Agiter ses chaînes, comme des bijoux

Renaud Maes • le 22 novembre 2015
Terrorisme, intellectuel, doxa, sécuritarisme.

Dans la foulée des attentats parisiens et des « événements » bruxellois, nombre d’intellectuels sont intervenus dans le débat public pour offrir des « décryptages », des « décodages sur le vif » et autres analyses « instantanées » de l’actualité. Parmi eux, nombreux sont ceux qui ont proposé un éclairage pour le moins « en marge » de leurs travaux de recherche. Plusieurs sont intervenus en fait comme des « intellectuels universels » au sens qu’en donne Michel Foucault, c’est-à-dire « en tant que maître de vérité et de justice » [1], se permettant de commenter qui « le phénomène djihadiste », qui « la radicalisation », à l’aune d’extensions plus ou moins hasardeuses de leurs véritables champs d’expertise.

Or il est un fait : les propos énoncés par les experts après ces événements tragiques ont un effet de pouvoir immédiat. Nous sommes dans une situation où tout ce qui peut faire farine au discours de pouvoir sera immédiatement utilisé, précisément parce que ledit discours fait en réalité écho à une incapacité quasi ontologique de certains décideurs politiques d’appréhender la dimension proprement sociopolitique des phénomènes sociaux à l’œuvre.

Extension du domaine de l’expertise

J’avais récemment proposé l’idée que la notion de « radicalisation » est précisément la notion-écran permettant le plus efficacement de cacher cette incapacité et de cependant « proposer des mesures » car c’est ce que le pouvoir doit faire. Comme le Roi du Grand Macabre persécuté par ses ministres afin qu’il « prenne des mesures », le « décideur politique » devient une sorte de marionnette de son aveuglement, de sa volonté de ne pas voir les fractures béantes de la société, là où le désespoir prend corps, et de son ambition de tout prévoir pour tout contrôler. Il en arrive ainsi tout naturellement à recycler l’antienne de l’ennemi intérieur lié à l’ennemi extérieur, rejetant la responsabilité sur une figure de « l’Autre », le barbare.

Face à la création du « mythe du djihadiste » (c’est-à-dire l’utilisation de la figure du djihadiste pour imposer un récit sur la société et ses modes de régulation) et à la rhétorique guerrière qui s’impose dans sa foulée, chaque intellectuel doit se poser la question de la pertinence de son intervention : que sert-il lorsqu’on lui demande d’évoquer la « psychologie du radicalisé », que sert-il lorsqu’on lui propose de commenter « la non-mixité des quartiers », que sert-il lorsqu’on lui suggère de réagir à une assertion comme « le recours à la violence est forcément le fait de personnes désocialisées » ? C’est là, et précisément là, que les imprécisions et les approximations inhérentes à une extension soudaine et improvisée de ses champs de recherche (ne fût-ce que pour le plaisir de passer à la télévision, histoire d’améliorer son Kardashian index ou plus prosaïquement par appât pour sa « minute de célébrité ») sont susceptibles de devenir totalement léthifères pour le débat public.

Le cas d’espèce est particulièrement sensible, car ce que révèle un certain type de discours sécuritaire, c’est l’incapacité d’apporter une réponse. L’échec des dispositifs sécuritaires, des logiques de quadrillages et de contrôle, est parfaitement patent et ce, depuis bien longtemps. Ainsi, Mathieu Rigouste [2] a soigneusement démonté dans ses travaux le dispositif Vigipirate, en montrant à quel point ce système fondamentalement inefficace finit par s’imposer comme réponse parce qu’il pose un carcan sur la manière même de concevoir « la menace ». On peut y voir un effet d’emballement, ou plus exactement de remplissage stratégique : parce que l’on introduit des dispositifs qui ont des effets, on n’arrive plus à penser autrement qu’en termes de catégories créées par ces dispositifs. Le discours qui est adopté par une large part des décideurs publics est donc un discours par défaut, sans contenu et basé sur les effets de dispositifs dont on a, pour partie, oublié l’intention initiale. Ce discours va donc chercher à se légitimer. Et c’est là où les intellectuels peuvent servir. Ils sont manifestement nombreux à se précipiter, peut-être par recherche de visibilité, sans doute aussi parce que servir les intérêts du pouvoir permet d’obtenir plus aisément reconnaissance et budgets de recherche.

