Anna Langfus, romancière de la Shoah et Goncourt oublié

Roland Baumann

Collaborateur du Mémorial de la Shoah, spécialiste du renouveau juif en Pologne et des relations judéo-polonaises, Jean-Yves Potel est l’auteur d’un essai biographique qui tire de l’oubli Anna Langfus (1920-1966), dramaturge et romancière française, rescapée de la Shoah et prix Goncourt [1].

Auteure de trois romans parus aux éditions Gallimard : Le sel et le soufre (1960), Les bagages de sable (1962, prix Goncourt) et Saute Barbara (1965), Anna Langfus est aujourd’hui une inconnue qu’il faut écouter affirme Potel : «  Justement parce qu’elle n’est plus lue. Dans une époque où l’on s’inquiète de la disparition des derniers témoins, (re)lisons la rescapée qui a estimé n’avoir rien de mieux à faire que d’écrire, d’écrire encore.  » Cette romancière oubliée fut «  l’une des premières, sinon la première en langue française  » à faire de la fiction littéraire le moyen privilégié de communiquer l’expérience de la Shoah. Anna Langfus n’est pas un «  témoin de plus  » de l’univers concentrationnaire. Elle échappa à la déportation. Ses romans témoignent de la «  maladie de la guerre  » dont ont souffert de nombreux rescapés du judéocide, accablés par la culpabilité de survivre et souvent incapables de s’adapter au monde après la fin de la guerre. Lorsque Potel a commencé sa recherche, intrigué par l’œuvre de ce Goncourt oublié, il n’existait aucune source biographique sur Anna Langfus, sauf dans son dossier de presse chez Gallimard. Au terme d’un long travail d’enquête en Pologne, France, Belgique, Italie et Israël, Potel a pu retracer le parcours de vie de l’auteure disparue. Son essai biographique explore l’imaginaire d’Anna Langfus et analyse les rapports entre la fiction littéraire et les faits historiques, lorsqu’il est parvenu à les documenter dans les archives ou grâce aux témoignages de contemporains. Potel contextualise ensuite la genèse de l’œuvre dramatique et romanesque d’Anna Langfus dont il suit la réception et la «  disparition  », ou plutôt, l’oubli.

Une bourgeoisie assimilée

Anna Régina Szternfinkiel est née à Lublin, dans l’est de la Pologne. Fille unique d’une famille de la bourgeoisie juive, elle reçoit une éducation laïque et polonaise. Elle se marie à dix-huit ans avec un voisin, Jakub Rajs, né dans une famille de riches commerçants de textiles. Évoquant les études d’Anna, son intérêt pour les classiques de la littérature (Stendhal, Dostoïevski, etc.), Potel décrit l’univers intellectuel de cette bourgeoisie juive de Lublin, portée par le développement commercial et industriel de la région, choisissant l’intégration et l’assimilation dans la Pologne indépendante malgré la montée de l’antisémitisme. Le climat antisémite des universités polonaises incite Anna et Jakub à étudier à l’étranger. Fin octobre 1938, ils commencent tous deux des études d’ingénieur à l’École supérieure des textiles à Verviers. En juillet 1939, Anna et Jakub présentent avec succès leurs examens de première année puis rentrent à Lublin pour les vacances. Anna ne reviendra jamais à Verviers «  ville où s’est écoulée l’année la plus heureuse de sa vie  », note Potel. Le pacte germano-soviétique exacerbe les tensions politiques entre l’Allemagne nazie et la Pologne, mal préparée à résister à l’invasion allemande du 1er septembre 1939. Le 17 septembre, alors que l’armée soviétique envahit l’est de la Pologne, les troupes allemandes défilent dans Lublin.

