Anvers, d’une main l’autre

Bernard De Backer

« En oep ‘t einde van z’n reize
vind’em soems dad iêwig laend
meh’z’n goden en z’n wijze
mor ‘t verbrokkeld in z’n aend »
Wannes Van de Velde, De Zwaerver (version anversoise) [1]


photo : Anne Capet

À contrejour, une tête de Bouddha brun-doré offre son beau profil à l’angle d’une fenêtre, ouvrant sur un jardin japonisant percé d’un étang dans lequel batifolent des carpes dodues, entre bambous, rocailles et feuilles mortes. La haute pièce est éclairée par une lumière changeante, alternant des rayons d’arrière-saison filtrés par les arbres et de brusques nuées qui laissent l’Éveillé impassible. Une douce odeur d’omelette au lard se répand dans la tiédeur du matin, une desserte est garnie de fromages et de charcuteries, de pain, de beurre et de marmelades pour les hôtes de la maison.

La demeure centenaire est située à proximité de la Marnixplaats [2], un moyeu cerclé de métal formant la jointure de huit rues. Au centre du cercle, un monument imposant de style néorenaissance, érigé en 1883 et dénommé « Schelde vrij », célèbre le vingtième anniversaire du rachat, par Bruxelles, de la taxe de navigation sur l’Escaut due aux Pays-Bas. Le fleuve est symbolisé par une tête de faune crachant des flots au-dessus de chaines brisées. Comme un écho redoublé de la légende de Brabo, tranchant la main du géant Antigoon qui rançonnait le passage fluvial et amputait ceux qui ne payaient pas. Deux sculptures illustrent ce combat mythique face à l’hôtel de ville, celle de Quinten Metsijs, datant du XVIesiècle, et celle de Jef Lambeaux, érigée trois siècles plus tard. Le « Schelde vrij » de la Marnixplaats fait, quant à lui, référence aux conséquences (surtout au bénéfice d’Amsterdam) de la prise de la ville par les Espagnols en 1585 : la fermeture, puis la taxation de l’accès maritime par les Provinces-Unies protestantes, ainsi que l’exil de plus de la moitié de la population anversoise. La libération de l’Escaut en 1863 est d’une telle importance dans la mémoire urbaine que son cent-cinquantième anniversaire fut célébré avec faste cette année, sous le signe de Neptune brandissant son trident. Écoulement du fleuve, mains tranchées, fantasme des origines anversoises.

Cosmopolis

Hormis le Bouddha de la maison d’hôte et quelques estampes japonaises dans ses couloirs, l’Asie est très présente dans la métropole, hommes et marchandises étant venus d’abord par le fleuve. Il y a le petit Chinatown gardé par des lions de pierre, les restaurants japonais forts en vogue (trendy, comme on dit en anversois contemporain), le temple Jaïn de Wilrijk d’une blancheur immaculée, édifié par les diamantaires du Gujarat, sans oublier les disciples de Vishnou qui chantent Hare Krishna en face de la statue de Brabo et Antigoon, avant de confier un radeau orange aux caprices du Gange local. Le tout premier centre tibétain belge fut construit à Schoten, dans la proche banlieue, ainsi que quelques temples odorants d’écoles bouddhistes moins connues, près de la gare de Berchem. Dans le quartier fort animé du Vlaamse et du Waalse Kaai, des restaurants démesurés, aménagés dans des entrepôts, servent de la cuisine « fusion asiatique » dans une atmosphère cocaïnée digne d’Apocalypse Now ; l’un d’entre eux se nomme « Little Bouddha », comme par antiphrase. Pour attester cette présence, les salles du Museum aan de Stroom (MAS), consacrées à « La Vie et la Mort / Les hommes et les dieux », offrent des vidéos incrustées dans les vitrines des religions asiatiques, montrant des scènes tournées à Anvers. Un chaman magyar, qui agita son tambour pendant des années dans la ville, y raconte aussi son histoire.