Or, l’extension du dispositif sécuritaire est incompatible avec certains fondamentaux d’une société démocratique, sinon pratiquement, à tout le moins idéellement. Les dévolutions de pouvoir du législateur vers l’exécutif, l’extension des mesures d’exceptions renversant la charge de la preuve, la mise en place de dispositifs de surveillance visant, outre le contrôle des actes, le contrôle de l’intention de les commettre, sans compter le renforcement de l’implication dans des conflits armés dans le cadre d’opérations sur lesquelles le contrôle parlementaire est pour le moins réduit, tout ceci contrevient à certains principes fondateurs d’une forme de système parlementaire bourgeois, trouvant racine au XIXe siècle et affiné largement au cours du XXe siècle [3]. On peut bien sûr gloser sur la nécessité d’une « reconfiguration » des institutions, mais il faut poser là un constat : il y a bien une mutation à l’œuvre, qui n’est finalement pas pensée comme telle, vu qu’elle ne résulte que d’un traitement en urgence d’une question symboliquement très forte car dramatisée à l’extrême (au sens de sa mise en spectacle et de l’écriture d’une dramaturgie composée de discours divers, tenus dans les enceintes parlementaires, sur les plateaux télévisés, etc.).

Heidegger au service du pouvoir

En cette occasion, il est indispensable d’évoquer une figure de compromission universitaire qui fait particulièrement sens en ces jours. La journée internationale des étudiants du 17 novembre maintient en effet le souvenir des atrocités commises par le NSDAP [4] en 1939 contre les universitaires tchèques, dont de nombreux historiens et juristes qui ne souscrivaient pas aux théories soutenues par les autorités dans le but de légitimer la partition entre Protectorat de Bohême-Moravie et République slovaque.

Le projet du NSDAP, symbolisé par la répression du 17 novembre 1939, était l’inverse du modèle universitaire classique dit « humboldtien », qui veut que l’État doit se garder de s’immiscer trop dans l’organisation de l’université, qu’il doit rester le garant et le protecteur d’une certaine autonomie de la « communauté universitaire » : il s’agissait de créer un modèle universitaire au service du Reich, où tous les contenus enseignés à l’université seraient absolument conformes à la doctrine officielle ; les universitaires devant par ailleurs obéir au Führerprinzip. La fermeture des universités de Bohème au lendemain du 17 novembre répondait explicitement à l’objectif d’une mise au pas des intellectuels, accusés de « miner de l’intérieur » la société par l’exposé de leurs opinions divergentes, même si fondées sur des éléments proprement « scientifiques ». La journée internationale des étudiants symbolise ainsi l’affrontement de deux modèles d’universités : celle qui sert directement les intérêts du pouvoir et celle qui se constitue comme collectif intellectuel autonome.

Mais ce qui nous intéresse ici, c’est moins cette figure de résistance tchèque que celle de la compromission (à mon sens particulièrement importante à étudier) des universitaires allemands. Car si, à un certain moment, la répression par le régime nazi des universitaires tchèques a été possible, c’est précisément parce qu’en amont, ledit régime et ses vues en matière d’université avaient été largement soutenus par des franges de la communauté universitaire. C’est précisément ce qui constitue toute la force symbolique du souvenir du 17 novembre 1939.

Une des figures les plus abouties de cette compromission est Heidegger. Le philosophe nommé recteur de l’Université de Fribourg en 1933 et prononçant à la suite de sa nomination un discours d’apologie du Führerprinzip et annonçant la « chasse à la liberté académique », prenant part à la manifestation de l’Association allemande des professeurs d’université [5] « en soutien à Adolf Hitler et au régime national socialiste » en novembre 1933, représente le prototype d’une ambition amenant un universitaire à servir d’alibi au pouvoir.

Et il est à ce sens particulièrement intéressant de se rendre compte le regard que porte Heidegger sur les Juifs est d’une bêtise absolument consternante : il recycle en fait des discours antisémites dominants à l’époque, sans aucune perspective réflexive ou critique [6]. Amené à s’exprimer sur des domaines qui n’étaient pas ses domaines d’études, de la gestion de l’université à la question du rôle « des Juifs », il s’est laissé volontiers prendre au piège du régime, servant d’alibi et d’outil de légitimation pour mieux renforcer sa propre carrière académique.

Comme le souligne d’ailleurs Adorno dans son étude du « jargon » heideggérien, à un certain moment, le philosophe s’est retrouvé complètement dépassé par sa collaboration, tentant d’endiguer l’instrumentalisation dont il était l’objet jusque là consentant, refusant par exemple de se rendre à Berlin par crainte des conséquences sur sa carrière mais aussi suite à un malaise grandissant face à la politique universitaire du NSDAP. Mais puisqu’il avait jusqu’à cette étape activement fourni les arguments au pouvoir, il s’est retrouvé obligé de se justifier dans les termes mêmes de la doctrine du NSDAP, évoquant son nécessaire « ancrage dans les racines germaniques que procure la campagne », dans des textes dont le ridicule serait comique s’ils ne révélaient pas un processus d’auto-aliénation de leur auteur [7].

Mon exemple est violent, bien entendu, et pas très éloigné du point Godwin. Mais tout dans son caractère extrême (c’est le propre dudit point) [8] doit nous rappeler l’indispensable vigilance dont les intellectuels, et singulièrement les plus éminents d’entre eux, doivent faire preuve, vis-à-vis des jeux et enjeux politiques auxquels ils sont amenés à participer.

