Agriculture familiale ou « familiarcale » ? Des raisons pour la soutenir

Emmanuel De LoeulPierre Coopman • le 21 février 2014

Les Nations unies ont désigné 2014 comme Année internationale de l’agriculture familiale. L’on entend souvent par là une agriculture pratiquée en majorité dans les pays pauvres avec peu de moyens mécaniques et une nombreuse main-d’œuvre.

Voici comment, en 2008, l’éleveur nigérien Djibo Bagna, à l’époque coordinateur national de la Plate-forme paysanne du Niger, définissait l’agriculture familiale [1] :

Un mode d’organisation qui permet de transmettre des civilisations, des cultures, de génération en génération. Chez nous, une exploitation familiale est composée d’une famille dont les caractéristiques varient d’une communauté à l’autre (de 20 à 40 membres). Il y a une hiérarchie et des règles, le plus jeune a du respect pour l’ancien, l’ancien sait comment orienter les choses. Le lien familial est fort. Dans le groupe il peut y avoir des membres qui font de l’agriculture, de l’élevage, un peu de commerce et éventuellement quelques personnes qui sont fonctionnaires. Aujourd’hui on a de plus en plus tendance à mettre en place de nouvelles règles de fonctionnement. Ainsi on est en train, avec les nouvelles lois modernes, de morceler les terres pour que chaque personne puisse avoir sa part. Il y a des avantages et des inconvénients à cela. Avantages, car les familles augmentent et parfois cela amène des conflits parfois meurtriers. En attribuant une parcelle à chacun on évite ce problème. Maintenant l’inconvénient c’est que tu as aujourd’hui des personnes qui n’ont plus de terre car les parents ne veulent plus donner un petit morceau de terrain à leurs descendants. Ces derniers sont donc obligés de migrer ou, s’ils en ont les moyens, d’acheter d’autres terres. En conséquence, avec ce modernisme, la solidarité entre les communautés et entre les familles disparaît, ainsi que le respect des enfants pour les parents. Pour toutes ces raisons, chez nous, la notion d’agriculture familiale a beaucoup de sens. S’il n’y a plus ce système d’organisation cela posera beaucoup de problèmes.

Le patriarcat et le conservatisme tels qu’exprimés dans cet extrait par Djibo Bagna sont rarement évoqués par les défenseurs occidentaux de l’agriculture familiale. La plupart d’entre-eux considèrent, souvent à juste titre, qu’il n’est pas de leur ressort de décider de la fin du patriarcat et se démarquent d’un rapport d’asymétrie politique où l’Occident est en mesure d’imposer unilatéralement ses vues et de conditionner ses prêts en les subordonnant à la reproduction de ses propres modèles.

Oser le néologisme douteux que contient le titre de cet article et aborder de front les questions relatives au patriarcat et au conservatisme dans les agricultures familiales de pays pauvres a néanmoins l’avantage de permettre, en contrepoint, une démonstration des bonnes raisons qui méritent que ces agricultures soient défendues, malgré certaines de ses caractéristiques qui peuvent heurter un nombre de principes et d’idéaux égalitaires.

Cette démonstration commence par un rappel du contexte mondial. À l’échelle de la planète, la population agricole est estimée à 2,6 milliards de personnes, soit 40 % de la population totale. Avec 1,3 milliard d’actifs, l’agriculture demeure le premier secteur d’emploi au niveau mondial. Dans les pays en développement, là où 70% de la population reste liée aux activités agricoles, l’alimentation des familles dépend essentiellement de la production vivrière et des marchés locaux.

Défendre l’agriculture familiale dans les pays du Sud, c’est donc d’abord être pragmatique. Il s’agit également d’une prise de conscience des défis environnementaux, ce type d’agriculture étant sans doute le mieux à même de concilier les contraintes de la démographie galopante, de la sécurité alimentaire et de l’adaptation aux enjeux du réchauffement climatique. Ces constats sont dressés par Denis Pesche et Jean-Michel Sourisseau, chercheurs au Centre de recherche des enjeux internationaux de l’agriculture et du développement (Cirad) et auteurs d’un récent rapport intitulé Les agricultures familiales du monde [2] . Leur plaidoyer n’est pas exempt de lucidité. Dans un numéro récent de la revue Défis Sud [3] , les chercheurs expliquent que quand les logiques familiales et de production se confondent, on ne « compte pas ses heures ». L’autoexploitation ou la surexploitation ne sont pas loin. Surtout dans des contextes de patriarcat où les femmes se trouvent dans une situation d’infériorité et où les plus jeunes n’ont pas voix au chapitre sur les décisions concernant l’exploitation familiale.

