À vélo au pays du cimetière joyeux

Bernard De Backer

« ... au terme de ma vie, tout au long de laquelle j’ai connu de nombreux pays et lu de nombreux livres, j’en arrive à la conclusion que celui qui a raison c’est bien le paysan roumain. Ce paysan qui ne croit en rien, qui pense que l’homme est perdu d’avance, qu’on ne peut rien faire, que l’histoire le broie. »
Émile Cioran, cycliste et philosophe né en Transylvanie

C’est une plongée endiablée : cinq cents mètres de dénivelée abrupte entre les arbres et les sources, dans la fraîcheur d’une forêt de hêtres tapissée d’humus. Des masses d’air frais odorantes, captives dans les sous-bois, s’épanchent sur la route, nous caressent le visage et les jambes. Si la descente pouvait se prolonger toute la journée... Cet été 2007, la canicule étouffe les plaines et le piémont carpatique, taillé comme un jardin (petits vignobles alignés, rangées de maïs, pruniers en bosquets). Les buffles d’eau se morfondent dans l’eau tiède des marigots. À près de quarante degrés celsius, le bitume se liquéfie, les grenailles collent aux pneus, puis frappent les garde-boue comme nuées de sauterelles.

Dans l’ascension du col que nous venons de franchir, de vieux camions « Diesel Roman », bleus et dodus comme les balances que l’on trouve de Vladivostok à Tirana, nous avaient enveloppés d’un nuage gris. Virage, faux plat, épingle à cheveux, soleil écrasant, monastère clinquant au bout d’un chemin pierreux. Un groupe de pèlerins accompagnés d’un pope imposant cassait la croûte au bord d’une source. Au col, nous avions pris le frais dans un bistrot où des flics qui contrôlent la frontière posent leurs pétoires et leurs lunettes Ray-Ban. Ils n’avaient qu’indifférence pour ce trio à bicyclette qui épongeait sa sueur avant de plonger vers la rivière que traversent passeurs et clandestins.

La pénombre bienfaisante s’étiole, la pente se redresse, une lumière blanche nous fait cligner des yeux. Comme un malheur n’arrive jamais seul, il faut se remettre à pédaler pour avancer. À l’orée de la vallée brûlante, les maisons ressemblent à des cabanes de sorcières envahies par la verdure et la volaille, les arbres déversent leurs pruneaux dans l’herbe et la tzuica (alcool de prune) se distille dans les remises. Nous y voilà enfin : la Tisza nous barre la route et en face, de l’autre côté des flots, le drapeau ukrainien bleu-jaune cintre de petites bornes de béton.

La nouvelle frontière de l’Union européenne semble bien paisible, les riverains la traversent à gué, lestés de quelques paquets de contrebande. Le jus de fruits que l’on déniche dans les gargotes vient de Transcarpatie, en Ukraine. Mais pas la bière, le demi-litre de Timisoareana ou d’Ursus, que des Roumains ventripotents (t-shirt roulé au-dessus du nombril) éclusent avec application : cette année, il y a cent Dacia Logan à gagner avec la Timisoareana !

« Ici, c’est moi qui repose »

La petite route longe le cours d’eau, traverse un village frontalier dont le nom est écrit en trois langues (Piatra - Ferencvölgye - Kamynysta) [1], croise nombre d’églises (gréco-catholique, catholique, protestante), quelques « salles du paradis » des Témoins de Jéhovah ou temples d’adventistes. Des vieux et des vieilles regardent passer les charrettes et les camions, bien au frais sous leurs pruniers, assis devant leurs portails sculptés comme des couques de Dinant. Sapinta (Szaploneza) n’est pas loin, les villageois commencent à prendre la pose des stèles du Cimitirul Vesel, le cimetière joyeux qui a fait la renommée du coin jusqu’au Japon.

