Au-delà d’un double piège, retrouver l’histoire...

Donat Carlier

Le déni d’humanité que constituent les attentats du 11 septembre risque de nous entrainer dans une spirale de violences si la réponse qui y est apportée s’inscrit dans ce cadre absolu, a-historique, de la lutte entre le Bien et le Mal, cadre dans lequel se situe un mouvement terroriste comme celui de Ben Laden. D’autre part, une certaine explication anti-impérialiste, justificatrice de ce drame, ne permet ni d’en comprendre les ressorts, ni d’y répondre en le condamnant totalement. Elle empêche même de penser des alternatives politiques crédibles aux appels désespérés et désespérants à une moralisation des rapports de force mondiaux. Contre ces différentes formes d’échappées de l’histoire, il faut aujourd’hui se donner des objectifs qui nous donnent à nouveau prise sur le cours de choses.

Les attentats perpétrés ce 11 septembre aux États-Unis nous sont immédiatement apparus comme des actes terroristes sans précédent. Pourquoi a-t-il été d’emblée impossible de les assimiler à tout autre évènement connu ? La question à peine posée, les raisons s’accumulent en un trop-plein effrayant : la symbolique destructrice stupéfiante, qui nous a immédiatement happés en mobilisant un système médiatique mondialisé ; l’ampleur du bilan humain (environ six-mille morts) qui, lui, ne s’est en réalité dévoilé que peu à peu ; les destructions matérielles gigantesques ; le retournement de la puissance technologique en insigne fragilité ; la détermination haineuse et mortifère absolue de criminels poussant leur négation de la vie jusqu’à leur propre sacrifice « kamikaze » ; leur patiente préparation au cœur même de la société américaine, objet de leur haine dont ils semblent pourtant si « proches »... et, plus profondément peut-être, une absence de revendication, renvoyant à un rejet absolu de l’Autre ainsi que, articulée à ce silence, la dimension planétaire, « déracinée », de ces actes de terreur.

En fait, si les attentats du 11 septembre nous saisissent encore maintenant d’un effroi inédit, c’est parce qu’ils réunissent l’ensemble de ces traits en un seul évènement. Mais ce sont les deux dernières caractéristiques citées qui permettent le plus surement de parler d’un évènement qui fait rupture. Et d’autant plus s’il se confirme qu’il inaugure le passage à un nouveau terrorisme massif, biologique, chimique voire nucléaire, qui approfondirait la sophistication des moyens techniques mis en œuvre pour arriver à faire exploser deux Boeings dans les tours jumelles du World Trade Center.

LES AVATARS CONTEMPORAINS DU TERRORISME

Les caractéristiques de ces attentats, prises isolément et à des échelles plus modestes, ne sont en réalité pas vraiment neuves. Elles constituent en partie l’héritage des diverses étapes qui ont scandé l’évolution du phénomène terroriste [1], à partir des années 1970. Ce phénomène n’est évidemment pas propre au Moyen-Orient. Des rapprochements de la terreur nihiliste du 11 septembre peuvent être effectués avec les actes perpétrés par des mouvements extrémistes de droite, par exemple en Italie (attentat de la gare de Bologne), aux États-Unis (Oklahoma City), voire en Belgique (les tueurs fous du Brabant), ou nationalistes, comme l’ETA au Pays basque ou certains groupes Tamoul au Sri-Lanka. La terreur globalisée, elle, vient par contre d’entrer dans l’histoire sous nos yeux.

Une première inflexion décisive dans l’histoire récente du terrorisme distingue la naissance de la filiation « nihiliste », à laquelle on peut raccrocher le 11 septembre, du terrorisme d’extrême gauche des années 1970, caractérisé par la lutte « antiétatique » de la Bande à Baader ou des Brigades rouges. Un terrorisme qui « placarde partout son manifeste, déclare ses intentions [...] et implore en vain qu’on lui adresse la parole [2] ». Au tournant des années 1970 et 1980, est apparu un terrorisme non plus antiétatique mais bien manipulé par des États nationalistes arabes (comme la Libye) ou religieux (comme l’Iran), les attentats internationaux menés au nom de la lutte palestinienne jouant d’une certaine manière un rôle de « relais » entre l’extrême gauche violente et cette nouvelle forme d’action terroriste. Celle-ci se distingue déjà par « la primauté de la déstabilisation sur la revendication [3] ». Et ce trait deviendra central lorsque ce terrorisme étatique commence à faire place à la violence que certains groupes islamistes opposent à celle des dictatures arabes (peu ou prou liées à l’Occident). Cette nouvelle forme de terrorisme a d’abord été dirigée contre ces appareils dictatoriaux. Mais progressivement elle a pu s’étendre à une société tout entière, emportée alors dans une sorte de guerre civile, comme l’Algérie l’illustre de manière atroce.

