Anvers. Red Star Line Museum

Roland Baumann

0uvert au public le 28 septembre, le nouveau musée anversois de la Red Star Line évoque la saga d’une célèbre compagnie maritime associée à l’émigration européenne en Amérique du Nord de la fin du XIXe siècle, à la crise de 1929 et met aussi à l’honneur l’identité multiculturelle de la ville d’Anvers [1].

Installé quai du Rhin, dans l’ancien quartier du port, het Eilandje, le Red Star Line Museum occupe les bâtiments d’origine où les passagers de troisième classe devaient passer une série de contrôles sanitaires et administratifs avant de pouvoir s’embarquer pour l’Amérique. La grande majorité des passagers de la Red Star Line voyageait en troisième classe. Voyageurs pauvres, originaires le plus souvent d’Europe centrale et orientale, ils espéraient faire fortune au Nouveau Monde. La Première Guerre mondiale, puis, au début des années 1920, l’arrêt de l’immigration massive par les autorités américaines et l’instauration d’une politique de quotas d’immigrants forcèrent la Red Star Line à tenter de se reconvertir. Mais la crise mondiale de 1929 accéléra le déclin rapide des activités de la compagnie maritime jusqu’à leur fin en 1934.

Le nouveau musée redonne vie à tout un passé du grand port, «  sur le lieu même où l’histoire a été écrite  ». C’est l’histoire d’«  hommes qui vont chercher ailleurs le bonheur  ». Une histoire belge de «  gens simples  » partis chercher fortune en Amérique. Et surtout, une histoire européenne d’émigrants pauvres, venus en majorité de l’empire russe ou de l’empire austro-hongrois et parmi lesquels les juifs étaient surreprésentés, constituant quelque 25 % du total des passagers de la Red Star Line. C’est aussi bien entendu une histoire américaine, celle des ancêtres des Américains d’aujourd’hui et de leurs parcours d’émigrés. Le parcours du nouveau musée situe cependant d’emblée ces récits historiques dans le contexte «  universel et intemporel  » des migrations et de la «  mobilité humaine  », du paléolithique aux grands empires de l’Antiquité, des croisades en Terre Sainte à l’esclavage sur les plantations aux Amériques… Un contexte historique tissé d’ambivalences, qui valorise la «  mobilité  » sans pour autant occulter ses «  pages noires  ». Racontant l’histoire «  du point de vue des émigrants  », le parcours se termine sur un panorama anversois des migrations contemporaines, mettant en valeur le caractère multiculturel de la métropole flamande.

Image emblématique de l’exposition et de la volonté déclarée du nouveau musée de privilégier les récits de vies et les parcours individuels, une photo des archives nationales canadiennes, datée de 1905, émouvant instantané d’une fillette inconnue, originaire de Galicie et assise sur un banc de l’immigration, le regard à la fois plein d’appréhension et d’espoir : «  Kattyna Szysz  » comme la nomme le poème dédié à sa mémoire, petite émigrée anonyme, partie de sa région appauvrie de l’empire des Habsbourgs, pour construire sa vie d’adulte au Canada, le «  bout de la grande eau  ».

Scrupuleusement restaurés par le bureau d’architectes new-yorkais Beyer Blinder Belle (spécialisé dans la préservation du patrimoine historique et auteur de la rénovation du musée d’Ellis Island à New York), les anciens locaux de la compagnie accueillent donc un parcours ingénieux conçu par le scénographe belge C. Gaeta et la société Tempora. Invitant les visiteurs à «  marcher sur les traces des émigrants de la Red Star Line  », ce parcours muséal se compose de huit environnements thématiques associés aux grandes étapes du voyage de l’émigrant. De l’agence de voyage de Varsovie, au compartiment de train qui transporte l’émigrant à Anvers, jusqu’aux bâtiments de la Red Star Line, pour le mener enfin sur le pont d’un grand navire trans
a­tlantique, jusqu’à l’arrivée à Ellis Island et le quitter une fois bien établi dans sa vie nouvelle aux États-Unis. La visite du musée se termine en montant dans la tour de béton et d’acier, addition contemporaine aux édifices d’origine et couronnée par une plateforme d’où le visiteur jouit d’une vue magnifique sur la ville d’Anvers et le fleuve.

À partir de 1905, les trains d’émigrants étrangers arrivent dans la grandiose gare Centrale d’Anvers. Ces voyageurs ne séjournent le plus souvent que très brièvement dans «  La nouvelle Carthage  » dont la somptueuse architecture témoigne du dynamisme économique prodigieux. C’est dans l’actuel bâtiment principal du musée que les passagers passaient d’abord longuement à la douche, tandis qu’on désinfectait leurs vêtements, pour passer ensuite à l’étage où ils subissaient la visite médicale les autorisant ou non au «  grand départ  ». La vie des passagers de troisième classe à bord des steamers de la Red Star Line était une expérience éprouvante : quasi abandonnés à leur sort, entassés dans les espaces réduits et mal ventilés des entreponts et strictement séparés des passagers de première et de deuxiè
me classes qui jouissaient, quant à eux, du confort et des loisirs réservés à la minorité de «  clients  » de la compagnie maritime.