Tout a commencé en 1934, quand un sculpteur local, Stan Ion Patras, se mit à fabriquer des croix ornées d’un bas-relief évoquant le défunt, sa vie et parfois les conditions de sa mort. Le tout légendé d’une épitaphe tendre, ironique ou poétique, et surmonté d’un couple de pigeons blancs. Le texte est écrit à la première personne, comme si le mort lui-même prenait la parole. Souvent pour indiquer, d’entrée de jeu, que c’est bien lui qui se trouve sous la croix : « Aici eu ma odihnesc » (« Ici c’est moi qui repose »). Il y a des chasseurs, des bergers, des filles légères (qui montent au ciel lestées d’une mince culotte, sous le regard d’amants souriants), des fileuses de laine (comme les vieilles au bord de la route), des mécaniciens et même des cyclistes (un plateau et un pignon). Plusieurs enfants, aussi, renversés par une Dacia rouge ou blanche sur cette route où sévit la Timisoareana.

Nous nous sommes rangés à côté de véhicules tout terrain, Adventure in Transylvania, dont les flancs sont maculés de boue. Le pays étant sec comme de l’étoupe, on imagine qu’une bombe « Sprayonmud » [2] a compensé l’aridité. Nos bécanes (trois plateaux et huit pignons), qui viennent de Budapest et ont arpenté pas mal de sentiers campagnards, ne sont pas tachées de la moindre crotte. Quant aux ravages de la mécanique et de la gnôle dans le Maramures [3] (le nom de la région), une des tombes que nous découvrons dans le cimetière en témoigne.

Ici, c’est moi qui repose
Pop Grigore est mon nom
J’ai aimé le tracteur
Et me consoler avec l’alcool
Triste j’ai toujours vécu
Car mon père m’a quitté petit
Ce fut peut-être mon destin
J’ai vite quitté la vie
La mort me prit jeune,
À 33 ans.

Malgré quelques aventuriers échappés de leur véhicule et les marchands de traditions qui encerclent le cimetière, celui-ci est aussi prodigieux que les histoires de vie sont tristes. Le soleil rasant fait flamboyer les croix polychromes, souligne les reliefs. Il y a les anciennes tombes aux couleurs écaillées : vieux rose, mauve fané, myosotis discret. Et puis les plus récentes, sculptées par l’élève de Patras, Dumitru Pop, toutes vives et modernes (tracteurs, automobiles...). Mais c’est le bleu qui domine, le « bleu Sapinta » symbolisant, dit-on dans les guides, « l’espoir et la liberté ». Dans l’atelier de Patras où travaille son successeur, un panneau sculpté en 1974 montre le Comité central du parti communiste roumain au grand complet : Ceausescu Ier (son fils Nicu devait lui succéder) a droit à une grande case, juste au-dessus de sa femme, la géniale Elena, entourée des autres membres, chacun dans son alvéole.

Musée de la pensée arrêtée

Nous arrivons le lendemain à Sighet (Sziget), une petite ville au confluent de trois rivières : la Tisza, la Ronisoara et l’Iza. Le centre conserve quelques vestiges austro-hongrois et une seule synagogue en restauration. Tout autour de ce noyau, le béton prédélabré s’amoncelle sur fond de Carpates verdoyantes. Nos vélos déambulent dans ce qui reste du quartier juif où se niche une maison bleue et blanche, celle où naquit Élie Wiesel en 1928. C’est là qu’il fut initié à la Kabale par Moshé-le- Bedeau comme il le raconte dans les premières pages de La nuit (1958). Mais Moshé eut bientôt d’autres choses à raconter, après avoir été déporté comme Juif étranger et avoir échappé aux Einsatzgruppen à Kolomaye, dans les forêts de Galicie de l’autre côté de la Tisza. Personne ne le crut et la communauté de Sighet, de nationalité hongroise [4], se rassura en espérant l’arrivée imminente de l’Armée Rouge dont on entendait siffler les Katiouchas dans la montagne. Mais en 1944, l’armée allemande pénétra dans le territoire et déporta les Juifs hongrois à Auschwitz.