Les premiers Chinois de Belgique, arrivés par l’Escaut, se seraient établis à Anvers au XIXe siècle. Ils y ont une pagode, non loin du zoo : le « temple du Bouddha de la montagne éclairante ». L’auteur de ce récit se souvient de l’enfant anversois qu’il était, découvrant ébahi dans un restaurant des années 1950, garni de lanternes et de tentures rouges, un plat de porc à la sauce aigre-douce. Puis d’un marin, renversé par sa mère, le premier « homme jaune » qu’il vit dans son existence, recroquevillé et muet dans son lit d’hôpital anversois. Beaucoup plus tard, devenu adulte, il dut se rendre au bord de l’Escaut pour obtenir un visa népalais auprès d’un vieux consul honoraire, entiché du royaume himalayen. Et par un étrange hasard, il rencontra ensuite une sinologue anversoise, en voyage de noce avec son mari de Beijing, à Kashgar dans le Turkestan chinois. Elle devint responsable des relations entre sa province et celle de Shaanxi, qui sont jumelées.

Le cosmopolitisme anversois — dont Dürer témoignait déjà en 1520 lors de son séjour dans la ville, en s’émerveillant des objets ramenés des Indes orientales et du Nouveau Monde par des marchands ibériques [3] — a bien d’autres visages, que l’on croise en déambulant au hasard. Celui des quartiers juifs, turcs ou marocains, bien évidemment, sans oublier les Russes qui ont leur statue de Pierre le Grand (avec inscription en cyrillique) dans le coin des brocanteurs, commémorant le passage de l’autocrate dans la métropole en 1717.

La ville des nationalistes flamands, où Bart De Wever a pris possession du « schoon verdiep », est un curieux mélange d’esprit de clocher et d’ouverture au monde, qu’illustre notamment le parcours de Wannes Van de Velde [4]. Né dans le Schipperskwartier (quartier des marins et des prostituées), l’artiste était peintre, poète, acteur et chanteur patoisant dans la plus pure tradition anversoise, mais également virtuose du flamenco et du chant andalou. Dans un genre différent, qui d’autre que Ferre Grignard, ce barde hirsute des années 1960 en chemise à fleurs et lunettes fumées, chanta avec autant d’aplomb la complainte du Drunken sailor dans un bistrot d’Anvers, non loin d’un salutaire bac de bière ?

Vaderland, Belgeland, Ellis Island

C’est un travailleur du même port, sans doute familier des marins ivres, Robert Vervoort, qui collectionna dès 1989 des milliers d’objets relatifs à la Société anonyme de navigation belge-américaine (Sanba), plus connue sous le nom de Red Star Line, et fut ainsi à la base d’un musée étonnant inauguré à l’automne 2013. Pour s’y rendre en venant de la Marnixplaats, située dans les quartiers sud de la ville, on peut longer l’Escaut vers le port par le quartier des brocanteurs, passer devant la statue de Pierre le Grand et l’entrée du tunnel piétonnier (qui permet de passer sous le fleuve dans un boyau pour rejoindre la rive gauche). On s’approche ensuite du centre historique en longeant la maison où sont peintes les paroles du Zwerver, de Wannes, et qui, à leur manière, attestent l’impermanence du monde et l’inaccessibilité des choses dernières. Une fois franchies les zones agitées autour de la cathédrale, les rues deviennent silencieuses lorsque l’on poursuit vers les installations portuaires. La vieille ville semble se vider, de nombreuses maisons anciennes sont à vendre, d’autres ont été remplacées par des bâtisses atones du même gabarit.

Des lumières jaillissent tout à coup au détour d’une ruelle du Schipperskwartier et de sa Villa Tinto aux cinquante et une vitrines. Rouges, roses ou mauves, elles éclairent et nimbent des créatures cuivrées et lisses qui se déhanchent, téléphonent ou fument de longues cigarettes aux filtres dorés, en clignant de l’œil et ourlant des lèvres. Comme les vitrines descendent souvent jusqu’au sol, on découvre leurs pieds et leurs jambes qui se croisent et s’entrecroisent. Il faut traverser le Red light district avant d’accéder au Red Star Line. Les millions de migrants, qui ont fait le chemin à pied de la gare centrale au quai du Rhin pour s’embarquer vers l’Amérique de 1873 à 1934, sont-ils passés par ici ? Les plus jeunes d’entre eux ont-ils cru, comme l’enfant du restaurant chinois qui les voyait tricoter aux fenêtres, alors plus ternes, qu’il s’agissait de femmes de marins attendant leur homme ?