Anna et Jakub vivent la terreur nazie. L’occupant réquisitionne les plus beaux appartements de la ville, impose à la communauté juive de fortes contributions de guerre, procède au recensement des Juifs, contraignant les hommes à des travaux forcés, décrète le port du brassard étoilé. Dès le 1er décembre 1939. Jakub et son frère Samuel, médecin, sont employés par le Judenrat, constitué sur ordre allemand. En avril 1941, le ghetto créé par les nazis regroupe quelque 35 000 Juifs. Anna, sa mère Maria, puis Jakub et sa famille parviennent à fuir le ghetto de Lublin avant sa liquidation au printemps 1942. En mars 1942, Anna travaille dans un atelier du ghetto de Varsovie. Atteinte du typhus, elle sera marquée à vie par l’épidémie. Elle s’échappe du ghetto avant la «  grande action  » de l’été 42 qui déporte la majorité des Juifs de Varsovie au centre d’extermination de Treblinka.

Jeune et élégante, Anna parle parfaitement le polonais, aussi le français et un peu d’allemand. Elle n’a pas du tout l’air juive et peut espérer survivre dans la partie «  aryenne  » de Varsovie. Mais, dans les rues de la ville, l’insécurité est permanente, même les Polonais catholiques sont constamment contrôlés et risquent d’être déportés au travail dans le Reich ou pris en otages. Sans compter les maitres chanteurs qui font la chasse aux Juifs. Anna rejoint la résistance polonaise. Agent de liaison de l’AK (Armia Krajowa, «  armée de l’intérieur  ») en septembre 1942-avril 1943, elle effectue plusieurs missions très risquées à Lwow. Ses camarades de l’AK ne savent pas qu’elle est juive. Elle est devenue Maria Janczewska, fausse identité qu’elle donnera après la guerre à la protagoniste de son premier roman, Le sel et le soufre.

Anna et Jakub vivent du côté aryen de la ville, rue Sienna, pendant l’insurrection du ghetto de Varsovie en 1943. Sa mère, Maria Szternfinkiel périt dans l’incendie du ghetto, entièrement détruit par les Allemands. Ils se réfugient ensuite dans de petites villes au nord de Varsovie. L’automne 1944, ils errent de ferme en ferme dans l’espoir de rejoindre les lignes soviétiques. Potel a retrouvé leur fiche d’arrestation par la Gestapo, datée du 29 novembre 1944. Tous deux sont atrocement torturés. Anna parvient à se faire passer pour polonaise, mais assiste à l’exécution de Jakub le 27 décembre. Jetée en prison, elle survit. Début 1945, elle se retrouve à Lublin. Toute sa famille, ses amis et proches ont disparu. Seul revient de déportation un de ses anciens voisins du ghetto de Lublin, Aron Langfus, devenu lui aussi veuf de guerre. Anna commence des études de théâtre sous son nom aryen. Le chargé d’affaires culturelles de la mission diplomatique française l’aide à émigrer. Elle ne veut plus vivre en Pologne avec les Polonais «  complices du massacre, dans leur masse  ». Sa rupture avec son pays natal est radicale. «  Elle n’y laisse rien et n’y reviendra jamais  », note Potel.

La fiction pour traduire la vérité

Anna arrive à Paris le 18 mai 1946 et Aron Langfus la rejoint clandestinement en décembre. Vivant en couple à l’hôtel, ils travaillent pour des organisations sociales juives. Leur mariage civil en janvier 1948 est suivi en mars par la naissance de leur fille Maria. Ils habitent un petit appartement à Pantin. Anna suit des cours d’art dramatique et commence à écrire pour le théâtre. Les lépreux (1953), soutenue par la Commission d’aide à la première pièce, est montée fin 1956 par Sacha Pitoeff puis diffusée à la radio. Cette première œuvre aborde les principaux thèmes qui caractériseront son univers romanesque : la déshumanisation des victimes de la Shoah, l’antisémitisme des Polonais chrétiens envers leurs voisins juifs, la souffrance des rescapés, etc. Parmi ses autres pièces citons Amos ou les Fausses espérances (1957), montée à Bruxelles au théâtre de Poche en 1963.