La prison austro-hongroise, qui avait servi de centre de transit pour les Juifs de Sighet, devint un lieu de détention mortel pour les anciens dignitaires roumains incarcérés après la prise de pouvoir du parti communiste. Sa localisation, à quelques kilomètres de l’Ukraine alors soviétique, en faisait un lieu idéalement « sécurisé ». Nous rangeons nos vélos sous l’arcade du bâtiment, devenu musée sous les auspices du Conseil de l’Europe. Baptisé également Muzeu al Gândirii Arestate (« Musée de la pensée arrêtée »), le Mémorial des victimes du communisme et de la résistance, fondé en 1992 par l’écrivain Romulus Rusan et la poétesse Anna Blandiana, alors présidente de l’Alliance civique, occupe l’ancienne prison entièrement rénovée. La vendeuse de billets semble sortie d’un groupe de pleureuses. Vêtue de noir, le regard affligé, la voix atone, elle nous tend notre billet émis au nom de la fondation Académie civique. Au centre de la prison, rangées sur plusieurs étages qui donnent sur un haut couloir central, les cellules rassemblant des documents d’époque racontent l’histoire d’un détenu, d’une période ou d’un aspect particulier de la répression communiste. Autour du cénotaphe souterrain creusé dans la cour extérieure, des écoliers pianotent sur leurs portables.

Baignoire à ciel ouvert

À l’Est s’étendent les plus belles vallées du Maramures, celles de l’Iza, de la Mara, de la Cosâu et de la Viseu. Passée la banlieue grise et un peu chaotique de Sighet, nous pédalons dans une Arcadie pastorale que la canicule n’a pas encore jaunie. Maisons de bois aux portails immenses, lopins familiaux, vergers centenaires, potagers aux perches obliques couvertes de haricots, « arbres à pots » où sèchent casseroles et bols de terre cuite, cochons voraces, vaches alanguies sous un soleil de plomb. Tout autour, les flancs des montages sont soignés comme des parcs immenses. Au nord d’un col aérien entre les villages de Calinesti et Barsana, on aperçoit le massif des Montagnes Noires et leurs deux sommets jumeaux, le Petros et le Goverla, points culminants de l’Ukraine qui étaient autrefois situés dans le même comitat [5] austro-hongrois du Maramaros.

Les petits bistrots le long de la route sont des casemates de béton poussiéreux où la bière se boit par litres entiers. Trois gars, l’œil un peu humide, nous accueillent à bras ouverts. On n’échappera pas à la Timisoareana et aux histoires. L’un d’entre eux parle plusieurs langues : il a fait des chantiers dans le monde entier. Notamment à Mossoul en 1985, du temps de Saddam Hussein. Plusieurs millions de ruraux travaillent à l’étranger (surtout en Italie et en Espagne) et certaines maisons pharaoniques qui s’érigent dans les campagnes concrétisent les flux financiers qu’ils génèrent. Comme le dit ironiquement le cinéaste Angus Macqueen, auteur d’un documentaire sur la région du Maramures [6], « Pendant que les Roumains rêvent d’arriver dans le paradis occidental, les Occidentaux à leur tour rêvent de vivre dans les villages roumains, où ils pensent retrouver le paradis perdu de leurs ancêtres. »

À Botiza, un village idyllique posé dans son couffin de collines, justement, nous évitons les « pensiuna » qui fleurissent dans la région et demandons à loger dans une antique maison de bois. Une grand-mère vigoureuse au profil de médaille nous reçoit pour la nuit. Elle accepte notre offre de cent lei avec un brin de perplexité, se demandant sans doute comment concilier hospitalité traditionnelle et relations marchandes. Mais une fois l’accord conclu et nos vélos planqués au dos de la palissade, elle nous accueille avec une générosité sans faille. Une grande baignoire d’étain est posée à même l’herbe d’un petit jardin. Nous nous succédons dans l’eau tiède, pour le plus grand bonheur de trois enfants qui nous observent en riant, visage posé sur leurs paumes ouvertes. Des odeurs de cuisine nous titillent les narines, une table couverte d’une nappe blanche se dresse à quelques mètres de la baignoire.