« Het Eilandje », le nouveau quartier des docks en plein boom, apparait au bord d’un bassin qui porte le nom de Bonaparte. Le Corse a bonne réputation dans la métropole, car il a aidé à la libération de l’Escaut. Un étrange bâtiment de dix étages en blocs rouges, alternant avec des pans de verre ondulés et couvert de petites mains argentées, se dresse comme un lego géant au milieu des bassins : le Museum aan de Stroom, le « musée au bord du fleuve » (ou du courant). Son slogan est « Anvers au cœur du monde, le monde au cœur d’Anvers ». Construit par la majorité précédente à l’emplacement d’un ancien entrepôt de la Hanse datant du XVIe siècle, le « siècle d’or » de la ville avant sa soumission aux Espagnols en 1585, le MAS se veut le symbole des échanges que lui apporte un fleuve ouvert au monde. Dans la splendide lumière d’un soir de novembre balayé par le vent, le bâtiment éclairé en contreplongée se découpe sur le ciel bleu-noir parcouru de nuages effilochés. La grande terrasse aménagée au sommet permet de contempler la ville et le fleuve, mais aussi de découvrir la tête de mort qui surgit, en contrebas, de la mosaïque réalisée par Luc Tuymans, en écho à celle apposée au pied de la cathédrale en mémoire de Quinten Metsijs. Au-delà des docks napoléoniens, de nouveaux quartiers s’élèvent dans le ciel agité, les câbles des grues sifflent et battent contre les parois de métal, tels les haubans d’un port de plaisance.

L’ancien entrepôt du Red Star Line est à quelques centaines de mètres du MAS, le long du quai où les paquebots Vaderland ou Belgeland emportaient leur cargaison humaine vers Ellis Island. Dédié à la mémoire des plus de deux millions de « landverhuizers » (migrants) qui s’embarquèrent ici après un long voyage terrestre — la majorité était originaire d’Europe centrale ou orientale — le musée connait un tel succès qu’il est impossible, ce jour-là, de le visiter faute d’avoir réservé sa place. Mais la cheminée blanche, penchée en arrière comme celle des transatlantiques, surplombant les anciens bâtiments restaurés est libre d’accès. L’escalier en spirale qui l’entoure permet de prendre des « leçons d’abime », comme Jules Verne l’imagina pour Hans et le professeur Lidenbrock au sommet d’une église danoise, avant qu’ils ne s’embarquent pour l’Islande dans Voyage au centre de la terre (l’enfant du restaurant chinois en avait vu une adaptation cinématographique, dans une salle près du zoo, et qu’il avait fui, terrorisé par la lave en fusion recrachant les explorateurs par la bouche d’un volcan).

Ce jour-là, des bourrasques frappent la spirale ascendante, protégée par des panneaux de plexiglas qui bordent l’escalier. Débouchant au sommet après quelques efforts, on y contemple la courbe du fleuve qui file vers la Zélande, le grand large et le Nouveau Monde. Si l’on penche la tête, on découvre sur le parapet la photographie en noir et blanc d’un paquebot des années 1920, s’éloignant du même quai et se dirigeant vers la même courbe. Une femme au bord de l’Escaut y agite un mouchoir faisant écho à la fumée grise du navire. Sur le sol, des petits triangles argentés symbolisent les parcours des « landverhuizers » : Odessa, Kiev, Varsovie, Berlin, Anvers, New York… Golda Meir et Fred Astaire, parmi des millions d’autres, ont embarqué ici.