Agir en intellectuel, pas en expert

Il ne s’agit pas d’interdire aux intellectuels de s’exprimer dans le débat public sur les attentats, que du contraire. Il s’agit d’exiger qu’ils interrogent les effets de leurs discours. La situation d’aujourd’hui n’est pas celle des années 30, et l’on ne peut que difficilement comparer ces deux époques, ne fût-ce qu’en termes de configurations « géopolitiques » du monde. Ce que l’on doit par contre interroger, en se souvenant du piège d’Heidegger, c’est le danger de participer, un peu par recherche de visibilité, un peu par complaisance avec le discours dominant, à la légitimation des mesures annoncées quand bien même celles-ci sont le produit d’une incapacité à penser politiquement une problématique « sociétale » [9]. Pour reprendre une formule de Foucault, « il ne s’agit pas d’affranchir la vérité de tout système de pouvoir (…) mais de détacher le pouvoir de la vérité des formes d’hégémonie (…) » [10].

Le discours sur le social n’est jamais neutre, il est toujours l’objet de luttes. Comme le soulignait abondamment Pierre Bourdieu, jusque dans les choix des mots désignant des catégories sociologiques s’opèrent des impositions, des transformations des rapports de forces [11] dans le cadre des luttes de classes et de classements. Évoquer la radicalisation ou le radicalisme ou le nihilisme ou la rupture du lien social, ce n’est pas un choix neutre : chacun de ces mots a une signification propre et des effets différents en ce qu’elles invitent à des « implémentations légistiques » (pour succomber à un jargon parfaitement adapté au sujet) fort éloignées les unes des autres. Il ne s’agit pas pour autant de laisser accroire que la lutte soit réductible à un conflit de termes, qu’il suffirait d’opposer une phraséologie à une autre : il ne suffit définitivement pas de changer l’ordre des mots pour changer l’ordre des choses. Mais il n’en reste pas moins que les discours d’experts, par leurs effets de légitimation, participent à la construction et à la mutation des technologies de pouvoir, en l’occurrence, à l’évolution et à la diffusion des technologies de contrôle.

Il me semble nécessaire et indispensable que quelqu’un qui tente d’être intellectuel se pose la question des limites intrinsèques de sa pensée, qu’il s’autorise aussi à être stupide sur certaines questions : à la fois qu’elle provoque sa stupeur et sa stupéfaction [12], son incapacité à élaborer un discours argumenté. Reconnaître cette « stupidité » est d’ailleurs le soubassement de « l’acte d’intelligence », c’est-à-dire de « l’acte de volonté » [13] nécessaire à l’émergence d’un savoir sur le social. Faute d’une telle démarche, l’éternel apprenti-intellectuel se transmue en expert universel et se retrouve à n’être qu’un producteur de discours convenu, un commentateur autorisé.

Et, sur les plateaux, le voilà alors qui agite ses chaînes, comme des bijoux.

[1Michel Foucault, « La fonction politique de l’intellectuel » (1976), in Dits & Ecrits, tome II (1976-1988), coll. Quarto, Paris, Gallimard, 2001, pp. 109-114.

[2Mathieu Rigouste, L’ennemi intérieur. La généalogie coloniale et militaire de l’ordre sécuritaire dans la France contemporaine, Paris, La Découverte, 2009.

[3On ne résistera pas au petit plaisir de renvoyer le lecteur aux écrits de John Stuart Mill, en particulier aux Considerations on Representative Government, publiées en 1864.

[4Acronyme allemand du Parti national-socialiste des Travailleurs allemands ou « Parti nazi » (Nationalsozialistische Deutsche Arbeiterpartei).

[5Reichsverband der Deutschen Hochschulen.

[6Pour s’en convaincre, lire Peter Trawny, Heidegger et l’antisémitisme : Sur les « Cahiers noirs », Paris, Seuil, 2014.

[7Theodor W. Adorno, Jargon de l’authenticité. De l’idéologie allemande. Paris, Petite bibliothèque Payot, 2009, pp. 94-95.

[8François De Smet, Reductio ad Hitlerum. Une théorie du point Godwin. Paris, PUF, 2014.

[9Je pense que le discours politique du NSDAP, marqué par un anti-intellectualisme violent, de fausses synthèses et des agencements incroyables de mythes hétéroclites, résulte d’une véritable incapacité de penser politiquement le social.

[10Michel Foucault, op. cit., p. 114.

[11Voir par exemple les notes du premier cours retranscrit dans Pierre Bourdieu, Sociologie générale, Cours au collège de France 1981-1983, Paris, le Seuil & Raisons d’Agir, 2015.

[12Avita Ronell, Stupidity, Paris, Stock, 2006, p. 126 et suivantes.

[13Je reprends, en les travestissant sans doute quelque peu, les expressions de Jacques Rancière, Le maître ignorant, Paris, 10/18, 2004.