André Molitor. « En dehors des heures de service »

Théo Hachez

Avec l’hommage dû à l’homme et à sa trajectoire, le décès d’André Molitor doit être aussi pour nous l’occasion d’un retour sur le présent. Car, au-delà du deuil, et une fois écartée la vanité de la révérence, la question qui mérite d’être posée ici, et qui soit digne de la mémoire de la génération des fondateurs et, en particulier, de celle de son premier et marquant directeur, est celle-ci : quelles images fortes traversent le temps, ou plus exactement, quels traits restent aujourd’hui mobilisables comme des repères ? De ce point de vue, revenir sur le parcours emblématique d’André Molitor, comme nous le proposons dans ce dossier, n’est qu’une étape. Reste à chacun à en tirer ce qui entre en résonance avec l’époque : rappeler le personnage et son rôle n’est donc pas trop, mais ce n’est pas assez.

Une carrière que l’on revisite, un récit des débuts de La Revue nouvelle, l’analyse du même épisode... sont autant d’éléments qui campent un homme, situent son rôle dans un groupe et plus largement dans une génération et l’inscrivent dans une histoire avec laquelle il a eu affaire. Un tel « zoom arrière » a des allures de promenade exotique dans une époque qui a pris ses distances avec la nôtre et dont André Molitor était l’un des derniers témoins, rôle qu’il a du reste assumé jusqu’au bout dans ses Souvenirs

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Ainsi la statuaire rassemble des attributs et arrête dans l’immobilité d’une figure un voyage dans le temps. Pourtant, on le sait, les monuments ne tirent pas toute leur valeur d’un travail de compilation, fût-il scrupuleusement respectueux et esthétiquement réussi. Le souvenir qui se décante compose avec le regard qu’il appelle et l’esprit qu’il éveille. Revenir sur le passé et ceux qui l’ont fait, c’est évidemment d’abord, pour les préserver de l’oubli, en établir une inscription précise. Et dans le deuil, cette inscription prend la forme d’une dette, qui vaut hommage quand elle est reconnue, mais dont on ne peut vraiment s’acquitter qu’avec des valeurs communes que nous tenons pour nôtres et fondatrices aujourd’hui. Une dette qui enrichit : on parle donc alors d’héritage.

Aussi bien, le portrait lacunaire que donne à lire ce numéro ne fait pas seulement voir une part de passé, mais porte naturellement des reflets de l’espace et du temps présents qui le convoquent aujourd’hui pour surmonter la rupture du temps et de mort. Tel est le regard oblique qui se pose sur lui. On ne s’étonnera donc pas du privilège que nous avons réservé à La Revue nouvelle dans le parcours d’André Molitor, même s’il dit, avec un accent de défi, avoir mené cette activité « en dehors des heures de service ». De cette conquête sur soi de l’exercice d’une liberté de pensée et d’expression, nous nous sentons évidemment légataires aujourd’hui.

Mais dans une telle affirmation se glissent une série de pièges. Ce n’est pas seulement qu’il faut éviter le reproche de détourner une reconnaissance et une notoriété justifiées et acquises dans des fonctions de premier plan. Il faut encore et surtout couper court à un nombrilisme mythifiant et bavard. L’hommage rendu ici par une revue à son premier directeur, eu égard à ses qualités, ne peut valoir comme un quitus de ce que cette revue est devenue ou, pire, comme une occasion d’autocongratulation. Il est vrai que cette marque indéniable laissée par André Molitor à la revue, même dans la fermeté de ses contours, ne prête aucun relief à ce genre d’indiscrétion.

Mais qu’est-ce qu’une revue si ce n’est la mise en risque, dans le temps, de la continuité d’un regard à construire et à partager ? Qu’est-ce d’autre que d’opposer la stabilité d’un lieu et d’un nom à la diversité et au devenir du monde ? Dès lors, comment reprocher à tous ceux qui lecteurs, contributeurs, organisateurs la « font » de chercher à lire dans l’évocation de ses origines quelque chose d’elle-même ? Et comment ne pas céder à la tentation de faire le point après soixante ans d’existence ?

Sans qu’elle prétende se substituer aux réflexions des uns et des autres, c’est à l’amorce de cette seconde étape qu’est consacrée cette introduction, dont la constitution et la lecture du dossier-portrait sont la première.
La démocratie, comme une évidence

Suivant une sorte de règle, l’histoire de La Revue nouvelle commence par une profession de foi. Ce manifeste, à vocation collective mais dont André Molitor est plus que le porte-plume, constitue un socle qui la situe à la fois en continuité et en rupture avec d’autres efforts de réflexion doctrinale autour de la confrontation du christianisme avec la modernité. Comme d’autres alors, mais à rebours d’une pensée du repli du religieux sur la sphère privée, les fondateurs ont pensé devoir engager leur foi dans une rencontre avec le monde. Affermie par une volonté et une exigence intellectuelle communes, l’aventure prend place de fait dans une relation balisée par l’histoire entre l’Église catholique et l’organisation politique du pays. Habiter cet espace commun au religieux et au politique sans s’autoriser d’une position institutionnelle, mais seulement de ses convictions, de sa culture et de sa capacité de réflexion, c’était de toute façon déranger des frontières. Ce que le christianisme, ce que la foi pouvait apporter alors d’interrogations, de réflexions et d’engagement pouvait-il se satisfaire de cette espèce de Yalta entre l’Église et l’État hérité des premiers temps de la Belgique ? Il y avait là plus qu’une lacune à combler et une urgence d’autant plus cruciale qu’elle n’était pas toujours sentie comme telle.