UN TERRORISME MONDIALISÉ ET SANS REVENDICATION

Au fur et à mesure d’un enlisement dans une horreur absurde, sans issue, et donc dans l’échec des espoirs révolutionnaires des débuts, un autre type d’actions s’est substitué à ces formes de terreur. Menées par des factions toujours plus marginales, ce glissement, qui fait suite à la guerre du Golfe, s’est notamment vu illustré par les attaques contre les intérêts américains en Arabie, au Soudan et au Kenya, par des attentats contre des touristes en Égypte ou encore, sur le sol américain même, lors de la première tentative de destruction du WTC… En fait, si malgré tout le 11 septembre consacre bien une rupture, c’est parce que cette stratégie terroriste a à présent atteint sa pleine signification, en s’illustrant à l’échelle qu’elle vise en réalité, celle du monde.

On cherchera vainement à ramener cet évènement tout entier dans des cadres plus ou moins familiers. Actes de guerre ? Agressions armées ? Terrorisme classique porté à un point jamais atteint ? L’hésitation sur la qualification est directement liée au silence observé par les commanditaires. Les dérapages auxquels ces tentatives de dénomination ont donné lieu ne s’expliquent en effet pas uniquement par le traumatisme ou par la volonté affligeante de galvaniser les troupes que l’on veut souder dans une nouvelle « croisade », Ils tiennent aussi à l’interrogation sur la nature réelle du crime massif qui a été perpétré.

Si l’on peut déduire quelque intention de leurs propos publics, les mouvances telles que celle emmenée par Oussama Ben Laden semblent en fait vouloir porter la stratégie de la terreur au niveau dantesque d’un « choc des civilisations », Pour ainsi dire détaché de tout théâtre d’opération particulier, ce terrorisme agit essentiellement au nom d’une haine de l’Occident (et particulièrement des États-Unis) et de la mondialisation qui se développe sous son égide. Cette stratégie se différencie ainsi nettement des attentats perpétrés dans le cadre du conflit israélo-palestinien. Ceux-ci se voient revendiqués dans le cadre d’un conflit vieux d’au moins un demi-siècle, dont l’épicentre reste la « Palestine » et Israël, même si celui-ci a bien souvent débordé largement au-delà.

Ici les tueurs sont restés silencieux. Et sans revendication, pas d’exigence implicite de négociation, pas d’inscription dans un conflit politique et donc pas d’issue. Les terroristes se sont placés au-delà de tout conflit politique : ils l’interdisent par leur volonté de destruction de l’adversaire. Une telle violence « muette » semble en réalité devoir, dans le chef de ses auteurs, parler d’elle-même. Par la symbolique mobilisée, elle confère à cet acte la dimension d’une déclaration de haine totale qui ne vise que l’élimination définitive de l’autre. Cette haine et cette violence en deviennent absolues, a-historiques. « Tuer les Américains et leurs alliés, civils ou militaires, en tous pays où cela sera possible » ne peut se comprendre qu’en se référant à « une autre scène », comme le dit Albert Bastenier, celle où est progressivement apparue « une opposition d’inspiration divine aux infidèles », « une détestation fanatique, en même temps mystique et mortifère, de l’Amérique ».

En cela, ce que les New-Yorkais ont vécu relève d’un déni total d’humanité et donc du « mal absolu ». Cela fonde la condamnation que devrait y opposer toute personne et tout État adhérant à la Déclaration universelle des droits humains.

