And the winners are...

Alexis Deswaef

L’autre côté de la planète n’a pas le monopole du non-respect des droits fondamentaux.

Au quotidien, chez nous, force est de constater que les droits fondamentaux sont régulièrement mis à mal. Certes, quand on a une famille, un logement, une bonne santé, un travail, un réseau social et tout ce que la vie peut offrir de beau, on pourrait facilement ne pas se sentir visé par les injustices ou les atteintes aux droits humains. En la matière, ce sont évidemment les personnes plus fragiles de la société qui sont en première ligne et qui encaissent les coups les plus rudes : la sans-abri, ne recevant aucune aide du CPAS qui vivote dans une gare, le prisonnier sur son petit matelas par terre au fond de sa cellule de la prison surpeuplée de Forest, la sans-papier enfermée au Caricole après avoir été exploitée par un marchand de sommeil et un employeur profi teur ou encore le jeune adulte handicapé de grande dépendance sans place d’accueil adaptée.

C’est la pointe visible de l’iceberg. Car d’autres catégories de personnes ont la tête sous l’eau : la famille qui n’arrive plus à joindre les deux bouts et qui vit dans l’angoisse de la précarité de l’emploi en cette période de crise économique, la chômeuse prise personnellement en chasse dans un contexte où il n’y a pas de travail pour tout le monde, le manifestant, pourtant désigné « Man of the Year » par le magazine Time l’année dernière, mais qui, en Belgique, doit craindre les violences policières et les amendes administratives ou encore la mal-logée, obligée de vivre dans un taudis loué à prix d’or alors qu’il y a des milliers de logements inoccupés appartenant aux pouvoirs publics qui pourraient être mis sur le marché locatif. L’Iceberg s’enfonce profondément et l’eau est froide.

Le prix Régine Orfinger-Karlin...

On ne présente plus Madame Régine Orfinger-Karlin, cette avocate rayée du barreau avant la guerre parce qu’elle était juive, résistante aux nazis, militante féministe et antiraciste, véritable héroïne du XXe siècle et figure emblématique de la Ligue des droits de l’Homme (LDH) pendant des décennies. Tous les deux ans, la LDH récompense une personne ou une association oeuvrant à la protection et à l’aide des groupes vulnérables qui s’est distinguée en mettant en évidence la nécessité de la résistance aux atteintes aux droits humains.

Cette année, ce « prix droits de l’Homme » a été décerné à l’asbl Intact pour le soutien juridique qu’elle apporte aux femmes victimes de mutilations génitales féminines telles que l’excision ou l’infibulation, qui sous couvert de pratiques « traditionnelles », constituent indiscutablement l’expression la plus violente de la domination de l’homme sur la femme.

Un regard, sans aucune forme de classement, sur les trois autres nominés à ce prix prestigieux vaut également le détour. Le « G1000 » pour la volonté concrète et concrétisée de cette initiative indépendante de redonner du souffle à la pratique de la démocratie par les citoyens après la plus longue crise politique de l’histoire de notre pays. La bourgmestre de Forest, Mme Magda De Galan, pour son intervention politique courageuse visant à faire cesser les situations inhumaines de surpopulation dans les cellules de la prison de Forest. Si le Conseil d’État n’annule pas son arrêté, comme le lui demande la ministre de la Justice qui tire ainsi sur l’urgentiste plutôt que de soigner le malade, plus aucun détenu ne dormira sur le sol à Forest. Si la Ligue n’hésite jamais à dénoncer l’action d’un politique contraire aux droits fondamentaux, il est également important de saluer leurs actions concrètes pour plus de dignité et de justice. Enfin, terminons par les Clarisses de Malonne qui, à leur insu, auront énormément fait parler d’elles depuis l’été dernier en accueillant la détenue la plus détestée du Royaume, permettant ainsi de rendre effectif le droit à la libération conditionnelle.

Chacun à leur façon, ces nominés ont fait avancer la cause des droits humains.

