimée fut le dernier refuge de l’Armée blanche de Wrangel. Les Rouges y pénétrèrent par surprise en traversant les hauts-fonds de la mer Putride (le Syvach ou Gniloïe More), qui se situent entre cinquante centimètres et un mètre de profondeur.

[2La ville de Sébastopol, qui dispose d’un statut spécial dans la république autonome ukrainienne de Crimée, comporte notamment les districts (raïon) de Lénine et de Gagarine. Cela ne s’invente pas.

[3Le karaïsme (de l’hébreu qaraout) désigne un courant religieux juif (fondé en Mésopotamie par Anan ben David au VIIe siècle de notre ère, dans le contexte d’une confrontation avec l’islam) refusant l’autorité rabbinique et s’appuyant sur la seule loi religieuse écrite (Bible hébraïque, la Miqra). Sans entrer dans les détails d’une histoire longue, tortueuse et disputée, ajoutons que les karaïtes ou karaïms du sud de l’Ukraine (et donc de Crimée, après 1954) se considèrent parents des Khazars, peuple turcophone converti au judaïsme. Certains d’entre eux s’établirent en Lituanie à la fin du XIVe siècle, à la suite de la victoire sur la Horde d’or de Vytautas le Grand, grand-duc de Lituanie. Ils y forment une communauté de quelques centaines de personnes.

[4Que l’on rencontre bien entendu ailleurs dans le pays, mais la Crimée qui, comme République autonome d’Ukraine, avait notamment la compétence de police, portait la corruption à une certaine incandescence. On ne sait si l’annexion de la région par la Russie, dix ans plus tard, aura arrangé les choses.