Aléas de la gouvernance africaine : Côte d’Ivoire, Burundi, Congo

Jean-Claude Willame

L’Afrique résiste toujours et plus que jamais aux impératifs de « bonne gouvernance », de respect des droits humains, de démocratie et de transparence fixés comme des normes incontournables par les diplomaties occidentales depuis le milieu des années 1980.

Depuis 1990, vingt coups d’État ont eu lieu sur ce continent. Certes, ce chiffre constitue un léger « progrès » dans la mesure où pas moins de quarante-six s’étaient produits durant les vingt années précédentes. Il n’empêche : les affrontements pour le pouvoir, voie royale pour l’ascension sociale de l’élite civile et militaire, et l’absence, voire le refus d’alternance restent monnaie courante et parfois source de déréliction politique en Afrique subsaharienne. À quelques rares exceptions près — le Ghana ou le Botswana par exemple —, ils n’épargnent ni les petits ni les grands États pas plus que ceux qui furent en leur temps érigés en modèles politiques.

Côte d’Ivoire, l’ancien miracle

La Côte d’Ivoire, naguère « miracle économique » et dirigée à la grande satisfaction de la « communauté internationale » par le charismatique Félix Houphouët-Boigny, n’a pas échappé à la règle. Depuis dix ans y règne un potentat, Laurent Gbagbo, qui a joué à fond la carte de l’« ivoirité » en voulant écarter des bénéfices du pouvoir les élites minoritaires du Nord que l’on voulait exclure de la nationalité ivoirienne et qui sont représentées aujourd’hui par son rival, Alassane Ouattara. Ce dernier a finalement remporté haut la main les élections de novembre 2010 et démontré ainsi que les populations n’étaient pas dupes de l’idéologie ethniste d’un pouvoir corrompu. Même s’il y eut bourrage d’urnes dans les deux camps, il était clair que les Ivoiriens du Nord comme du Sud réclamaient l’alternance. Reste à voir si et comment Laurent Gbagbo va finalement s’effacer. Reste à voir si et comment la communauté des diplomates africains et occidentaux, aujourd’hui unanimes derrière Ouattara, va s’en tenir strictement au soutien à la légitimité de ce dernier comme nouveau président de la Côte d’Ivoire. Car, rien ne dit que, du côté africain, on ne pencherait pas à la longue pour une solution de partage de pouvoir à la zimbabwéenne, un scénario qui n’a en rien atténué la misère dans ce dernier pays. En attendant, à l’heure où ces lignes sont écrites, la Côte d’Ivoire a renoué avec les violences de rue du début des années 2000, violences autorisant l’hypothèse soit d’un retour à la guerre civile, soit d’une irruption de l’armée dans le champ politique.

Burundi, la demande de stabilité

Au Burundi, le peuple a aussi voté, mais a confirmé le président en exercice, Pierre Nkurunziza, élu pour la première fois en aout 2005, après que huit présidents se soient succédé à la tête du pays, dont trois par coup d’État. Ici, c’est peut-être la demande de stabilité qui a joué dans le scrutin électoral. Et ce sont les partis d’opposition, réunis pour la plupart dans une plateforme unique, qui n’ont pas joué le jeu démocratique en refusant d’aller aux scrutins présidentiel et législatif, et dont on peut craindre qu’ils ne cherchent à déstabiliser le pays à partir de bases congolaises. Depuis lors, la violence politique et le banditisme social qui l’accompagne restent larvés, et aussi une certaine corruption et des atteintes répétées aux droits humains par ceux qui restent au pouvoir. En guise de « consolation », on pourra constater que les guerres de coteries ont transcendé la question ethnique qui a été résolue par un équilibrage institutionnalisé entre Hutu et Tutsi. Par ailleurs, le pouvoir burundais n’a pas atteint le seuil du despotisme éclairé qui caractérise son voisin, le Rwanda, où le « Chef », ayant échoué à réaliser un début de réconciliation nationale, règne en utilisant les armes du « divisionnisme » et en instrumentalisant le génocide contre ceux qui contestent son régime essentiellement animé par une diaspora d’origine ougandaise.

