À la proue, de Muriel Claude et Pierre Mertens

Jacques Vandenschrick

Platon, s’il avait vécu de nos jours, se serait-il offert le célèbre M3 de Leica ? Au lieu d’écrire le mythe de la caverne et d’inventer la géniale figuration de l’existence humaine, spéculaire ici bas, mais promise à la sortie vers la lumière ? La photo serait-elle hantée par la même nostalgie du futur ?

Depuis le célèbre LivreVII de la République, il existe beaucoup d’ouvrages qui, même parfois sans le savoir, s’inscrivent à la suite du philosophe grec dans le choix de la référence à l’image, quitte à se départir du sens qu’il en donne. Certains cherchent à construire autour de l’image (et la photographie partage peu ou prou ce statut), une philosophie du reflet, du souvenir, de la réminiscence, du témoignage. Et pourquoi cet archivage du passé ? D’autres tentent une réflexion sur la nature des liens intimes que l’image ou la photo entretiennent plus ou moins avec la poésie, la fiction, le rêve dans le traitement du sujet. Sans doute, peut-on encore, s’interroger sur ce qui advient de l’image quand elle n’est plus qu’un fantôme mêlant à notre avenir les douleurs du passé. Dans ces avenues difficiles, où situer Muriel Claude ?

Muriel Claude s’est fait connaitre comme photographe par un premier livre bien dans sa manière : Voyageurs que nous sommes, mince cahier [1] au format inusité (19,5 sur 25 centimètres), d’une élégance rare et réservée, couverture toilée délicatement parme, reliure manuelle impeccable. Discrétion aussi de l’artiste qui a choisi de se taire derrière ses images, de commencer par n’en rien dire et a confié le soin du texte, rêveur et sensible, au poète Marc Dugardin, aussi discret qu’elle (trop ?) au sein du paysage littéraire belge. On y découvre, on s’y promène sur des quais de gare de banlieue, déserts, figés en un autre temps. À d’autres pages, c’est la vitesse du train qui est figurée, qui nous emporte et laisse entrevoir des pays floutés par la vitesse. Pas de personnages. C’est l’absence qui habite l’image. Et on ne trouve refuge que dans la voix (le texte) du poète…

Avec son deuxième livre, À la proue, paru il y a quelques mois [2], Muriel Claude monte résolument au large avec une belle audace et en ordonnant une complexité de forme d’une tout autre ambition. D’une facture aussi soignée que celle de son premier livre, À la proue s’ouvre sur un ensemble constitué de cinquante-quatre clichés, tirage chamois sur papier Tura, tous pris en juillet 1992 au cœur de la mythique librairie [3] La Proue, aujourd’hui disparue. Muriel Claude, achevait d’y exercer alors, avec Jean, son compagnon, le grand métier de libraire, dans le sillage du prestigieux Henri Mercier (1917-2005) et de son ombre austère dont les amis du livre ne peuvent oublier la rigueur rébarbative et l’océan de savoir qu’il maitrisait, authentique et abrupte légende de la librairie belge. Premier volet du livre : les cinquante-quatre photos, retrouvées bien des années après la fermeture de La Proue et qui exercent un étrange pouvoir, le temps retournant tous les sabliers.

L’admiration que Muriel Claude voue à l’œuvre de Pierre Mertens, romancier bien connu, la conduit un jour, au cours d’une visite un peu crâne qu’elle lui rend, à lui montrer les clichés retrouvés plus de vingt ans après leur prise de vue. Images poétiques et insolites, qui rouvrent en lui la mémoire du jeune auteur qu’il a été, quand il fréquentait la fameuse librairie. Il reconnait dans la rencontre avec Muriel Claude et ses images, leur commun et immense amour des livres, ces muets pacifiques. Et le bougre d’homme qu’il est, une sorte de lion solaire, d’une chaleureuse courtoisie, dans son logis croulant sous les volumes, perçoit vite aussi qu’entre la photographe et les images qu’elle extrait, pour les lui montrer, d’une banale boite en plastique, sommeille quelque chose comme une blessure.

Pierre Mertens l’encourage alors, à prendre elle-même la plume, à dire l’esprit des lieux qui l’ont initiée, à cerner l’idéal libraire qui s’est vécu là. La souffrance aussi. Écrire cela.

