Après septante ans, l’avenir continue ?

Christophe Mincke

La question de l’information est au cœur de très nombreux débats contemporains. Il peut s’agir de pointer l’infobésité et les difficultés qu’il y a, aujourd’hui, à distinguer l’essentiel de l’accessoire lorsqu’on est bombardé de nouvelles en permanence. Nombreux sont aussi ceux qui regrettent l’uniformisation du paysage médiatique, privé de grandes voix, de points de vue, d’engagements militants et de grilles d’analyse. L’uniformisation est aussi celle des propriétaires de médias et du formatage des « produits » que vend la presse à ses « clients ». La presse est aussi dénoncée pour ses articles bâclés dans l’urgence et pour la disparition du temps de l’analyse en même temps que de la spécialisation des journalistes.

Parlons-en, des journalistes, tantôt honnis pour leur supposé manque de professionnalisme, tantôt plaints, pauvres idéalistes aux prises avec un système qui les broie, les frustre, les empêche de se développer, rend tout simplement impossible leur travail ; précarité, urgence, sous-effectif, la liste des motifs de préoccupation est longue. Bien entendu, la place d’internet dans le paysage de l’information est également questionnée. Au royaume du gratuit — derrière la publicité, bien entendu — comment vendre un article ? Quelle peut être l’utilité de la diffusion d’une information factuelle dans un média payant alors que les billets, les vidéos, les articles gratuits de la concurrence circulent en tous sens ? Quelle peut être la durée de vie économique d’une nouvelle dans un monde qui a réduit le « nouveau » à un fugace instant ? On ne peut non plus négliger les interrogations éthiques sur une presse qui, trop souvent, aime à se vautrer dans le caniveau, à surfer sur le racisme, la haine et la bêtise pour « faire du clic » (publicitairement rentable) ou pour vendre du papier. Colporter des rumeurs, publier des non-informations sous des titres racoleurs, caresser dans le sens du poil la bête qui sommeille en chacun de nous et se moquer comme d’une guigne des condamnations morales des instances déontologiques : au bord du gouffre, certains se remplissent les poches en louant l’accès à des tremplins.

Plaintes et préoccupations concernant la presse se donnent ainsi à entendre de partout. A-t-on jamais été aussi insatisfait du paysage médiatique qu’aujourd’hui ? Je ne saurais le dire. Ces plaintes sont-elles le signe d’exigences intellectuelles et démocratiques qui refusent de capituler ? Peut-être. Sont-ce au contraire les habituelles jérémiades qui accompagnent l’enthousiaste élan vers le néant des sociétés qui se sont perdues depuis longtemps ? Espérons que non.

Tout n’est pourtant pas noir. Internet met à notre disposition des réflexions innombrables et souvent passionnantes lorsqu’on sait faire le tri. De nouvelles revues voient le jour, fondées sur le rêve d’écrire autre chose, autrement. Les technologies modernes permettent de diffuser largement des contenus à moindres frais. Tout n’est pas noir.

Au milieu de tout cela, se tient une ancienne revue. La vôtre. La Revue nouvelle. Comme vous avez pu le constater, un élan de renouvèlement, entrepris par Luc Van Campenhoudt, agite notre rédaction depuis plus de deux ans. Nouvelle maquette, nouveau papier, nouveau site, blogs, infolettre, présence accrue sur les réseaux sociaux, multiplication des évènements, l’effort est considérable pour notre petite structure.

Nous continuons de faire le pari du papier, car nous pensons que le plaisir de La Revue nouvelle ne tient pas qu’à ses contenus, mais également à l’objet qui arrive par la poste et que l’on découvre en déchirant l’enveloppe blanche.

Nous persistons dans notre choix de la prise de distance et de l’analyse. À quoi sert-il de décrire des faits que chacun peut connaitre dans l’instant ? Pourquoi ajouter un regard superficiel à des milliers d’autres ? Nous préférons prendre le temps et proposer des points de vue construits, charpentés. Nous préférons aussi prendre les devants et parler de ce qui n’est peut-être pas à la une, mais finira par s’y trouver. Si l’on parcourt les numéros de la revue, on ne peut qu’être frappé du nombre d’articles qui, un, deux ou dix ans après leur parution, peuvent encore éclairer l’actualité la plus brulante.

Nous nous entêtons à croire à l’intelligence du lecteur, capable de lire des textes longs et complexes. Nous sommes en effet convaincus que la simplification à outrance procède d’un mépris et que ce mépris, à la longue, entraine l’abrutissement ou le rejet.

Il ne faut cependant pas se mentir : la voie choisie en 1945 et que nous continuons d’incarner sous une forme que nous pensons contemporaine, cette voie n’est pas la plus facile. La Revue nouvelle est fragile. Pas intellectuellement, pas moralement, pas idéologiquement, mais financièrement. Les choses sont ainsi faites qu’il ne suffit pas d’être lu, il faut être payé pour cela. Actuellement, le produit de nos ventes couvre les frais de production matérielle de l’objet que vous tenez en main. Ce sont les subsides de la Fédération Wallonie-Bruxelles qui permettent de payer les membres rémunérés de la rédaction. Les autres, auteurs, membres du comité de rédaction, direction, n’ont d’autre rémunération que symbolique. Ils se paient de la joie de publier et de faire œuvre utile.

Qui peut garantir que les subsides seront maintenus à leur niveau actuel ? Que se passerait-il si le lectorat de la presse payante continuait de s’éroder en Belgique ? Ces questions nous hantent, évidemment.

Il est un temps pour les idées et les idéaux, il en est un autre pour se pencher sur la viabilité du projet. Ce temps est venu. Voici la raison de cet éditorial, vous indiquer lecteur fidèle ou récemment arrivé, que La Revue nouvelle a besoin de vous. Si, comme nous l’espérons, vous y êtes attaché, vous ne souhaitez certainement pas la voir disparaitre. Votre abonnement nous est nécessaire. Nous avons besoin que vous parliez de nous autour de vous, que vous répercutiez nos analyses sur les réseaux sociaux, que vous participiez à nos évènements, que vous soyez, en un mot, un des participants d’un large réseau qui doit rendre à La Revue nouvelle la place qu’elle mérite, la place dont elle a besoin.

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