Congo, le trompe-l’œil

La République démocratique du Congo, qui doit voter en 2011, constitue, quant à elle, un exemple fascinant de gouvernance en trompe-l’oeil où le respect de la forme occulte les nombreux dysfonctionnements dans les faits. Après une longue période de gabegies et de gestion déplorable par le régime Mobutu (1980-1996), après la création d’un vide politique rempli par des armées étrangères (1996-2003), la RDC se cherche toujours comme État. Contrairement à la Côte d’Ivoire, elle a pu éviter le piège de l’opposition politique artificielle entre les « Congolais authentiques » de l’ouest du pays et les « Congolais à nationalité douteuse » de la partie orientale, piège dont Jean-Pierre Bemba, actuellement en prison à La Haye, s’était fait le porteur et qui, en dépit de son charisme, a raté les marches de la présidence. C’est un jeune président par défaut qui a passé toute sa jeunesse à l’extérieur du pays qui a finalement été élu. Porté par une élite militaire et civile katangaise, il a cherché et su très vite s’imposer auprès des diplomaties occidentales dont son père assassiné en janvier 2001 n’avait que faire. Autant ce père encombrant était un idéologue en retard sur l’histoire, autant le fils, Joseph Kabila, plutôt timide et introverti, a accepté nominalement de faire la place à un régime bâti sur une Constitution où le Premier ministre gouvernait, en théorie du moins. Mais l’« entourage » l’a finalement rattrapé en imposant une sorte de « présidentialisme soft », les deux Premiers ministres qui se sont succédé depuis son élection en 2006 n’ayant aucune envergure politique. Aujourd’hui, alors que de nouvelles élections se profilent entre fin 2011 et 2013, le « jeune président » s’est progressivement isolé dans le « sécuritaire » : ses sorties s’accompagnent d’un déploiement arrogant de garde présidentielle, de policiers et d’agents des services de sécurité. Sans charisme et peu populaire dans la capitale, il a sans doute perdu la bataille dans l’est du pays où la « guerre » continue, et les « dividendes d’une paix incertaine » n’ont pas été engrangés. Toutefois, il sera sans doute réélu en 2011, mais toujours « par défaut ».

Droits de l’homme naufragés

En gros, on pourrait dire que le « Chef » règne mais que personne ne gouverne. Conformément aux vœux des diplomates occidentaux, un Parlement a été mis en place : il vote des lois et des budgets sans pouvoir en assurer le suivi et l’application. Un gouvernement « dirige » en théorie les affaires de la Nation, mais, dans les faits, ses décisions ne percolent pas à travers une administration mal rémunérée ou payée avec des retards importants, dont le « Who is Who » reste encore à faire et qui fonctionne dans un système de survie et de bricolage. L’« opposition » existe sur papier, mais elle est gangrenée par une prolifération de formations politiques sans réelles assises politiques, tout comme la « majorité présidentielle » d’ailleurs. Quant à la situation des droits de l’homme, qualifiée récemment de « naufrage » par un ambassadeur français, ils sont loin d’être intériorisés par une classe dirigeante qui fait silence sur la prolifération d’officines de sécurité dérapant dans des arrestations et des liquidations physiques de défenseurs de ces droits ou de journalistes. En réalité, il n’y a pas encore d’État, à commencer par l’absence d’une armée, ensemble extraordinairement hétéroclite de plus de 120.000 hommes (alors qu’il n’y en avait pas 60.000 sous Mobutu) dont certaines unités basées dans l’est du pays se sont spécialisées dans les pillages, les viols et le banditisme.

Par ailleurs, le style mobutiste n’est pas mort dans l’ex-Zaïre. De grandes réalisations de prestige s’annoncent comme un port en eau profonde à Banana, un pont reliant Brazzaville à Kinshasa ou la relance de la troisième phase du pharaonique barrage d’Inga qui serait liée à l’édification d’un ancien projet de fonderie d’aluminium projeté par le régime de Mobutu. L’enrichissement de la classe dirigeante et d’une petite diaspora congolaise qui revient au pays est très perceptible comme en témoigne la prolifération d’immeubles et d’habitations de luxe dans la capitale où les grandes artères, dont la principale est à huit bandes de circulation, ont été refaites. Venant juste de bénéficier de l’annulation de près de 80% de sa dette extérieure, il reste à voir si le Congo de Kabila va résister aux sirènes de dépenses dispendieuses par rapport à la pauvreté et l’exclusion ambiante.

Un scandale géologique

Car ce pays, contrairement à un Burundi pauvre qui n’a pas de ressources valorisables et à une Côte d’Ivoire qui les a perdues du fait de la guerre civile, reste un pays potentiellement très riche, un « scandale géologique » comme on le qualifiait naguère. Après avoir été laissé à lui-même par les anciennes multinationales minières, voici que s’y bousculent maintenant, d’abord les investisseurs chinois omniprésents qui recourent à la pratique du troc, des Sud-Coréens qui les suivent, des sociétés minières canadiennes ou américaines, dont certaines n’ont que des visées spéculatives et qui, à l’instar des diplomates occidentaux, n’aiment pas du tout l’irruption des Chinois, des mafias étrangères de toutes sortes… Tous ces acteurs, nouveaux ou de retour en RDC, se heurtent toutefois à la problématique des milliers de creuseurs artisanaux qui ont occupé un terrain laissé en friche. Un récent rapport de l’Union européenne les estime à 600 000 pour l’ensemble du Congo : ils feraient vivre près de 10 millions de personnes, soit un sixième de la population. Encore un problème de gouvernance dont on n’est pas sûr qu’il pourra être géré de manière appropriée, le président Kabila ayant déclaré récemment qu’« il n’aimait pas cette histoire de creuseurs ».