Année des Utopies. Sociétopie

Benjamin Roux

Société parfaite : endroit où plusieurs humains cohabitent en harmonie entre eux et avec leur environnement.

Espace urbain

Les villes de Sociétopie ne dépassent pas cinq-mille habitants et ressemblent davantage à de grands villages. Lorsqu’elles dépassent cette limite, elles se divisent en deux nouvelles villes. Cette politique est mise en place afin de privilégier des petits espaces de vie où les gens se connaissent, peuvent partager des moments conviviaux, le tout basé sur une organisation collective commune délibérément choisie par les citoyens.

Les villes sont relativement indépendantes les unes des autres. Elles créent elles-mêmes les ressources dont elles ont besoin. Cela n’empêche pas pour autant les échanges et la collaboration entre elles.

Les quartiers sont souvent en forme de cercle entourant de larges espaces verts, appelés clairières, qui permettent notamment aux jeunes générations de se retrouver autour d’aires de jeux ou d’endroits calmes et paisibles comme des ruisseaux ou de petits coins de forêt.

Les fleurs et les arbres sont omniprésents dans les rues. Le macadam est d’ailleurs inexistant, laissant la place à des allées d’herbes régulièrement entretenues pour les endroits les moins fréquentés et des chemins en copeaux de bois en guise de routes où les habitants s’y baladent pieds nus. On peut apercevoir des enfants jouer entre eux dehors à toute heure de la journée dans les rues et les espaces verts.

Il existe des endroits réservés à la culture personnelle appelés potagers. Chaque individu possède un petit lopin de terre cultivable pour y faire pousser des fruits et légumes. Les habitants prennent donc soin de ces terres pour faire leurs propres récoltes. Ces récoltes leur permettent de se nourrir et d’être quasiment indépendants pendant de nombreuses périodes de l’année.

Énergie et consommation

L’énergie principalement utilisée à Sociétopie est l’énergie solaire. Tout est mis en place pour produire de l’électricité à base de l’énergie solaire, c’est ainsi que la quasi-totalité des appareils sont conçus pour fonctionner à l’électricité.

Les villes, les bâtiments, les institutions sont tous énergiquement indépendants : des panneaux solaires très performants sont disposés sur tous les toits fournissant ainsi la quantité d’électricité nécessaire à toutes les installations des infrastructures.

Les panneaux solaires de Sociétopie ont un très bon rendement. D’autres énergies naturelles sont aussi utilisées pour les compléter, comme l’énergie hydraulique et l’énergie éolienne, en fonction du climat et des ressources disponibles.

Les moyens de transport en ville sont principalement les vélos électriques tout terrain. Ils sont disponibles librement à des bornes prévues à cet effet et permettent à chacun de se déplacer à vélo ou à pied. Tous les citoyens s’en servent quotidiennement pour circuler en ville. Un autre système de transport fonctionne sur des tyroliennes établies entre deux points distants de plusieurs kilomètres. Les villes n’étant pas très grandes, les distances à parcourir sont relativement faibles. Aussi, les espaces sont adaptés aux personnes ayant des difficultés de déplacement.

Le système de jachère est appliqué dans les champs et les lieux de plantation. À Sociétopie, les agriculteurs s’adaptent au rythme des saisons et de la terre. La consommation de légumes et fruits de saison est privilégiée. La permaculture et le bio sont des règles d’or.

La quasi-totalité des Sociétopiens sont des végétariens. Ils considèrent que la nourriture végétale est meilleure pour la santé, qu’elle permet de réduire l’utilisation d’eau et des denrées agricoles pour l’élevage. Aussi, l’idée de tuer et faire souffrir des animaux pour les consommer n’est pas considérée comme la meilleure des solutions en termes d’alimentation bienveillante. Aucun type d’élevage animal n’est réalisé mis à part ceux concernant les produits alimentaires d’origine animale (œufs, lait…).