Les collections du nouveau musée proviennent en partie de prêts des musées de la ville d’Anvers (Letterenhuis, Plantin-Moretus, MAS…). Mais le gros des objets et documents, géré aujourd’hui par l’asbl des Amis de la Red Star Line, a été rassemblé à l’origine par Robert Vervoort, docker à la retraite et collectionneur passionné de tout ce qui était associé à l’histoire de la compagnie maritime disparue (imprimés publicitaires et administratifs, plans de navires… souvenirs et objets utilisés à bord des paquebots, etc.). Tryptique monumental du peintre Laermans, Les émigrants (1896) est un prêt du Musée royal des Beaux-Arts d’Anvers. Citons aussi une série d’œuvres prêtées par le Musée Eugeen Van Mieghem, petite institution privée consacrée à la mémoire de ce talentueux peintre anversois, «  artiste du peuple  » dont les dessins, gravures et peintures réalistes immortalisent la vie quotidienne des travailleurs du port et des émigrants dans son quartier natal, het Eilandje. Mais, au-delà des œuvres d’art, des documents et objets d’époque, ce sont donc les témoignages personnels de passagers de la Red Star Line qui constituent le fil rouge de la présentation muséale. Tandis que progressait le grand chantier du musée ces dernières années, l’équipe de chercheurs de la nouvelle institution menait une intense campagne de collecte de témoignages et d’objets personnels d’anciens passagers de la Red Star Line et de leurs descendants, en Europe comme en Amérique du Nord. Cette campagne a permis d’étoffer la collection initiale du musée.

Il faut souligner que le nouveau musée anversois met à l’honneur le souvenir de l’émigration massive des Juifs européens qui, tout au long de l’histoire de la compagnie, s’embarquèrent à Anvers sur les navires de la Red Star Line à destination de l’Amérique où ils contribuèrent très activement à l’essor du «  rêve américain  ». Qu’il s’agisse de personnalités comme Albert Einstein et Irving Berlin (Israel Isidore Balin), ou de plus humbles voyageurs telles les petites Ita Moel et Sonia Pressman, les passagers juifs de la Red Star Line sont les grands protagonistes du récit muséographique. Présente à l’inauguration du musée, Sonia Pressman Fuentes évoquait son parcours de réfugiée : petite juive berlinoise d’origine polonaise, elle avait cinq ans lorsqu’elle arriva à Anvers où s’était réfugié son frère ainé Hermann en 1933. Leurs parents les rejoignent et tentent de s’établir en Belgique. Face au refus catégorique des autorités belges, ils finissent par s’embarquer sur le SS Westernland de la Red Star Line à destination de New York le 20 avril 1934. Aux États-Unis, Sonia deviendra une avocate et une féministe célèbre. C’est avec beaucoup d’enthousiasme et d’émotion qu’elle s’est associée au projet du nouveau musée anversois qui, tout en contribuant à la rénovation urbaine dans le vieux quartier du port et à la mise en valeur de l’identité multiculturelle anversoise, est aussi un lieu incontournable de l’histoire du judaïsme moderne.

Premier espace que découvre le visiteur lorsqu’il entre au musée, la salle multifonctionnelle dite le Loods (hangar) accueille jusqu’au 1er mars 2014 l’exposition temporaire Tranzyt Antwerpia. Reis in het spoor van de Red Star Line [2], sélection de photographies grand format prises par Herman Selleslags dans le cadre d’un reportage réalisé avec Pascal Verbeken, sur les traces de Benjamin Kopp, venu de Pologne à Anvers pour s’embarquer à destination de New York sur le SS Finland le 9 septembre 1911. Le récit du voyage en Pologne de Pascal Verbeken et Herman Selleslags, à la recherche des traces du passé, évoque le monde disparu du judaïsme polonais, tout en nous confrontant aux enjeux actuels d’une mémoire juive longtemps occultée. Célèbre photographe de presse flamand, Selleslags capte avec talent les temps forts de ce voyage de la mémoire que nous raconte Verbeken, talentueux journaliste, écrivain et réalisateur TV, auteur du livre et de la série documentaire télé La terre promise, histoire de l’immigration ouvrière flamande en Wallonie.

Pascal Verbeken a découvert le récit de Benjamin Kopp par l’intermédiaire des chercheurs du musée de la Red Star Line. Il explique : «  Rédigé à la fin des années 1950 et conservé dans les archives du YIVO à New York, ce manuscrit d’une centaine de pages décrit en détail le parcours de l’émigrant. Benjamin Kopp y évoque la vie juive locale dans sa communauté d’origine à Nowe Miasto, au sud-ouest de Varsovie, alors dans l’empire russe, une bourgade commerçante dont la moitié des habitants étaient juifs. Son frère ainé, émigré aux États-Unis, lui a envoyé les tickets de train et de bateau. Parti seul, Benjamin a passé clandestinement la frontière russo-allemande. Il ne savait pas que le monde qu’il venait de quitter allait disparaitre à jamais de la face du monde ! Son père, son frère cadet et sa sœur sont tous morts de faim et de maladie au début de la guerre 14-18 lorsque Nowe Miasto s’est trouvée sur la ligne de front ! Et en 1942 toute la communauté juive locale a été exterminée à Treblinka ! Le monde d’origine de Benjamin a donc entièrement disparu ! Ces faits renforcent le rôle historique de la Red Star Line, si étroitement associée à la survie de ces masses d’émigrants juifs partis d’Europe de l’Est en Amérique via Anvers.  »

[1Musée Red Star Line, Montevideostraat 3, Anvers ; ouvert mardi-vendredi, 10-17 heures et samedi-dimanche, 10-18 heures, www.redstarline.be.

[2Pascal Verbeken et Herman Selleslags, Tranzyt Antwerpia : Reis in het spoor van de Red Star Line, éditions De Bezige Bij, 2013.