Anna Langfus veut traduire par la fiction la vérité de la guerre et de la tragédie juive à un moment où en France les discours officiels des médias et la littérature ont tendance à oublier la spécificité du sort des Juifs. Elle craint d’être emportée par ses émotions si elle écrit ses mémoires. Donner aux évènements vécus le caractère de la fiction lui semble un excellent moyen de s’en détacher. Du théâtre elle passe donc au roman, encouragée par Jacques Lemarchand, lecteur des éditions Gallimard. Comme le souligne Potel, elle n’a laissé derrière elle ni brouillon ni tentative littéraire en polonais. Dans son travail d’écrivain, elle adopte totalement le français, se distancie ainsi de son passé, et pousse l’abandon de la langue maternelle au sein même de sa vie de famille, ne s’exprimant qu’en français avec Aron et leur fille Maria. En juin 1960 sort en librairie Le sel et le soufre, écrit à la première personne du singulier et racontant la descente aux enfers d’une jeune Juive née à Lublin, dans une famille aisée, jeune mariée, étudiante en Belgique et en vacances en Pologne lors de l’invasion allemande… Le récit est loin du témoignage scrupuleux d’épisodes réellement vécus par l’auteure. Ainsi, Anna transpose au ghetto de Varsovie toutes ses expériences vécues à Lublin. Potel remarque qu’«  elle donne aux évènements vécus, et sans les dénaturer, le caractère d’une fiction, seul moyen, selon elle, de transmettre la vérité  ». Les chapitres centraux mettent en scène la détresse et l’errance de Maria et de son jeune époux, Jacques. Arrêtés, ils sont torturés et il est assassiné… Apprécié par la critique, ce roman reçoit en mai 1961 le prix Charles Veillon de langue française. Pour Potel : «  Ce livre, de par la construction du récit et le style de son écriture, nous rapproche de la spécificité de la Shoah, de l’expérience de ses victimes et des tourments des survivants.  »

En 1961, les Langfus s’installent à Sarcelles, ville symbole du renouveau urbain et de la construction des grands ensembles de la banlieue parisienne sous la Ve République. Son second roman, Les Bagages de sable, évoquant la vie à Paris de Maria, survivante ne parvenant pas à quitter la guerre, obtient le prix Goncourt en octobre 1962. Survenant après Le dernier des justes d’André Schwarz-Bart, Goncourt en 1959, le succès du roman d’Anna Langfus témoigne du début d’une prise de conscience en France de la spécificité du sort des Juifs en Europe nazie. Devenue une des grandes voix de la «  tragédie juive  », Anna reste cependant à distance des cercles littéraires et la facture classique de ses romans la distingue radicalement des innovations formelles propres aux romans des années soixante. Saute Barbara (1965) a pour protagoniste un soldat juif polonais harcelé par le souvenir de sa lâcheté lorsqu’il a abandonné sa femme et leur fille aux SS. Rescapé incapable de supporter la paix qu’on lui propose et l’intégration à la société d’après-guerre où il devra cohabiter avec les assassins d’hier. Enfermée par les médias dans son rôle tragique, sa vocation d’écrivain suscitée par le martyre et l’horreur, Anna Langfus souffre de plus en plus de sa très mauvaise santé. Dans un ouvrage collectif sur Chopin paru en 1965, elle écrit «  Le musicien face à la mort  ». Un chapitre rédigé à la première personne. Long récit mélancolique faisant de l’exil le début de la mort. Anna Langfus succombe à un infarctus le 12 mai 1966. Potel termine son émouvante biographie par l’évocation de sa visite au cimetière de Bagneux où repose Anna avec Aron Langfus (1910-1995). Le centre Brama Grodzka-TNN à Lublin conserve le fonds d’archives sur Anna Langfus constitué par Potel dans sa recherche. Jean-Yves Potel est également l’auteur de l’exposition «  Anna Langfus, trois romans pour transmettre  » conçue pour la Maison du patrimoine de Sarcelles et disponible pour des expositions temporaires en France ou à l’étranger.

[1Jean-Yves Potel, Les disparitions d’Anna Langfus, Les Éditions Noir sur Blanc, 2014.