Au-delà du foulard...

Joëlle Kwaschin

L’islam effraye et, dans le même temps, les partis politiques accordent une place sur les listes électorales à des personnes issues de l’immigration, notamment musulmane. C’est à éclairer cette apparente contradiction que s’emploie ce dossier au travers de trois articles, l’étude de cas consacrée au CDH, de Paul Wynants, celui d’Albert Bastenier, qui donne un soubassement théorique à l’analyse de la présence de l’islam en Europe, et, enfin, celui de David D’Hondt qui livre le point de vue d’un enseignant confronté à l’interdiction du foulard dans une école en discrimination positive de Bruxelles.

Si le parti socialiste, dans les années nonante, a pris l’initiative de proposer une offre électorale ciblée en faisant appel à des candidats d’ascendance étrangère, le CDH, longuement à la traine, a désormais refait son retard. Le PS, le CDH, Écolo ont tous adopté des pratiques que l’on peut qualifier de clientélistes si l’on veut stigmatiser leurs dérapages ou de nécessaire prise en compte de la réalité multiculturelle, en particulier, bruxelloise. Le MR avait jusqu’ici modérément suivi le mouvement, mais Didier Reynders vient de lancer un appel en direction des « musulmans soucieux de développer un islam européen ». Le cas du CDH, dont traite Paul Wynants, est particulièrement intéressant dans la mesure où ce parti déconfessionnalisé, qui a renoncé à être un parti catholique pour des catholiques, mobilise sur ses listes électorales des communautés ethnico-religieuses au risque de réactiver le clivage philosophique du XIXe siècle avec d’autres acteurs et d’autres enjeux : port du foulard, rapport entre culte islamique et autorités, questions éthiques...

Le CDH, même s’il n’est pas le seul à être tombé dans le racolage ethnique, n’a pas toujours été très regardant quant à la qualité de ses candidats : il suffisait de faire partie d’une communauté issue de l’immigration, d’avoir un nom qui consonait comme il fallait, mérite de faciès en quelque sorte. Certaines de ses recrues ont ainsi tenu des propos en contradiction avec les principes et les discours défendus par le parti : des élus turcs ont nié le génocide arménien tandis que d’autres se font les porte-paroles de courants politiques ou religieux inspirés par l’intégrisme, l’ultranationalisme ou le négationnisme.

Paul Wynants creuse le paradoxe qui caractérise le rapport entre les religions et le politique. Au-delà de l’islam auquel on songe en premier lieu, les listes électorales du CDH s’ouvrent à d’autres communautés, parmi lesquelles figurent des personnes d’origine congolaise, affiliées à des Églises pentecôtistes, dont le moins que l’on puisse dire est qu’elles ne se caractérisent pas par une grande tolérance en matière de mœurs. Le CDH risque d’être écartelé entre progressistes et conservateurs, voire ultra-conservateurs, ou entre des candidats représentant des communautés en conflit pour l’obtention de places, y compris des chrétiens du parti qui revendiquent désormais leur appartenance confessionnelle. Les conflits entre « nouveaux Belges » se sont déjà traduits dans des discours à connotation raciste, ce qui pourrait renforcer les frontières ethnoculturelles entre les communautés ou au sein même de celles-ci.

La place accordée à des personnes issues d’une immigration qui fait peur ne répond-elle pas à une stratégie comme celle que l’on applique aux enfants : tant qu’ils restent en vue, ils ne peuvent pas faire de bêtises ? Mieux même, c’est à leur présence que le CDH doit d’être en 2006 redevenu le troisième parti à Bruxelles devant Écolo. Ce succès ne peut faire oublier qu’en dépit de dispositifs internes pour contrer les dérapages, il semble que, dans certains cas au moins, le CDH ait renoncé à sa tâche d’éducation civique et de formation de ses élus, ce qui à terme pourrait bien se retourner contre lui.

L’instrumentalisation réciproque par les partis, dont le CDH, et par certains représentants de communautés issues de l’immigration ne doit en tout cas pas faire craindre le « péril communautariste », contraire au libéralisme politique fondé sur la liberté individuelle. Albert Bastenier, comme David D’Hondt, explique l’inanité de la crainte du communautarisme, entendu comme l’effacement de l’individu auquel une communauté unifiée ravit sa parole, en montrant à quel point l’« islam transplanté », comme celui des pays d’origine, est multiple et divers et se traduit par des pratiques religieuses plus ou moins assidues.