Éducation

Les écoles sont des lieux de vie autonomes dans lesquels les enfants passent la plupart de leur temps. En effet, partant du principe qu’il faut tout un village pour élever un enfant, les parents biologiques ne sont pas les uniques responsables des enfants à Sociétopie, c’est la communauté tout entière qui s’occupe de chacun d’eux et particulièrement les personnes plus âgées considérées comme ayant plus d’expérience de vie et de sagesse. Ce sont très souvent les grands-parents qui élèvent les bébés et les enfants et c’est d’ailleurs un de leurs rôles principaux.

Les instituteurs suivent les enfants durant une moyenne de quatre ans afin de bien les connaitre. Le contenu de l’enseignement est géré par les villes elles-mêmes, mais, de façon générale, les cours théoriques ont lieu le matin et les cours de développement personnel et des compétences psychosociales l’après-midi.

Il n’existe qu’un seul type d’école,
les écoles universelles, dont l’enseignement bien que pouvant différer grandement sur la forme, s’appuie sur les mêmes valeurs.

Il n’existe pas de notes dans le système éducatif de Sociétopie. Les évaluations se font à partir des compétences acquises ou non pour faire valoir la progression des élèves.

À la fin de chaque année les professeurs, appelés maitres de vie, donnent leur avis sur le devenir de l’enfant au vu des efforts qu’il a fournis durant l’année scolaire et de ses capacités générales afin de préciser les points d’améliorations et les objectifs à atteindre pour l’année d’après. Il n’y a pas de notion de redoublement ou de développement normal des apprentissages en tant que tel. Pour chaque élève des forces et des faiblesses sont relevées et c’est aux maitres de vie de s’adapter au rythme de l’élève. Ces maitres sont bien plus que de simples enseignants, ils habitent avec les enfants au quotidien dans les lotissements des écoles et leur apprennent à vivre jour après jour. Chaque enfant à un maitre de référence à qui il peut se confier.

De petits effectifs sont privilégiés, une vingtaine d’enfants par classe environ.

Enfin à la fin de l’adolescence, les jeunes étudient en classe jusqu’à ce qu’ils se sentent prêts en matière d’acquis théoriques pour associer un aspect pratique en se rendant sur les lieux où les travaux de leur spécialité sont réalisés. Ils ont alors l’opportunité d’être parrainés par une personne expérimentée dans le milieu qui lui apprendra toutes les subtilités du travail à réaliser. Lorsque l’apprenti, son parrain et la communauté de travailleurs sont d’accord pour reconnaitre définitivement ses compétences dans le domaine concerné, il passe dans la catégorie des travailleurs.

Les différences de salaire (très faibles) se font par rapport au nombre d’heures de travail et en prenant en compte la dangerosité du métier, les contraintes horaires (travail de nuit) ainsi que les responsabilités.

À Sociétopie, la compétition et la
pression au travail sont quasiment inexistantes.

Enfin les élèves sont très sensibilisés par des méthodes de contrôle de soi, de développement de l’attention, d’épanouissement et d’apaisement qui se concrétisent notamment par la pratique quotidienne de la méditation et du yoga, et ce, dès le plus jeune âge.

Le quotidien à Sociétopie

Les personnes qui habitent les villes de Sociétopie sont gaies par nature et respirent la joie de vivre. La plupart de leur temps est consacré à leur travail qu’ils considèrent comme un loisir.

En soirée, les citoyens mangent ensemble ou chez eux puis assistent à l’animation du soir (concours de cuisine, bals folks, spectacles de danse, représentations humoristiques, concerts, balades…).

Les Sociétopiens apprécient énormément ces petits moments conviviaux en fin de journée pour s’amuser tous ensemble. Il existe aussi beaucoup de loisirs à Sociétopie. La lecture est l’une des plus importantes activités, les bibliothèques y sont très nombreuses. La télévision est aussi présente, mais reste peu utilisée.

En ce qui concerne la politique, la moitié des dirigeants sont élus par vote démocratique pour une période déterminée de plusieurs années (renouvelé de moitié), et l’autre moitié sont des citoyens tirés au sort pour un an.