...Le meilleur du pire...

D’autres donnent l’impression de faire du zèle pour faire régresser les droits humains dans notre pays. La surenchère sécuritaire à laquelle se sont livrés la ministre de la Justice et la ministre de l’Intérieur durant toute cette année à l’approche des élections communales et leur aveuglement face aux violences policières méritent d’être distingués dans la catégorie peu enviable du « meilleur du pire ». Il y a d’abord eu leur course pour être la première à réussir à faire interdire des groupes radicaux, avec l’effet contre-productif de gonfl er l’importance de groupuscules extrémistes. La ministre de l’Intérieur devrait recevoir un carton rouge pour l’élargissement des sanctions administratives communales, en particulier en voulant l’appliquer aux mineurs à partir de quatorze ans, les sortant ainsi de la logique protectionnelle ou éducative pour les traiter comme de mini-adultes qu’ils ne sont pourtant pas. La ministre de la Justice mérite une cote d’exclusion pour l’ensemble des dégâts qu’elle occasionne à son département. Sa gestion des prisons est calamiteuse, tant pour les détenus que pour les gardiens de prisons. La réforme de la libération conditionnelle, dont elle a durci les conditions d’accès, est aberrante et contreproductive quand on sait que le Conseil de l’Europe pointe la libération conditionnelle comme « une des mesures les plus effi caces et les plus constructives pour prévenir la récidive et pour favoriser la réinsertion sociale des détenus dans la société selon un processus programmé, assisté et contrôlé ». Ce qui est évidemment l’intérêt de la société dans son ensemble. Citons aussi le manque de moyens laissés à l’aide juridique avec des conséquences catastrophiques pour l’accès du citoyen à la justice.

De manière générale, comment ne pas être désolé d’entendre le gouvernement déclarer que son absolue priorité est le sécuritaire alors que le pays s’enfonce dans une crise économique frappant durement les citoyens. Les droits économiques, sociaux et culturels devraient être la principale préoccupation de nos responsables politiques.

...Et un prix Nobel !

Soyons fiers ! L’Union européenne s’est vu décerner le prix Nobel de la paix. Certes, il est permis de regretter que des militants des droits humains qui risquent leur vie au Congo, en Chine ou en Russie, et qui avaient bien plus besoin de reconnaissance et de protection que l’Union, aient été oubliés. Toutefois, l’Union n’a pas volé son prix pour la paix et les avancés en matière de respect des droits humains qu’elle a permis sur le continent. Avant tout, ce prix doit être un incitant pour que l’Union place les droits humains au coeur de son action. Dans la lutte contre la pauvreté en Europe, en proposant des alternatives aux graves conséquences sociales imposées par l’austérité. Dans sa politique migratoire, en ne tolérant plus que les migrants puissent encore se fracasser au propre et au figuré contre les indécents remparts de la « forteresse Europe ». Sur la scène internationale, en refusant de sacrifier le respect des droits fondamentaux à l’autel des intérêts économiques lorsqu’elle négocie avec la Chine qui torture ses dissidents, avec la Russie qui assassine ses journalistes et enferme ses opposants, avec le Maroc qui annexe et épuise le Sahara occidental ou encore avec Israël qui colonise impunément la Palestine.

S’il y a le feu à la Grèce, à l’Italie et à l’Espagne, c’est l’ensemble des citoyens européens qui risquent de ressentir la brulure de la régression généralisée des droits économiques, sociaux et culturels. Inévitablement, face à la crise et aux réponses qu’y apportent les gouvernants, la contestation sociale augmente. La LDH dénonce cette nette tendance à criminaliser ces mouvements sociaux qui sont pourtant l’expression de droits fondamentaux aussi évidents que la liberté d’association et d’expression. Il s’agira, alors que cette liberté d’expression constitue le fil rouge thématique de la Ligue des droits de l’Homme cette année, de redoubler de vigilance en 2013.