UN PIÈGE GROSSIER

Ce qui justifie cette condamnation, l’atteinte à l’humanité, ouvre cependant un piège grossier dans lequel le président des États-Unis, G. W. Bush, s’est empressé de donner en plaçant la réplique américaine sous le signe d’une guerre qui prendrait la forme d’une « nouvelle croisade du Bien contre le Mal ». Une partie de son administration, emmenée par un C. Powell soucieux de sensibilités autres que nationales, l’a amené à corriger ces propos désastreux mais il n’en reste pas moins qu’ils en disent long sur l’état d’esprit de nombre de décideurs américains et d’une part majoritaire de la population (celle qui ne voyait aucun inconvénient à ce que la riposte américaine tue des innocents). Invoquer le Bien et le Mal revient en définitive à se porter sur le même terrain manichéen que les commanditaires des attentats, à combattre absolument le « mal absolu », en légitimant d’avance les moyens que l’on utilisera pour ce faire quels qu’ils soient. Cette rhétorique, au-delà d’un rapport spécifique entre politique et religion dont elle est l’héritière, sort en quelque sorte la réaction américaine de la solidarité, et même de l’histoire, humaines en la référant à un projet divin.

Se placer immédiatement dans un cadre guerrier manque de plus en grande partie la nature profonde de la menace présente : combattre des réseaux terroristes internationaux, par définition quasiment insaisissables, ne ressort pas essentiellement de la géostratégie militaire et des rapports d’État à État qui encadrent le territoire de la guerre. Cette lutte relève au premier chef d’un droit pénal international. Celui-ci se distingue bien sûr de la logique judiciaire interne à un État, ne fût-ce que parce que le niveau international est précisément une scène sur laquelle des légitimités judiciaires, et donc politiques, en concurrence doivent se voir arbitrées par des instances interétatiques au nom de principes universels. Mais c’est donc bien dans le cadre de cette logique pénale internationale que l’on est habilité à se saisir de crimes contre l’humanité. Logique dont le développement est entravé par... la volonté américaine de protéger sa puissance solitaire ; comme le démontrent les récentes propositions sénatoriales, soutenues par l’administration Bush, de sanctionner des États qui ratifieraient le traité organisant une Cour pénale internationale.

UN ISOLATIONNISME DOMINATEUR

Cette absolutisation d’un combat à mener contre le Mal s’inscrit profondément dans l’invariant d’une politique étrangère américaine depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale : devenir (ou aujourd’hui se maintenir comme) l’unique super-puissance, autorisée à juger à l’aune de ses seuls intérêts de décisions qui engagent l’avenir de la planète. Au travers de diverses dénonciations de traités internationaux (mines antipersonnelles, armes légères, protocole de Kyoto... ), la politique de G.W. Bush a porté cette vision à son point le plus intolérable : contrairement à celle de l’administration précédente, elle entend non seulement dominer le monde mais prétend de plus être autorisée à s’en retirer. Le projet de bouclier antimissile, qui devait garantir la sécurité du territoire américain contre la fureur du monde, constituait le couronnement de cette tentative de « gel de l’histoire » au profit d’un seul. Les attentats ont souligné son absurdité totale. Nul ne peut s’abstraire de l’interdépendance que renforce la globalisation.

G. W. Bush a bien été obligé de rompre le nouvel isolationnisme dans lequel il voulait enfermer les États-Unis et risquait de piéger l’humanité tout entière. Mais l’intervention américaine, à laquelle participe la Grande Bretagne et vont prendre part la France et la R.F.A. ne constitue pas une réponse à la hauteur du déni d’humanité que représente le 11 septembre.

DES MOYENS ILLÉGITIMES, UN BUT DISQUALIFIÉ

Tenter d’éradiquer la structure qui a organisé les attentats est pour le moins légitime. Interdire toute poursuite de ses activités criminelles d’ampleur géostratégique est même urgent, il serait naïf de croire que le réseau à l’origine de cette horreur n’est pas prêt à continuer sur sa lancée. Ainsi les premières lettres piégées à l’anthrax ont été envoyées avant le 11 septembre ... Mais laisser à l’agressé le soin de répliquer, comme semble l’autoriser le feu vert, plus ou moins contesté sur le plan du droit, octroyé par l’O.N.U. sans que des éléments de preuve n’aient été réellement débattus, ne garantit en rien que son action ne s’apparente pas à de la vengeance plutôt qu’à la réelle application efficace de principes de justice, soucieux d’épargner des populations innocentes et de faire partager la légitimité de la réaction de la manière la plus large et profonde possible. Les bombardements sur l’Afghanistan n’ont de fait pas sérieusement pris en compte la catastrophe humanitaire qu’ils sont en train de provoquer. Les entrecouper de temps à autre de largages de rations militaires U.S., accompagnées de couteaux en plastique et de serviette en papier, confine au cynisme autojustificateur. À plus large échelle, la coalition constituée pour assurer la marge de manœuvre diplomatique nécessaire à l’intervention armée en Afghanistan l’a été au prix de la réhabilitation de régimes dictatoriaux et de la promesse de fermer les yeux sur des répressions atroces en cours, comme celle que Vladimir Poutine permet à son armée de mettre en œuvre en Tchétchénie ou celles que la Chine pratique au Tibet, contre des mouvements ouïgours ou les adeptes du Falun gong. On a beau parler d’une coalition temporaire, ses effets risques d’être durables et de reporter aux calendes grecques le respect des droits dans les zones où un terrorisme, islamiste ou non, sera invoqué, à tort ou à raison, pour légitimer des répressions aveugles.

