Au-delà du bien et du mal

Théo Hachez

Plus fatigant que fatigué, le gouvernement fédéral installé à la hâte en juillet 99 achève un bail imprévisible : la cohabitation hétéroclite et antagoniste aura été menée à son terme, alors même que le contrat initial était assez lâche. C’est donc une nouvelle. Au-delà des évaluations sectorielles mitigées auxquelles concluent les contributions analytiques du dossier que nous consacrons à cette législature, l’équipe Verhofstadt n’aura apporté au pays ni le chaos que promettaient certains ni la différence radicale espérée par les autres.

Jusque dans une certaine médiocrité propre aux compromis démocratiques, le retour au pouvoir des partis libéraux dans le rôle vedette de première famille politique du pays et l’inédite participation gouvernementale des écologistes ont en quelque sorte démontré le caractère remplaçable des sociaux-chrétiens. L’église n’est plus seule au milieu du village et le sens giratoire installé autour d’elle permet aisément de la contourner. L’opposition du parvis est d’autant plus inconfortable que les critiques les plus pertinentes de l’action gouvernementale ont souvent émergé des partis censés soutenir l’exécutif.

La Belgique dotée d’un Parlement élu au scrutin proportionnel rêve-t-elle pour autant d’un gouvernement qui en traduirait littéralement la diversité ? Même à supposer qu’on en écarte les indésirables d’extrême droite, la formule aurait ses limites. L’écart entre l’ancien et le nouveau, l’inertie et le changement, l’espace même du choix politique s’en trouverait considérablement rétréci. La cohabitation gouvernementale a eu le mérite de l’alternance, pas celui de la cohérence, ni dans le contenu ni dans la méthode. Autrement dit, le résultat est accidentel, même s’il a satisfait certains équilibres de la société belge et certains de ses mécanismes de décision comme la concertation sociale. La persistance d’une telle formule interrogerait profondément les institutions et les traditions démocratiques : elle exigerait à tout le moins un balisage plus serré du programme gouvernemental. De toute façon, les électeurs ne peuvent se défausser sur l’hypothèse d’une reconduction pour renoncer à faire un choix, aussi difficile soit-il. Car, devrait-elle se vérifier, les équilibres du futur gouvernement seraient quand même en balance dans le résultat de l’élection.

Certes les alternatives globales et romantiques sont obérées par de telles alliances prévisibles qui enjambent des clivages jugés comme les plus structurants et qui finalement exposent toute conviction au discrédit. Certes l’interpénétration des sociétés, les enjeux planétaires, les pouvoirs supranationaux relativisent l’autonomie et l’espace du raisonnable dans lequel se meut un modeste pouvoir comme le niveau fédéral belge. Au lieu de relativiser une préférence, tout cela ne concourt-il pas à expliciter les critères et à renforcer les exigences auxquelles la soumettre ? C’est le rôle, c’est l’honneur de l’électeur que d’entrer dans cette illusion des programmes, des objectifs et des valeurs qui les fondent, même s’il sait que confronté aux réalités, aux compromis indispensables et, parfois, au cynisme des politiques qui les négocient, il faudra en rabattre.