Adaptation

Christophe Mincke • le 30 septembre 2013
économie, temps sociaux, genre.

Il faut s’adapter au monde de l’entreprise. Mieux, il faut adapter le monde à l’entreprise. Ainsi, l’enseignement – universitaire, secondaire, bientôt primaire ? – est-il sommé d’adapter ses contenus et méthodes aux attentes des entreprises pourvoyeuses d’emploi. De même entend-on souvent qu’il faut adapter les rythmes de vie aux exigences du monde économique. Dernièrement, il était question de modifier la journée d’école pour qu’elle finisse moins tôt et pose moins de difficultés aux parents. À d’autres occasions, on entend d’aucuns appeler de leurs vœux l’élargissement des horaires d’ouverture des crèches ou se réjouir du développement de structures d’accueil de nuit pour la petite enfance. Régulièrement, aussi, les chantres de la consommation continue revendiquent le droit de faire des courses le dimanche et appellent à un assouplissement des normes relatives au travail du dimanche, pour satisfaire les besoins de l’économie.

Qui sont donc ces économicosceptiques qui oseraient s’opposer à la glorieuse marche de la croissance et de l’emploi ? Qui oserait contester le fait que nos vies ont pour seul objectif la production ? Qui serait assez impudent pour revendiquer une rythmique sociale qui fasse droit à d’autres impératifs que capitalistes ? Qui peut douter de la nécessité que la respiration économique de nos pays se poursuive jour et nuit. Et le dimanche. Et les jours fériés ?

L’on parle souvent de l’indistinction des temps de travail et privé, de la confusion croissante des lieux de vie avec les lieux professionnels. En effet, nos horaires sont de plus en plus flottants, le télétravail fait de notre maison un bureau comme un autre, comme nos téléphones portables nous permettent de recevoir un coup de fil privé pendant les heures de bureau. Mais pouvons-nous – voulons-nous ? – vivre dans une totale indistinction ? Envisageons-nous de faire de nos horaires familiaux des variables d’ajustement ? Comptons-nous réellement considérer l’heure de fin de la journée scolaire comme une insupportable contrainte ? Pensons-nous abdiquer toute rythmique collective, laissant à chacun le « libre choix » de ses temps de travail et de repos ?

Il est aujourd’hui de bon ton de déprécier les distinctions claires, les régularités et la routine. La réalité est complexe, multi-, inter-, trans-culturelle, nationale, disciplinaire, confessionnelle, etc. Comment un monde figé dans des régularités pourrait-il être en phase avec elle ? Il est de même bien vu de proclamer son bonheur hors des conventions, dans le hors-piste, dans la liberté, celle de travailler plus, plus longtemps, le jour et la nuit, les week-ends, si nous le voulons. Et les jours fériés. Pour gagner plus, pour gagner un tant soit peu, pour nous épanouir dans notre job, pour soutenir notre effort de guerre économique, etc. il faut nous affranchir de ces épouvantables contraintes qui font se ressembler les existences de tous, alors que tous sont des chacuns, uniques en leur genre. Souvent, l’on en profite pour rappeler que celui qui ne souhaiterait pas faire usage de sa liberté pourrait s’y voir contraint. Il en va de sa dignité.

Mais que nous restera-t-il pour décliner une demande de travail supplémentaire si les crèches ouvrent jusqu’à 22h, si l’école ferme à 19, si les magasins sont ouverts la nuit, et le dimanche ? Et les jours fériés ? S’il est toujours possible de faire plus tard ces choses insignifiantes que sont des emplettes, une promenade avec ses enfants ou un repas pour la famille, quand cesserons-nous de travailler ? Dans un monde qui idéalise ses enfants, « je dois absolument être à 17h à l’école, c’est moi qui vais rechercher le petit aujourd’hui » reste un des rares arguments à même de faire plier un chef envahissant. Serons-nous plus libres quand nous n’en disposerons plus ? De même, l’exclusion du travail de certaines périodes nous permet-elle de planifier d’autres activités que lucratives ou consommatrices. Le dimanche reste ainsi un jour où il est possible de réunir la plupart des membres d’une famille.

Quelle est donc cette liberté que l’on nous promet au prix de la renonciation à une rythmique temporelle établie ? Quand auront donc lieu les réjouissances familiales ou sociales, quand les horaires seront totalement libéralisés ? Si je travaille tous les jours en soirée et que ma femme est requise le week-end par son patron, quand la verrai-je ?

Il est interpellant de constater que, si les quantités temporelles font (relativement) l’objet de débats (durée du temps de travail, longueur de la carrière, nombre d’heures d’une journée scolaire, etc.), les rythmes reçoivent moins d’attention, comme s’ils n’étaient que secondaires. Or, leur clarté et leur synchronisation produisent des effets sociaux d’une importance considérable dont il importe de prendre conscience. Avant d’y renoncer ?