Il ne s’agit pas non plus ici d’exclure des interventions militaires des moyens à utiliser, dans un premier temps, pour éviter que le réseau à l’origine des attentats ne récidive. Même si sur le moyen terme, ce sont les paradis fiscaux qui permettent le financement occulte de cette structure qu’il faudra se décider à réguler et c’est sur la politique tant étrangère qu’intérieure de pays « alliés » comme l’Arabie saoudite ou le Pakistan qu’il faudra peser pour y promouvoir une nécessaire démocratisation. Les moyens militaires deviennent inévitables lorsque ce réseau est protégé par un régime totalitaire et même imbriqué dans ses structures politiques. Une Cour pénale internationale, si elle avait pu décider de l’arrestation de Oussama Ben Laden et ses complices, aurait plus que probablement également dû passer par l’utilisation d’une telle force pour atteindre ce résultat : un régime tel que celui des talibans est par nature rétif à toute négociation ayant pour base des droits universels élémentaires. À ce titre, son renversement aurait dû constituer un but à atteindre depuis bien longtemps.

Il n’en reste pas moins qu’en faisant peu de cas de la vie d’innocents les moyens utilisés sont illégitimes, qu’ils disqualifient le but justifié et nécessaire qui est recherché et qu’ils risquent fort de s’avérer inefficaces mais également lourds d’effets pervers en termes de radicalisation de certaines franges islamistes.

UNE SYMÉTRIE PERVERSE

Pour autant, on ne peut accepter de placer Ben Laden et Bush sur le même pied, de les emporter dans la même condamnation. Sur ce plan, la symétrie que professent certaines analyses oublie qu’« avec le terrorisme, il devient impossible de discuter de la moralité ou de l’immoralité des moyens. Il n’existe plus de critères indépendants de la fin elle-même, qui permettent de juger si les moyens choisis sont appropriés à cette fin et proportionnés [4] ». Le caractère absolu du but uniquement destructeur poursuivi par les auteurs des attentats du 11 septembre empêche en effet toute discussion avec eux.

Par contre, le fait que la question des moyens utilisés pour leur répondre soit en débat prouve une chose : contester ces moyens reste envisageable dans le cas d’une démocratie comme les États-Unis, qui, malgré ses manquements vertigineux, ne peut être mise sur le même pied qu’un réseau terroriste. Et sur le plan factuel, cet État, aussi puissant soit-il, n’a malgré tout pas pu utiliser n’importe quel moyen pour tenter de détruire le réseau de Ben Laden. Enserré dans une série de contraintes internationales (la nécessité de s’assurer du soutien de pays à majorité musulmane) et nationales (une certaine attention à garder l’adhésion de son opinion en tentant de maitriser l’ampleur des fameux « dégâts collatéraux », ou du moins en tenant d’en persuader ses interlocuteurs), il ne semble pas avoir utilisé de bombardements aveugles et massifs. Ce qui relativise évidemment la rhétorique religieuse dont a usé Bush.

Amalgamer les ressorts de l’action des États-Unis et des commanditaires de l’attentat relève en fait d’une confusion mentale dangereuse. Elle sape les bases sur lesquelles appuyer un jugement moral à exercer et, par le rejet des différents acteurs du drame dans une même catégorie, elle ne permet pas de s’affronter à l’histoire telle qu’elle se déroule. Cette confusion avait en fait été préparée d’emblée par un certain type d’explication du 11 septembre, explication qui tendait à la légitimation.

EXPLIQUER SANS JUSTIFIER

Pas plus que les réactions militaires nécessaires, les explications à apporter au drame ne peuvent se penser dans le registre de l’absolu. Car il y a bien un travail explicatif à réaliser : si à proprement parler le mal absolu relève en lui-même de l’inexplicable, il ne surgit par contre jamais par hasard.