Écrire… C’est ce qu’elle fait, en un texte dénué de tout pathos, nu, sans enflure, par des chemins narratifs d’une intime subtilité et d’une rare maitrise stylistique. L’urgence libertaire de deux jeunes fous de littérature, l’hiver, les heures d’attente gercée, les nuits passées dans la librairie, les impasses, la faim matérielle, les jours de mauvaise vente, la solitude, la faim humaine, la mort de Jean, aussi, la galère quotidienne qu’il a bien fallu, pour survivre, qu’elle quitte, non sans avoir, à la fin, capturé ces cinquante-quatre « images de l’adieu ». C’est le deuxième volet de ce livre un peu énigmatique. Il se déploie en une manière de récitatif à trois voix conjuguées — Je/Tu/Il — tressées, « guirlandées » l’une à l’autre, qui se parlent et s’interrompent en endossant, pour le premier, le rôle de la libraire-photographe qui dit « Je » dans un indicatif présent quasi durassien. Ensuite, pour le deuxième, l’écrivain, à qui est adressé un « Tu » admiratif, d’une déférence affectueuse. Et le troisième, le client-lecteur, figuré par le « Il », collection de croquis acérés, parfois indulgents, évoquant la galerie des clients ou de ceux qui entrent sans tout à fait savoir pourquoi. L’artifice pourrait paraitre arbitraire, purement formel. Il n’en est rien. Pudeur dans la maitrise des non-dits, densité des souvenirs parfois bouleversants qui se pressent au bord de la mémoire, le temps d’un retour, force concrète des images arrachées à ce temps de misère matérielle vécue avec énergie, avec la gravité de l’absolu, on est en présence d’une fermeté littéraire exemplaire dans l’évocation de ce qui fut à la fois une détresse, un combat et l’origine d’une force.

Sollicité à son tour, Pierre Mertens accepte de livrer, en miroir du portrait de Muriel Claude telle qu’il la voit, ses propres souvenirs d’auteur et de client de la librairie, ses réflexions, résolument optimistes, sur l’avenir du livre-papier, entremêlant à la fois l’entretien familier et un genre épistolaire fictif — délicieuse convention qu’il pratique de manière gourmande —, à des bribes de Mémoires tour à tour joyeux, charmeurs, positifs et confiants dans l’avenir de l’écriture romanesque et dans la capacité intacte des livres à changer la vie, à l’orienter à jamais.

Des photos de Muriel Claude qui ouvrent l’ouvrage à l’entretien un peu débonnaire de Pierre Mertens, l’ensemble passe par l’expression de plusieurs urgences : celle de l’oubli conjuré d’un lieu, celle du récit douloureux d’une étape dans une vocation de libraire, celle de la défense du livre. Mais une question sourd par-dessous les textes, un malaise, une énigme que l’extraordinaire impression d’immobilité des photographies accentue encore. Que disent au fond ces images, par elles-mêmes, dans leur sévérité et leur dépouillement si peu communs ? « Images de l’adieu »… Muriel Claude l’a écrit explicitement. Quitter, le maitre mot ! Bien sûr, quitter physiquement La Proue pour une autre ile des livres… Mais n’effleure-t-on pas ici, à partir d’un récit d’une écriture magnifiquement tenue, le sens ultime que pose toute image « qui montre en forçant de quitter ».

Barthes pensait que la définition de la photo tenait dans un « ça a eu lieu ». Le tirage, à mesure qu’il se révèle, témoignerait, selon lui, imparablement pour ce qui a été. On pourrait faire confiance à l’image quant à l’attestation de l’existence de ce qu’elle montre, dans le monde du réel. Mais sur un autre bord de la compréhension des images, on peut dire qu’après tout, l’image vient aussi nous dire qu’elle n’est pas la chose [4]. Quand Muriel Claude sort, une à une, de la banale boite en plastique (ah ! la constance de ces boites de photos [5], la modestie de ces reliquaires) ses clichés veloutés qui nous touchent, l’image par la fenêtre de laquelle nous avons cru reconnaitre l’escalier un peu vertigineux de La proue, la rampe spiralaire, les étagères vides, le plancher, la poussière, cette image vient aussi nous dire qu’elle n’est rien de tout cela. Une chose se montre tout en nous rappelant qu’elle n’existe pas — et ici, doublement ! Et que du fond d’elle, c’est une absence qui nous regarde, « apostrophe muette » d’un monde disparu…

[1Muriel Claude, Marc Dugardin, édition La Ravine, avec le soutien de la fondation Spes, 2009.

[2Muriel Claude, Pierre Mertens, À la proue, CFC éditions, coll. « La ville écrite », 2014, 240 pages.

[3Située au 6 de la rue des Éperonniers à quelques pas de la Grand’ Place de Bruxelles. Les lieux sont aujourd’hui occupés par un salon de massage chinois.

[4« La photographie aurait partie liée avec la mort, mais aussi avec l’assertion d’existence. Elle serait le seul médium qui aurait pour condition nécessaire un lien naturel entre la représentation et l’objet représenté. Mais cet objet, elle le présenterait sous la forme de son absence » dans Claude Reichler, Vanil noir, éditions Zoé, coll. « Zoé mini », 2014, p. 36.

[5« Conservées dans une boite, cette châsse du pauvre […] les photos sont les ossements de notre passé, l’âme des êtres et des choses auxquels nous nous attachons. […] Je pourrais ne jamais cesser de raconter cette photographie, ne jamais être à court d’histoires et d’ajouts, c’est-à-dire n’en jamais trouver le mot de la fin. Devant une photo, du moins devant celles qui possèdent une densité suffisante, nous sommes les Shéhérazade des nuits qu’elles éclairent de l’intérieur. Nous y suspendons nos vies », ibidem, p.43 et sq.

Jacques Vandenschrick a reçu le prix de poésie Louise Labé 2014 pour son recueil En qui n’oublie, Cheyne éditeur, 2013, dont La Revue nouvelle a publié un extrait dans son numéro de juillet-aout 2013.