Hortus conclusus

Retour dans la ville médiévale et ses ruelles courbes, encloses, sombres et étroites. L’une des plus anciennes demeures encore intacte est celle de Nicolas Rockox, protecteur de Rubens et bourgmestre d’Anvers après la victoire des hispano-catholiques (il eut la bonne idée d’épouser l’Espagnole Adriana Pérez). Elle forme un rectangle autour d’un jardin clos reconstitué. Les jardins médiévaux sont à l’inverse des tableaux de paysage flamands ou hollandais, même s’ils participent d’un mouvement identique de transfiguration esthétique d’un environnement. Alors que la peinture de paysage occidentale, née en Europe du Nord [5] et particulièrement développée dans la guilde de saint Luc des peintres anversois, balaye de larges horizons et ouvre sur l’infini du ciel ou de la mer, les jardins du Moyen-Âge sont un microcosme enclos (hortus conclusus) avec plantes vivrières, médicinales et d’ornement, étroitement circonscrits par des murets [6]. Autour de cette miniature de briques et de plantes, au cœur de la maison Rockox, des pièces tapissées de cuir de Cordoue ou goudleer regorgent de meubles trapus, de cabinets à tiroirs secrets, de tableaux de la guilde de saint Luc, de « curiosités » (coquillages, noix exotiques, cristaux, coraux…) qui avaient tant fasciné Dürer. Une tapisserie représente Le jardin mythologique de l’amour avec figure centrale de Vénus, une autre un Festin de chasse, une troisième une Verdure à grandes feuilles de chou. Dans ce Cabinet d’Or reconstitué, une presse d’imprimerie rappelle la longue tradition d’édition de la ville, que les Plantin-Moretus incarnèrent pendant des siècles.

La réputation de prospérité et de dynamisme créatif de la ville était telle, au début de XVIe siècle, qu’un imprimeur français, originaire de Tours, décida d’y tenter sa chance. Une fois établi, Christophe Plantin se sentit rapidement attiré par le protestantisme qui avait atteint Anvers. Devenu indépendant en 1555, après avoir travaillé pour des pionniers de la ville, il devint l’éditeur des humanistes, des scientifiques et des réformés dont il était sympathisant (proche, dans un premier temps, de la secte anabaptiste « Het Huis der Liefde » qu’évoque Marguerite Yourcenar dans L’Œuvre au noir, puis des calvinistes). On pénètre avec respect dans sa demeure-manufacture non loin de l’Escaut, encadrant elle aussi son jardin clos, avec treilles de raisins rabougris et arbustes aux feuilles mordorées. La visite des lieux donne le vertige par la richesse inouïe des pièces qui se succèdent autour du jardin : ateliers d’imprimerie aux presses à bras verticales, rangées de caractères mobiles, bibliothèques gigantesques avec statues et planisphères, librairie du XVIIe siècle où l’on ne vendait que les feuilles imprimées (qu’il fallait relier ensuite), cabinet des correcteurs, repaires d’Ortelius et de Plantin, murs tapissés de cuir de Cordoue, tableaux de Rubens. L’histoire brisée de la famille Plantin-Moretus incarne celle d’Anvers aux XVIe et XVIIe siècles, ainsi que le revirement des imprimeurs qui passèrent de l’édition des réformés, scientifiques et humanistes, à celle de la Contre-Réforme triomphante et des ouvrages papistes, après un bref exil à Leiden. Le catholicisme « méridional » s’implanta durablement en Flandre et à Anvers, qui fut privé de son accès au grand large pendant des siècles. Les scientifiques, marchands et artistes s’exilèrent dans les Provinces-Unies et participèrent à la prospérité d’Amsterdam, qui reprit la main et disputa ensuite le pion aux Ibériques, jusqu’au Japon.