Admettre que des êtres humains se mettent au service du « mal total » n’empêche pas de prendre acte d’une certaine continuité entre eux et l’ensemble de l’humanité, elle l’exige au contraire. Des êtres humains ne s’inscrivent pas dans sa logique sans avoir « basculé » à un moment donné sur ce terrain qui confine à la folie furieuse et sans avoir baigné dans un contexte dans lequel s’opère ce basculement. Cette dérive est non nécessaire et n’ouvre aucun type de justification mais par le simple fait qu’elle peut survenir dans toutes les sociétés humaines, et l’Europe en a fait l’expérience la plus dévastatrice au cours du siècle qui vient de se refermer] il y a lieu de l’analyser. Plus essentiellement encore, si nous voulons avoir prise sur ces évènements, un long travail destiné à comprendre ce qui arrive à l’humanité doit être entamé. Ce travail devra démêler les confusions et lever les ambigüités qui nous tendent les pièges de l’escalade mondiale dans le choc des civilisations et du retrait de l’histoire au nom d’un combat pour un monde meilleur.

C’est à partir d’un point de vue assumant la complexité de l’interdépendance planétaire, que peuvent être suivis l’ensemble des phénomènes culturels, politiques, socioéconomiques qui ont radicalisé une certaine frange des mouvements islamistes au point de basculer dans pareille horreur. De nombreuses contributions de ce dossier s’y emploient.

La politique internationale cynique que suivent les États-Unis et, plus largement, les Occidentaux sont des faits. Mais cela permet-il d’établir une relation de cause à effet directe entre les attentats du 11 septembre et la domination du monde occidental ? C’est ainsi que les évènements sont interprétés par certains, dans le monde musulman et par nombre d’observateurs. Ces appréciations doivent être entendues. Mais il y a lieu de les discuter, là où elles laissent perplexes.

SUBSTITUT DE REVENDICATION

Établir que les attentats sont la conséquence de l’hégémonie américaine, comme un certain discours progressiste l’affirme, revient à remplir la page blanche que nous a laissée le commanditaire de l’attentat avec l’ensemble des griefs issus des inégalités Nord-Sud. Cette relation directe de cause à effet est légitimatrice. En reprenant à son compte le cri de nombreux damné de la terre : « Les Américains l’ont bien cherché ! », elle alimente la mécanique qui fait de Ben Laden une sorte de porte-drapeau de la lutte contre les inégalités d’un monde qui s’unifie en seul marché massivement inéquitable. Ce que ce personnage n’est en aucun cas. Sa revendication de voir les troupes américaines quitter l’Arabie Saoudite n’en est évidemment pas une. Elle ne cache pratiquement pas la haine totale opposée en réalité à toute présence autre qu’islamique en terre d’Islam. Sans parler de la récupération tardive de la lutte palestinienne pour l’obtention d’un État qui n’avait jusqu’à présent pas beaucoup mobilisé le discours du chantre d’un terrorisme mondial. Ce terrorisme est profondément déraciné et se fiche comme un poisson d’une pomme des combats locaux pour la dignité humaine.

Nous avons à distinguer absolument les effets des attentats de leur nature dans les jugements qui guident notre action. Si Ben Laden reçoit une certaine audience parmi les masses musulmanes, c’est essentiellement par un effet de ras-le-bol face à la politique américaine d’un soutien jugé total à Israël et… à leurs propres oligarchies militaires qui font peser sur leurs têtes les chapes de plomb des dictatures. Et non par adhésion à ses thèses islamistes radicalisées jusqu’à la folie. De toute manière, cela ne remet nullement en cause la nature des attentats et leur « justification » qui ne relève pas de la lutte contre les inégalités mondiales. Même dans le cadre d’une « mondialisation heureuse », un certain islamisme pourrait déboucher sur de pareilles atrocités, parce que ce processus de globalisation entraine inévitablement les rencontres entre civilisations qui sont fondamentalement rejetées par ce délire religieux. C’est dire s’il n’est pas non plus possible de s’en tenir uniquement aux effets supposés de frappes sur l’Afghanistan dans « le monde arabo-musulman » pour définir une politique. Ce serait également là pécher par manque de clairvoyance éthique et pratique.