Les religions existent à Sociétopie, mais restent peu développées au sein de la population qui lui préfère la philosophie et la spiritualité. Tous les lieux de culte se concentrent dans un même bâtiment, le mélange des religions n’empêche pas leur bon déroulement et permet aussi une ouverture d’esprit et une connaissance sur les pratiques de chacun. Par spiritualité, les Sociétopiens prônent ce qu’ils appellent la religion de l’Amour. Apprendre à s’aimer, à être aimé et à aimer, voilà le postulat de base de la philosophie de chaque Sociétopien. À partir de là, chacun crée ses propres croyances. Il est encouragé, dès le plus jeune âge, à faire son propre chemin spirituel et à créer « sa propre religion », avec ou sans dieu(x), avec ou sans rituels, avec ou sans croyances particulières, mais toujours dans le respect de chacun et avec de la bienveillance envers tous selon le principal fondement de la religion de l’Amour et sa devise : « Le socle est commun, mais son expression diversifiée ».

Les personnes vivant à Sociétopie sont également très centrées sur la pratique de la méditation. C’est un état d’esprit que cultive cette société de génération en génération telle une coutume ou tradition.

Elle est considérée comme une technique permettant de prendre le temps de se recentrer sur soi-même, de mieux gérer ses émotions, ses désirs et envies, de focaliser son attention, de développer sa compassion et d’améliorer son état de bien-être. La danse et la musique sont aussi des activités très valorisées qui fondent une grande partie des loisirs.

Enfin, les relations amoureuses ont un fonctionnement particulier. En effet, la notion de couple n’existe pas étant donné que le concept même de possession, aussi bien matérielle que relationnelle, n’existe pas. Les citoyens sont libres d’avoir autant de relations qu’ils le souhaitent. Même si les relations monogames existent, elles sont minoritaires. La plupart des citoyens passent du temps avec les personnes de leur choix selon leurs envies tout en se respectant mutuellement. L’idée générale est qu’il est possible d’aimer, de façon amoureuse, plusieurs personnes de manières différentes et de s’enrichir de ce que chacun a à apporter. La jalousie, la frustration sexuelle ou les déceptions amoureuses sont très peu présentes à Sociétopie.

Ainsi, les Sociétopiens vivent différentes périodes relationnelles. Ils peuvent être proches de certaines personnes pendant un certain temps puis proches d’autres nouvelles personnes à un autre moment en fonction de leur évolution et de leurs envies. Ils balancent entre plusieurs états affectifs : un amour platonique de fond, un amour purement physique de forme ou un amour affectif intermédiaire. Ils possèdent chacun un logement et résident parfois en groupe selon leurs affinités. Par conséquent, les relations se font et se défont naturellement au gré du temps. Les relations sont vues comme des moyens de s’enrichir mutuellement plutôt que combler un manque affectif ou pulsionnel.

Sociétopie : quel avenir ?

En donnant la possibilité aux habitants de Sociétopie de vivre en petites communautés, en leur procurant une éducation basée sur le savoir-vivre, la possibilité de choisir leur chemin de vie en valorisant leur condition d’être humain, leurs qualités, leurs compétences et potentiels, Sociétopie amène chacun à donner le meilleur de soi-même au service de tous.

Les changements que nous pouvons apporter à notre société, en se basant sur les idées principales de ce texte, peuvent être réalisés dès maintenant. Certains sont déjà en marche, d’autres restent à développer. Il ne tient qu’à nous de changer ce monde dans lequel nous vivons, en avons-nous l’envie, en avons-nous l’audace ? À l’horizon de notre société actuelle, à bout de souffle, se dessine une nouvelle ère. Alors, n’attendons plus, prenons nos crayons de couleurs et mettons-nous au travail.

Ce texte a obtenu le premier prix du concours d’écriture « Écris ton utopie » réservé aux étudiants et organisé dans le cadre de l’Année Louvain des utopies pour le temps présent.

Nous accueillons pendant un an une rubrique célébrant l’année des Utopies, sous la houlette de la communauté universitaire de l’UCL, à l’occasion des cinq-cents ans de la publication de l’Utopie de Thomas More.