Aimez les riches !

Anathème • le 8 décembre 2014
pauvreté, richesse, justice sociale.

Chacun en conviendra, il importe de bien choisir l’objet de son amour. Même si l’on sait que l’amour est aveugle, il ne protège pas des déconvenues une fois l’emballement des premiers mois passés, lorsque la passion s’avère sans retour, voire mortifère.

À cet égard, il en va de même du Grand Amour et des attachements plus modérés que sont l’estime, l’admiration, l’amitié, ou encore la compassion. À ce propos, quoi de plus douloureux qu’une compassion mal placée, payée en retour par le mépris, plutôt que par la gratitude ?
C’est ainsi que nombreux sont ceux qui furent émus au spectacle de la pauvreté, de la jeunesse miséreuse, du déclassement social ou du dénuement culturel. Ce training mal lavé, cette coiffure démodée, ce regard vide, cette figure barbouillée, ce cartable vide peuvent faire frémir. Faire l’aumône, réchauffer en son sein, tendre une main secourable apparaissent alors comme des devoirs humanistes. Hélas, combien de fois le pauvre ne se révèle-t-il pas arrogant, clamant l’injustice de son sort, l’iniquité de la société, la responsabilité d’un monde dans lequel il n’a pas eu sa chance ? Combien de fois, plutôt que de répondre d’un humble « Dieu vous le rendra » ou « Vous êtes bien bon », ne regarde-t-il pas ailleurs, indifférent, absent ? Combien de fois, plutôt que de profiter du répit que vous lui offrez pour, devant une soupe chaude, procéder à son examen de conscience, ne préfère-t-il pas, devant une bière, écouter les dangereuses diatribes des bolchéviques qui l’appellent à la contestation, voire à la révolution ?
Or, en notre société démocratique et libérale, où tout est possible à qui se donne de la peine, où l’aide sociale confine à l’assistanat, qui peut encore dire qu’il n’a pas eu sa chance ? En notre presque parfaite méritocratie, les jugements du marché valent ceux de Dieu à l’heure de la pesée des âmes. Sous nos cieux, nul n’échoue sans y être pour quelque chose. Forme-toi, chômeur, bâtis ta maison, sans-abris, propose tes services, déclassé, vends ton corps, mère célibataire ! Le bout du tunnel n’est jamais loin pour qui veut, car qui veut, peut.
Dans de telles conditions, les petites gens honnêtes, les citoyens ordinaires peuvent-ils se permettre de s’émouvoir du sort d’un malheureux ? On comprend bien que non ! Lors même qu’eux suent pour se maintenir à flot, pour ne pas perdre pied et sombrer à leur tour, il leur faut des objets d’amour et d’admiration qui leur soient bénéfiques plutôt que d’ingrats coquins.
C’est pourquoi il est préférable que les braves gens consacrent leurs ressources limitées à s’attacher à des gens qui leur feront réellement du bien : les riches. En premier lieu, cet amour sera justifié puisque la richesse ne constitue rien d’autre que l’éclatante preuve du mérite ; point de risque de se tromper et de s’attacher à quiconque de bas ou de veule.
En deuxième lieu, ils ne connaîtront pas la douleur de devoir se sentir solidaire, ni d’extirper à grand peine quelque pièce de leur poche. Il ne leur en coûtera que de fermer les yeux sur l’un ou l’autre moyen qui, justifié par la fin, permit aux puissants de s’élever. Quoi de plus facile puisqu’il suffit de ne pas s’inquiéter de ce qu’on ne cherche pas à leur faire connaître ? Car, après tout, qu’importe que les riches s’engraissent sur le dos des pauvres ? Qu’auraient donc fait ces derniers des sommes dispersées dans leurs poches, alors que, concentrées dans celles de leurs maitres, elles permettent à ceux-ci de briller de mille feux, d’éclairer la vie de tous… et de s’offrir en parfaits objets d’amour et de vénération. Il semble justifié de les en remercier.

Photo : Chr. Mincke