Place de l’Aube

Camille Flammarion, qui avait rendu l’astronomie populaire auprès de millions de foyers, inspira sans le savoir les promoteurs de la « Société anonyme pour la construction du quartier Est d’Anvers » (en français dans le texte), dirigée par le baron Édouard Osy et son beau-frère, aussi baron que lui, John Cogels. Les deux compères n’étaient pas des seconds couteaux. Ils appartenaient à des familles puissantes ayant cumulé les mandats politiques et les bonnes affaires, notamment celles de la Banque d’Anvers. Ils étaient propriétaires d’une soixantaine d’hectares dans le lieu-dit de Zurenborg, une campagne proche des anciennes fortifications de Lambermont. La ville, en pleine expansion depuis le rachat du droit de navigation sur l’Escaut en 1863, était à la recherche de terres. Une aventure immobilière « fin de siècle » s’engagea et aboutit à la construction d’un des quartiers les plus étonnants de la ville, celui de la Cogels-Osylei, proche de la gare de Berchem. Un tram attrapé dans la cathédrale ferroviaire somptueusement rénovée qu’est la gare d’Anvers — à mi-chemin entre Sainte Sophie de Kiev et Cristal Palace — nous conduit aux portes de cette folie Belle Époque.

Passé le café Den Draak, un des hauts lieux du mouvement gay et lesbien anversois [7], où deux jeunes filles voilées prennent le thé, nous traversons la Dageraadsplaats, la place de l’Aube, dont le nom, ainsi que ceux des rues voisines, est inspiré par Flammarion. Des dizaines d’enfants y jouent sans danger, toute l’esplanade et les rues avoisinantes sont interdites aux voitures. Les établissements bordant la place et son kiosque portent des noms évoquant les « grandes vacances » (Zeezicht, Zomerhof, Aan het strand van Oostende, Camping Campina…), le quartier du soleil levant est investi par familles et enfants. À la nuit tombante, des dizaines de lampes brillent au-dessus de la place, formant un ciel étoilé.

Tout à coup, passée la ligne de chemin de fer, un tout autre décor apparait. « Décor » est le mot, la « Société anonyme pour la construction du quartier Est d’Anvers » ayant délégué les pouvoirs d’aménagement urbanistique à une « Société anonyme des maisons bourgeoises » (toujours en français dans le texte). Celle-ci se lança avec ardeur dans la construction d’un véritable quartier « en trompe-l’œil », dans des styles extravagants (néoclassique, renaissance flamande, art nouveau, néogothique, éclectique, etc.) que de mauvaises langues qualifièrent de « delirium tremensstijl ». Les noms de rues sont inspirés par la guerre des Boers et la bataille de Waterloo (Transvaalstraat, Pretoriastraat, Waterloostraat, Generaal Capiaumonstraat…), les immeubles sont immenses et tous différents, mais les maisons qui les composent sont plus petites que ces palaces aux noms d’astres (toujours Flammarion), d’animaux ou de héros légendaires : Mercure, La Grande Ourse, l’Étoile du Matin, La Terre, Le Feu, l’Ours, Euterpia, les Quatre Saisons, la Rose, les Douze Apôtres, Scaldis, Brabo… Les maisons logées derrière ces belles façades seigneuriales aux colonnes ioniques et balcons titanesques, parfois surmontées de statues et de tourelles, étaient louées à des « familles bourgeoises ». Certaines d’entre-elles furent vendues, puis le quartier tomba lentement en disgrâce dans les années 1970. Des « anciens combattants de mai1968 » investirent le quartier, achetèrent les maisons en « delirium tremensstijl » pour une croute de pain, les aménagèrent à la sauce « flower power » avec posters de Jimmy Hendrickx ou Che Guevara, et sauvèrent la future « plus prestigieuse rue d’Anvers » d’une destruction entamée avant-guerre (l’extraordinaire Villa Mercurius en fit les frais dès les années 1930). Le quartier fut déclaré protégé en 1980 et cent-septante maisons furent classées d’un seul coup en 1984. Berchem avait, du jour au lendemain, plus de maisons classées que la ville de Bruxelles. Les prix flambèrent et de nombreuses demeures, une fois de plus, changèrent de main.