Modifier les rapports de force

Comment s’appuyer sur les avantages de l’agriculture familiale pour améliorer la sécurité alimentaire ? Pas en privilégiant des politiques d’individualisation des droits estiment les auteurs du rapport. D’une manière générale, ces politiques « sont porteuses d’émancipation des personnes, mais dans la pratique du monde agricole, elles peuvent déboucher aussi sur des effets pervers, précise Jean-Michel Sourisseau : fragmentation des terres, réduction de la taille des exploitations ».

Quelles orientations suivre, alors ? Pour Jean-Michel Sourisseau, il s’agirait éventuellement de « conserver les logiques productives en commun tout en modifiant les rapports de force internes aux familles. » En élaborant des statuts particuliers auxquels seraient attachés des droits protégeant les femmes et les jeunes, sur le mode du « conjoint aidant » qui existe dans certaines législations occidentales. Ou en innovant dans les processus décisionnels, comme l’expérimente la Fédération paysanne sénégalaise (Fongs) à travers des « assemblées de famille », qui offrent un cadre plus formel et plus démocratique de concertation, de planification et de suivi des activités.

Transformation transversale nécessaire

Quelques unes de ces propositions du chercheur français n’échappent donc pas à un certain « occidentalocentrisme » fort critiqué par ceux qui considèrent que le Nord n’a pas à juger en vertu de ses propres valeurs, quelles que soient ses nobles intentions.

Pour le chercheur, il ne s’agit pourtant pas tant de soutenir une vision précise de l’agriculture familiale que de réfléchir à sa nécessaire transformation en vue d’atteindre la sécurité alimentaire. De quelle manière la transformer de façon endogène ? La route sera encore longue si l’on ne tient pas compte avec lucidité de toutes ses caractéristiques : « les défenseurs de l’agriculture familiale font rarement le lien entre relation de travail intrafamiliale et reproduction du patriarcat », répète Jean-Michel Sourisseau. Autre frein : les mesures visant une transformation des agricultures paysannes relèvent d’autres secteurs que les ministères de l’Agriculture. L’enjeu ici est dans le développement d’une culture gouvernementale interministérielle et transversale.

En 2008, la Banque mondiale elle même s’est mise à chanter les louanges de l’agriculture familiale comme support à une véritable politique de sécurité alimentaire. La perspective reste néanmoins, à moyen et à long terme, de connecter les agriculteurs du Sud aux marchés internationaux. Et la vision linéaire du développement de l’agriculture, inspirée de celui des agricultures des pays industrialisés, demeure sous-jacente. Soutenir l’agriculture familiale ne serait qu’une étape vers une intensification voire une industrialisation de la production.

Développer de nouvelles pratiques

Pour les chercheurs du Cirad, cette vision – encore dominante – se heurte aujourd’hui à deux grands écueils. Tout d’abord, les pays du Sud qui n’ont pas réalisé leur transition démographique et qui ne disposent pas d’industries manufacturières et encore moins d’activités de services sont incapables d’absorber la main-d’œuvre qui proviendrait d’une industrialisation ou d’une intensification mécanique de leurs agricultures. Dans ces pays-là, la voie de l’agriculture familiale est la plus réaliste et la plus efficace, estiment les auteurs du rapport. Et de préconiser dans ce cas d’y mener des politiques basées sur une économie vivrière et locale, incluant néanmoins la réduction de la pénibilité du travail.

Ensuite, au niveau mondial, le réchauffement climatique, la raréfaction des ressources pétrolières (matières premières des engrais chimiques) et les effets environnementaux néfastes de l’agrochimie font de la question énergétique une priorité. « Au niveau des énergies fossiles, on va dans l’impasse, estime Denis Pesche. La priorité, c’est de développer des pratiques agricoles les moins énergivores possibles. » Dans cette perspective, la fécondation mutuelle des agricultures familiales et des pratiques d’agroécologie semble être l’une des pistes d’avenir.

[1Extrait de la revue Grain de Sel (une publication de l’association française Inter-Réseaux), n° 43, juin-août 2008. « Pour l’agriculture familiale, oui, mais laquelle ? », pages 29 et 30.

[2Les agricultures familiales du monde. Définition, contributions et politiques publiques. Résumé exécutif, collectif, CIRAD, mai 2013.

[3Cet article est une version adaptée et modifiée d’un article d’Emmanuel De Loeul paru dans le récent numéro de Défis Sud consacré à l’Année internationale de l’agriculture familiale. « Des réalités multiples et mal connues », Défis Sud n°116, janvier 2014. Pierre Coopman est le rédacteur en chef de la revue Défis Sud.