LE REFUS DU FACTEUR EXPLICATIF CULTUREL

Ce discours explicatif qui ramène les évènements à sa grille de lecture antiimpérialiste manque par ailleurs encore deux choses.

Tout d’abord, en identifiant des causes géopolitiques et économiques comme les principales sources des évènements du 11 septembre, les défenseurs de ce type d’explication nient la portée culturelle, et proprement religieuse, de ce cataclysme. Même certains discours attentifs à la méconnaissance et à la domination culturelles de l’Occident face à l’Orient éludent la question de l’islamisme, en se cantonnant dans des appels à la distinction entre islam et terrorisme. Encourageant d’ailleurs par là à ne découvrir les musulmans de nos pays qu’à travers des évènements internationaux dramatiques et à plaquer sur eux une identité construire par médias interposés et dans laquelle ils ne se reconnaissent pas.

Sans remettre en question la nécessité de se prémunir contre tout amalgame sur ce plan, le contournement d’un débat plus approfondi relève souvent, consciemment ou non, d’un refus de voir que l’islamisme constitue un immense potentiel de ressources culturelles, suffisamment mobilisatrices, dans lesquels certains peuples et certains groupes peuvent puiser et puisent effectivement pour sortir de leur situation de dominés.

On touche certainement là aux racines laïques d’un certain combat de libération contre l’oppression. Si les droits de l’homme se sont en effet construits en grande partie en Europe dans la distanciation avec l’emprise de l’Église, on ne peut impunément plaquer ce processus sur d’autres sociétés et d’autres réalités historiques. Imposer ses normes, même en étant convaincu de leur portée universelle, risque de simplement provoquer leur rejet ou leur détournement par certaines élites occidentalisées prêtes aux pires compromissions avec les dictatures en place pour éviter toute prise de pouvoir, même démocratique, par des partis fondés sur l’islam.

IMPUISSANCE DÉMOCRATIQUE

Cela nous amène à la dernière impasse majeure de ce genre de discours : la production de l’impuissance démocratique tant dans les pays vis-à-vis desquels il est produit que dans nos propres sociétés. Au nom des incohérences cyniques des États-Unis comme des États européens, ce discours ajoute des dénonciations sélectives aux « indignations sélectives ». Un certain antiimpérialisme semble ainsi s’intéresser aux dictatures algériennes, tunisiennes ou syriennes au nom des phénomènes structurels de domination dont la responsabilité incombe évidemment plus aux puissants qu’aux États du tiers-monde.

En Occident, se reproduisent les lignes de fracture qui étaient apparues lors de l’intervention de l’Otan au Kosovo. La situation diffère radicalement par la nature de l’agression et par le jugement que l’on peut porter sur les moyens utilisés : sans adhérer à la politique de bombardement massif du Kosovo et sans être dupe d’arrière-pensées américaines, on pouvait estimer l’intervention nécessaire pour préserver les Kosovars des crimes contre l’humanité commis par l’armée yougoslave. L’insatisfaction sur les moyens ne délégitimait pas la fin dans ce cas-là et n’empêchait pas de tenir l’ensemble des fils d’une critique à diriger au premier chef vers une Europe sans consistance.

Comme l’a bien montré Alain Brossat [5] dans le cadre des guerres d’ex-Yougoslavie, une certaine gauche (communiste ou plus vaguement tiers-mondiste et pacifiste) n’a toujours pas enregistré que l’écroulement du mur de Berlin ne nous permettait plus de continuer à lire chaque nouveau conflit comme la répétition de la lutte entre l’impérialisme américain et son alternative historique communiste. Celle-ci n’existe plus.

Au nom de schémas anciens, nous ne pouvons pas refuser de voir où se trouvent les agresseurs. Au nom d’un monde meilleur et d’un système international plus démocratique, nous ne pouvons reporter à plus tard les réactions qu’exigent des situations insupportables. Opposer ces horizons d’attente éthique à la réalité actuelle revient à désespérer toute action politique en prise sur les évènements. Au nom du respect intégral et cohérent des droits humains, nous ne pouvons nous décharger de la responsabilité de débattre et de suivre les voies qu’il est aujourd’hui politiquement envisageables d’emprunter afin de nous approcher de l’effectivité de ce respect. Sans céder aucunement à la realpolitik ou renoncer à la boussole éthique qui doit nous guider, il faut continuer à tâcher d’avoir prise sur l’histoire telle qu’elle se fait, à entrer dans l’épaisseur concrète du politique. Et refuser l’échappée dans l’idéal.