Notre hôte de la Marnixplaats, un plombier retraité féru de la Belle Époque, connait bien le quartier de la Cogel-Osylei ; il y a des amis qui ont souvent fait appel à lui pour des problèmes de tuyauterie. « Les façades sont belles, nous dit-il, mais les maisons ne sont pas construites avec les meilleurs matériaux. Il y a eu beaucoup de travail à l’intérieur, une fois les palaces sauvés de la destruction. » Mais la cité, opulente et d’une créativité parfois étonnante [8], est désormais fière de sa « folie fin de siècle » comme de sa gare ferroviaire monumentale. Elle s’accorde aux restaurants démesurés des Vlaamse et Waalse Kaai, aux vertiges du MAS, aux coquilles de verre géantes du nouveau Palais de Justice et autres projets pharaoniques de la « sinjorenstad », surnom hérité de l’époque espagnole et fièrement conservé. Au « schoon verdiep » de l’hôtel de ville, le nouveau locataire peaufine peut-être ses sentences latines, en pensant aux tiraillements culturels de sa ville au fleuve nourricier et aux mains coupées. Contraria contrariis curantur [9] ?

[1« Et au bout de ses voyages / il trouve parfois ce pays très ancien / avec ses dieux et avec ses sages / mais il se morcèle dans sa main », Wannes Van de Velde, Le Vagabond (nous traduisons).

[2Philippe de Marnix, baron de Sainte-Aldegonde, était un noble calviniste qui fut l’homme de confiance de Guillaume d’Orange et « bourgmestre extérieur » de la république calviniste anversoise (1577-1585), durant le siège de la ville par les Espagnols. Pour plus d’informations sur l’histoire d’Anvers, voir l’excellent site de Jan Lampo (fils de l’écrivain Hubert Lampo), http://janlampo.com/2011/11/.

[3Dans son Journal de voyage aux Pays-Bas. Il est piquant d’y lire que Dürer est persuadé d’examiner une partie du squelette du géant Antigoon, conservée dans la forteresse du Steen. Il s’agissait d’os de baleine.

[4Wannes Van de Velde, qui vit le jour en 1937 au-dessus d’un magasin dénommé « Le comptoir de Valence », est décédé en 2008. Les textes et partitions de toutes les chansons du « poète officieux de la ville d’Anvers » viennent d’être publiés dans Wannes Van de Velde. Het groot liedboek, Uitgeverij Van Halewyck, 2013. La chanson De Zwerver, dans sa version néerlandaise, est peinte sur la façade d’un bistrot de la rue du Saint-Esprit, près du Meir. Une des plus célèbres chansons de Wannes est « Ik wil deze nacht in de straten verdwalen ». Elle fut composée pour le film de Benoit Lamy, Home Sweet Home, tourné à Bruxelles.

[5La première occurrence du mot « paysage » en Europe serait le néerlandais « landschap », qui donna ensuite « landscape » en anglais, « landschaft » en allemand. Un des pionniers de la peinture de paysage comme sujet autonome (et non arrière-pays d’une scène religieuse) était l’Anversois d’origine mosane, Joachim Patinir (ainsi que son neveu présumé, Herri met de Bles), qui associait roches mosanes et estuaire de fleuve.

[6Les œuvres pionnières de Patinir, dont deux tableaux sont exposés dans la maison Rockox, semblent combiner le souci de représentation d’un monde clos « microcosmique », propre au Moyen-Âge, et l’effraction du monde ouvert préfigurant la modernité. On remarque en effet la présence systématique d’un estuaire ouvrant sur la mer dans ses tableaux, qui suggère des prolongements infinis et les différencient des aquarelles paysagères de Dürer. Les deux hommes se rencontrèrent à Anvers en 1520.

[7Le café est notamment le siège de Het Roze Huis, une association gay et lesbienne fondée en 1995, et de nombreux autres groupements Holebi (homosexuel, lesbien et bisexuel). La Contre-Réforme en prend un coup.

[8On y trouve même un « wasbar » lumineux, trendy et animé (avec soirées musicales, brunch et Happy Hour), combinant la fonction de wasserette, d’épicerie et de snack, où l’on peut déguster des petits plats, écouter de la musique et même faire la fête pendant que le linge tourne.

[9« Les contraires se guérissent par les contraires. » Le propos est de Galien, un des fondateurs de la pharmacie.