On pourrait s’arrêter sur les filiations et les nuances de cet acte initial, en détecter les parentés et les différences avec la pensée d’Emmanuel Mounier ou celle de Jacques Leclercq. Mais l’analyse de ces positions, pour intéressante qu’elle soit, ne doit pas occulter ce que met en évidence la pratique de la revue comme mise à l’épreuve d’un effort doctrinal ou idéologique à partager. Ouverture et décentrement font ici une sorte de rupture avec le passé d’avant-guerre. Ce n’est pas que le souci d’un jugement éclairé, ferme et ancré dans la foi ait disparu. Mais, comme le suggère Xavier Mabille, la promotion des valeurs qui en découlent parait exiger désormais la reconnaissance d’une complexité du monde et surtout une relation plus ouverte et plus pragmatique aux tenants d’autres courants de pensée. Pour les promouvoir, pour qu’elles contribuent à fonder une société plus proche de ces valeurs, il ne suffit pas de tourner un dos désolé à la modernité, il faut en chercher les expressions multiples, entrer en composition, trouver des alliés plutôt que de se contenter de postures.
Du coup, on cesse de piétiner sur la conception idéale d’une société moderne qui soit aussi chrétienne, et de peaufiner un modèle, ce qui avait mobilisé les efforts d’avant-guerre. Les chimères révolutionnaires ne sont plus de saison. Il s’agit désormais d’abord pour André Molitor et ses compagnons fondateurs, de mettre en valeur un point de vue chrétien et de soutenir via l’apport du christianisme une société telle qu’elle est : traversée par les inégalités sociales et partagée le pluralisme. La vie de la revue telle qu’on la voit se déployer dès ses débuts, plus encore que son manifeste, suppose une sorte de vitalité démocratique dans laquelle elle peut seule s’inscrire, sans le sentiment de déchéance ou la nostalgie qui accompagne traditionnellement ce genre de constat dans le monde catholique. Pour tendu qu’il soit encore dans son expression première, le projet de la revue s’émerveille de son ouverture, captivé par le point de vue qu’offre ce christianisme vécu à rebours de la retraite monacale. Et si la revue trouve son public, c’est en effet que pas mal de croyants se trouvent désemparés, sans expérience ni lecture commune, sans monde partagé, sans repère de pensée et d’action pertinent pour leur foi.

À partir de là, ce qui se lit en plein dans la revue, mais plus souvent en creux, c’est un attachement à la démocratie comme à une évidence stimulante. Plutôt que de regarder de haut le système politique et social comme un espace temporel contingent mais radicalement étranger au religieux, et seulement voué à reconnaitre son autonomie, la foi (et non quelque bras séculier institutionnel) se reconnaissait comme partie prenante de l’élaboration de ses valeurs et participait d’un pluralisme d’où devait émerger une société plus juste. Ainsi la foi se fait aussi engagement. Dans l’arène du débat, dans l’exigence intellectuelle commune.

Les implications de ce qui se joue là sont d’une importance primordiale. On a tiré les leçons des désastres meurtriers si proches : aucune conviction, qu’elle soit ou non ancrée dans la transcendance, ne peut désormais plus s’assigner comme horizon de ses progrès de se soustraire à une confrontation qui reconnait dans l’autre, adversaire ou allié, un égal. Se soustraire à cette confrontation ne peut plus être envisagé comme la condition ou, pire, comme le résultat d’un triomphe. On descend de la chaire de vérité. Mais ce n’est ni le doute, ni la tiédeur ni la tactique qui inspire ce mouvement assumé, réfléchi sinon revendiqué comme un défi qu’on relève dans la passion : face au devenir du monde, pourquoi les chrétiens ne se donneraient-ils pas les moyens intellectuels de prendre part au monde tel qu’il est et va ? Pas de renoncement, ni de repli méprisant, donc. Et la conquête et l’expérience d’un lieu de parole tel que la revue ne tenaient pas d’une évidence antérieure. Autant qu’il interrogeait un quadrillage institutionnel, ce lieu ouvrait sur de nouvelles questions, forçait une attention d’autant plus soutenue que, a priori, plus rien n’était tout à fait éloigné ou en deçà des questions essentielles.