UNE DÉRIVE PACIFISTE ?

Sans pouvoir développer cette approche plus avant, notons que cette impasse du débat politique dans nos sociétés renvoie peut-être également à une certaine manière de voir dans toute réflexion assumant la complexité du monde une entrave à l’action, ainsi qu’aux conséquences négatives d’un certain pacifisme diffus. Pas besoin de se référer ici au précédent de Munich comme le font certains dans des accents churchilliens hors de propos : il y eut aussi des pacifistes antimunichois et encore une fois nous ne nous trouvons pas dans une situation de guerre mondiale. Mais la civilisation des mœurs que permet la paix dans la démocratie depuis cinquante ans dans nos pays, ne doit pas faire oublier, comme l’ont justement rappelé à de nombreuses reprises les mouvements pacifistes, les quarante millions de morts dans le monde de la période d’opposition de blocs de l’Est et de l’Ouest. La violence n’avait pas épargné tous les continents et, depuis le Kosovo, les Européens auraient dû retrouver une conscience plus claire de la nécessité d’un combat politique quotidien, pour construire la paix au-delà de nos frontières.

Il ne peut pas être question aujourd’hui, par faiblesse et défaut de pensée, de prétendre que le 11 septembre, par lui-même, inaugure une nouvelle ère. Il serait moralement boiteux de récupérer la catastrophe pour pousser ses propres combats et idées. Il faut répéter que c’est dans le refus de ces actes d’une brutalité inhumaine que pourront se construire de nouvelles institutions communes aux hommes et que reprendre prise sur le cours des choses peut immédiatement se concevoir.

RETROUVER PRISE SUR LES ÉVÈNEMENTS

Pour ce qui est des enjeux les plus immédiats, il est clair que les interventions militaires en cours, au-delà de leur sanction formelle par l’O.N.U., ne pourront être légitimées que par leur ciblage rigoureux de la menace que nous devons affronter. Il n’est pas trop tard pour imposer parallèlement aux actions armées une intervention humanitaire qui ne relève pas de la farce tragique autojustificatrice. C’est là que des O.N.G., palliant la délégitimation du politique institué, peuvent aussi se révéler être de puissants soutiens aux institutions européenne ou onusienne en place et donc à la réaffirmation d’un cadre politique.

Sur le moyen et le plus long terme, il faut absolument rompre cette alliance antiterroriste désastreuse et miser sur la démocratisation des régimes arabes. Celle-ci ne se fera pas sans heurt, comme le souligne Pascal Fenaux, mais constitue la seule issue vers une stabilité durable. Pour ce faire, la résolution internationale des points de fixation du monde arabe (comme le droit palestinien à un État ou l’arrêt d’un embargo inhumain contre l’Irak) s’avère indispensable.

En tant que citoyens européens, notre combat doit être de réveiller et d’investir l’embryon de politique étrangère commune de l’Union pour qu’il s’inscrive dans ces perspectives. Il s’agit aujourd’hui d’utiliser les marges qu’offre l’incohérence massive qui consisterait à poursuivre Ben Laden des foudres d’une justice implacable, en laissant les Palestiniens au désespoir de jamais pouvoir construire une dignité collective dans un État propre.

Pour cela, il faudra que la solidarité exprimée par l’Europe avec les États-Unis serve également à les amener aux vues européennes. S’il fallait tirer une « leçon » de ces évènements, c’est bien qu’ils soulignent les conséquences dévastatrices d’une vision de l’humanité qui n’assumerait pas la nécessaire transformation de l’interdépendance de tous les habitants de la planète en solidarité.

[1Voir la plongée dans ses propres archives qu’effectue Esprit dans son numéro d’octobre pour mettre en perspective l’évènement. Olivier Mongin, « Sous le choc. Fin de cycle ? Changement d’ère ? », p. 27 et suiv.

[2Percy Kemp et Assaf Kfoury, « Un terrorisme du troisième type », extrait d’un article de 1984 repris partiellement dans l’anthologie du numéro d’octobre d’Esprit.

[3Ibidem.

[4Monique Canto-Sperber, « Injustifiable terreur », dans Le Monde du 3 octobre 2001.

[5Alain Brossat, « Les dilemmes intellectuels d’un combat : à propos du Kosovo », dans Esprit, janvier 2000, p. 196 et suiv.