Mais ce bonheur pastoral n’est pas sans ombre. Alors que nous mangeons dans la fraîcheur du soir, un homme à moitié ivre franchit la barrière et s’invite à notre table. C’est le fils de la maison qui a fini sa journée de bûcheron. Il branche la sono et nous inonde de musique disco, avant de nous accabler d’histoires que nous peinons à décoder. Malgré les efforts de l’une des nôtres qui se débrouille bien en langue roumaine, les propos sont peu compréhensibles : une plainte sans fin sur les conditions de vie au village, de longues histoires accompagnées de regards brillants et de moulinets. La bouteille de Timisoareana (le modèle d’un litre) est heureusement en plastique. La mère, embarrassée, nous fera savoir que son grand dadais trentenaire n’est toujours pas marié. Elle risque de l’avoir longtemps sur les bras.

La veille, nous avions traversé un village terreux au bord de l’Iza. Il était situé à l’écart de ceux, plus touristiques, qui bénéficient d’une des églises en bois (fines et gracieuses comme des mantes religieuses) inscrites au patrimoine mondial de l’Unesco. À l’arrêt du bus, une jeune femme un peu hâve allaitait son enfant qui devait bien avoir cinq ou six ans. Dans les ruelles poussiéreuses où suintait la misère, les maisons de guingois croupissaient dans la chaleur, des couinements de cochon franchissaient les grillages.

Dans ces rudes campagnes, la joyeuseté du cimetière ne doit pas faire illusion. Il est un bras d’honneur à l’adresse de la camarde qui aura toujours le dernier mot. Le paysan roumain le sait bien. Et Patras aussi. Dans un coin du Cimitirul Vesel, il a sculpté une tête de mort aux longues oreilles, brandissant une serpe, qui le rappelle à quiconque veut bien ouvrir les yeux.

« Je suis plus forte que toi,
Regarde-moi bien, chrétien
Car je suis la mort hideuse
Et, petit à petit, j’emmènerai tout »

[1Roumain, hongrois et ukrainien.

[2« Vaporiser de la boue ». La boue en spray a été inventée par deux hommes d’affaires londoniens.

[3Situé dans quelques vallées au nord de la Transylvanie, le long de la frontière ukrainienne, le Maramures (« Maramourech ») est renommé pour sa vie pastorale et ses traditions paysannes qui ont échappé vaille que vaille à la volonté « systématisante » du Génie des Carpates, Nicolae Ceausescu.

[4Les territoires (Transylvanie, Banat, Maramures, Crisana) situés à l’Ouest des Carpates, vues de Bucarest, ont souvent changé de main au XXe siècle : austro-hongrois jusqu’au traité de Trianon (1920), roumains ensuite, puis en partie hongrois pendant la Seconde Guerre mondiale (1940-1944). Sighet était la capitale du Maramaros (le Maramures « historique ») qui incluait une partie de la Transcarpatie aujourd’hui ukrainienne. Pour une présentation synthétique (et drôle) de l’histoire et de la géographie roumaines, voir Lucian Boia (2007).

[5Terme français (d’origine roumaine) pour désigner les divisions administratives de pays d’Europe centrale.

[6The Last Peasants, October Films, 2003. Le film raconte l’histoire de trois familles du village de Budesti, tiraillées par les réalités de la migration. Les jeunes n’ont pas de vision romantique de leur existence et lorgnent vers l’Ouest. Dans le village, chaque famille comptait un migrant illégal au moment du tournage.

Bibliographie

  • Lucian Boia, La Roumanie. Un pays à la frontière de l’Europe, Les Belles Lettres, 2007.
  • Émile Cioran, Tara Mea - Mon pays, Humanitas, Bucarest 1996.
  • Angus Macqueen, The Last Peasants, October films, 2003.
  • Anca Mihailescu, Sapinta, le cimetière joyeux, éditions Hesse, 1991.
  • Élie Wiesel, La nuit, Minuit, 1958/2007.