Dans cette histoire, la revue d’aujourd’hui prolonge celle d’alors. Y persiste évidemment la tension doctrinale initiale sur les fondements et les valeurs d’une société meilleure, même si elle a pris une forme plus interrogative qu’affirmative. Mais ce qui a fait la revue vraiment nouvelle et la maintient telle dans son actualité, c’est le rapport aux valeurs et à l’engagement qui est inauguré avec le début de la revue et l’éthique du débat qui en résulte. Selon les convictions religieuses diverses de ceux qui conçoivent et lisent la revue aujourd’hui, cette histoire pourra être lue avec des nuances, tout à la fois comme la conquête d’une pratique sur la communauté de conviction qui en a été le germe et comme l’aboutissement logique et naturel des valeurs et de l’élan initial, d’un Départ [1]. Mais tant que l’eau coule, la vérité du fleuve se reconnait autant à sa source qu’à l’embouchure toujours mouvante qu’il dessine dans le delta présent.

Un humanisme robuste

Dans cette revue des débuts, se conçoit et se réalise une distance que nous reconnaissons toujours comme juste vis-à-vis des instances religieuses, politiques, économiques, sociales et culturelles. Juste mais problématique dans son extériorité même. Prendre acte de leur emprise sur le monde et sur les gens, tenter d’inscrire son action dans la logique de leurs fondements, dans la mesure où on les reconnait comme légitimes, ne doit pas aller jusqu’au renoncement à une réserve critique. C’est cette réserve vitale que solidifie l’activité collective de la revue, menée « en dehors des heures de service ».

Espace marginal ? Dédié à la lecture et à l’écriture, la mise en commun, qui le densifie, fonde la revue. S’y enchevêtrent loisirs et responsabilité ; réflexion, passions et citoyenneté, comme on dit aujourd’hui. Aussi restreint et bigarré soit-il, aussi libre et gratuit, ce lieu est conçu comme essentiel par André Molitor et sa communauté d’idées parce qu’au milieu de ce qui atomise la vie, il ouvre sur un horizon qui reconstitue l’unité de l’humain et sa liberté. Ici comme ailleurs, la barre des fondateurs est placée très haut.

Cet homme que convoque la revue, que ce soit pour la faire ou pour la lire, ressemble à l’honnête homme du XXe siècle, nourri d’une culture et de savoirs divers et engagé dans la vie active, mais ni enfermé ni soumis. Comme juché sur son propre dos, il est débarrassé d’un point de vue particulier : appelé par le surplomb, c’est un « homme sans qualité » qui en aurait beaucoup. Or cette disponibilité désintéressée, sans avoir disparu de la société contemporaine, apparait aujourd’hui disloquée dans la vie sociale, dispersée dans une mosaïque existentielle et peu réceptive au face-à-face avec elle-même. Ainsi l’exigence d’une vie privée est vécue plus que jamais comme le complément indispensable d’individus absorbés par un temps affolé, soumis à la dispersion de savoirs devenus étrangers l’un à l’autre (à laquelle ils participent nécessairement), au criblage d’une société de l’information captivante, mais dans le flot de laquelle se reflète, s’amplifie et s’entrechoque la prégnance du discours des institutions. Enchâssées dans leur logique, les exigences de carrière aimantent des éthiques professionnelles divergentes, divisent les rôles et fournissent des postures.

De mois en mois, la conquête concertée de ce point de levier humaniste qu’est une revue généraliste se fait à la fois plus urgente et plus difficile. Convoquée au tribunal des priorités dans les investissements sociaux des individus d’aujourd’hui, la reconnaissance théorique du caractère enrichissant du principe qu’oppose la revue depuis les marges de la vie contemporaine résiste mal à son quadrillage normatif. Que peut-on faire « en dehors des heures de service » qui ne soit que divertissement ? Ce n’est pas parce qu’il s’agirait de se prendre au sérieux : cette aventure de la liberté partagée de l’écriture et de la lecture est aussi celle de la découverte. Ou que, comme toutes les autres aventures, elle recèle aussi conflits et difficultés matérielles. Mais il est devenu difficile de ne pas choisir entre le plaisir et l’utilité, entre le jeu que postule toute spéculation intellectuelle, sa gratuité indispensable et la conscience de la part de responsabilité qu’il comporte nécessairement.

Témoigne de la robustesse de cette conviction humaniste des fondateurs, le souci efficace d’une écriture limpide et accessible qui traverse l’histoire de la revue depuis ses origines. Passionné de littérature, André Molitor, donne cependant la priorité à cette exigence de modestie, comme l’attestent les quelques pages de ses Souvenirs reprises ici : le confort du lecteur qui se sent accueilli et rassuré n’exclut ni la précision tranchante ni le plaisir des registres expressifs de l’émotion ou de l’ironie. Mais dans l’éclatement mosaïque des langages et des cultures, les esthétiques traversées par le chaos existentiel, les sophismes séducteurs du discours politique ou publicitaire, il faut parler du monde dans une écriture qui soit aussi la sienne, sans renoncer à cette tension réconciliatrice comme horizon. Pour parler à tous, il faut aussi et de plus en plus parler à chacun. D’où des compromis qui souvent insatisfont. Face à un humain pulvérisé et décentré, le modèle humaniste et l’écriture qui le porte ne peuvent résister qu’en en portant le reflet. Tel est le défi déchirant mais stimulant devant lequel nous place aujourd’hui la sérénité exigeante d’André Molitor.

[1Tel est en effet le titre du premier éditorial de la revue.