Cette inquiétude déraisonnable suscitée par l’islam, hors de proportion avec le nombre de musulmans vivant en Europe, trouve certes son origine dans la méconnaissance, mais repose surtout sur des ressorts intimes : la religion, disait dans une formule heureuse Heinrich Heine, est une « patrie portative », elle fait donc partie de l’identité, même pour les anciens Européens qui ont pris distance avec elle. L’on parle tant d’intégration, mais la réalité est que les musulmans, anciens colonisés, n’ont pas d’avenir ici, que ce sont des individus humiliés à qui la religion fournit une identité fière et digne. Les intérêts économiques et politiques se combinent ici avec des arguments symboliques. Comme le montre Paul Wynants dans son analyse du CDH, les conflits sociaux s’expriment en termes religieux, et le rôle de la religion ne décline pas comme on aurait pu le croire.

Les musulmans, comme d’autres minorités ethno-religieuses, revendiquent aujourd’hui une place à part entière, et cela passe par la participation à la vie politique, même si celle-ci n’est pas exempte d’instrumentalisation. En somme, les nouveaux Européens disent aux anciens : « Ici c’est également chez nous. » Leur intégration, si elle ne se réalise pas suivant l’universalisme abstrait qui assimile et lisse toutes les aspérités, est vécue comme une menace : va pour le sympathique et exotique couscous, mais pas de foulard à l’école. Au fond, on soupçonne toujours les musulmans d’ici de duplicité : lorsqu’ils se démarquent de l’islam radical et condamnent le terrorisme - menace qu’il faut tout de même se garder de sous-estimer -, lorsque, évoluant grâce aux échanges liés à la mondialisation, ils construisent un islam européen, on les accuse de conserver leur allégeance à une religion détestable et dangereuse. Et cette religion, comme toutes les autres, compte des conservateurs et des progressistes, dont les désaccords constituent un potentiel d’évolution. Plus fondamentalement, la présence de communautés issues de l’immigration, qui constitue un fait que personne ne pourra plus mettre en question, témoigne de ce que les tenants de l’universalisme abstrait qui se voulait civilisateur au nom d’une vérité unique doivent désormais partager l’espace public et faire droit à la diversité des cultures.

David D’Hondt a déjà analysé la polysémie et la plasticité de ce bout de tissu plus ou moins enveloppant [1]. L’école où il enseigne ayant interdit aux jeunes filles de porter le voile, elles viennent désormais tête nue aux cours. Beaucoup de bruit pour rien donc puisqu’elles se sont pliées à l’injonction ? Sur le terrain, les choses sont plus complexes que cela. Les jeunes filles remettent leur foulard avant même d’être dans la rue : la conversion espérée n’a pas eu lieu, elles n’ont pas renoncé au hijab, qui s’affiche d’autant plus dans l’espace public y renforçant les craintes irrationnelles. En outre, dans des classes majoritairement musulmanes, où le cours de religion catholique est le lieu pour interroger l’islam, les jeunes ont le sentiment d’être considérés comme des croyants de second ordre.

Mais cette interdiction a un effet bénéfique et inattendu qui est de contribuer à la formation à la citoyenneté : les élèves utilisent parfaitement les connaissances qu’ils ont acquises. Ainsi, ils traquent les incohérences de la direction et dénoncent, par exemple, la permission de fumer dans la cour de récréation alors qu’un décret de la Communauté française l’interdit. Les filles, elles, en dépit de leurs concessions passées, doivent se dévoiler alors qu’aucune loi ne le prescrit et que la direction refuse même de leur expliquer le sens de l’interdit. À rebours des caricatures, ces jeunes gens qui fréquentent l’enseignement technique et professionnel font preuve de davantage de maturité et d’intelligence que ce qu’on leur reconnait habituellement. L’école, elle, oublie sa mission première : enseigner pour libérer les jeunes filles.

[1David D’Hondt, « La question du voile qui occulte l’autre », dans le dossier « Musulmanes et musulmans d’ici »,
septembre 2007.