À la gauche de la gauche : le PTB

Paul Wynants

Politologue à l’ULB, Pascal Delwit consacre un ouvrage au Parti du travail de Belgique (PTB-PVDA), dont il reconstitue l’histoire et décrypte l’évolution récente [1]. On soulignera la qualité de cette enquête, que la formation politique concernée n’a pas toujours facilitée — c’est le moins que l’on puisse dire — par un accès aisé aux sources potentiellement consultables sur le sujet.

Des positions staliniennes rigides…

À l’origine de ce qu’est à présent le PTB, on trouve des militants du mouvement étudiant néerlandophone, engagés dans le combat contre le maintien à Leuven de la section française de l’université catholique de Louvain. Issus, pour la plupart, de milieux chrétiens, ces jeunes intellectuels créent, en mars 1967, un syndicat, le Studentenvakbeweging, qui se rallie à la version maoïste du marxisme-léninisme, durant l’été 1969. Lors de conflits sociaux, les membres de cette organisation apportent leur appui à des travailleurs en grève, parfois structurés en marge des grandes organisations syndicales. En 1970-1971, ils créent le mouvement Alle macht aan de arbeiders (Amada), qui entend constituer le «  détachement d’avant-garde de la classe ouvrière  », en vue de l’avènement d’une révolution socialiste.

Élargissant son champ d’action à la Belgique francophone, où elle prend le nom de Tout le pouvoir aux ouvriers, l’organisation s’intitule, par la suite, TPO-Amada. Elle adopte un mode de fonctionnement léniniste. Elle soutient des positions staliniennes rigides, célébrant la révolution culturelle chinoise et les réalisations de l’Albanie d’Enver Hoxha, avant d’apporter son appui au régime des Khmers rouges. Aux élections, elle réalise des scores insignifiants. Bien plus, durant plusieurs années, elle doit faire face à la concurrence d’autres chapelles maoïstes, dont l’Union des communistes (marxistes-léninistes) de Belgique (UCMLB).

Présidé par un gourou autoritaire, Ludo Martens, TPO-Amada se présente comme un «  parti communiste en construction  ». Dans sa mouvance évoluent des intellectuels que l’on retrouvera, bien plus tard, à des postes de responsabilité, tant à la N-VA (Jan Peumans, Siegfried Bracke) qu’au sein de l’Open VLD (Guy Vanhengel, Vincent Van Quickenborne). Après avoir absorbé des éléments de l’UCMLB, TPO-Amada se mue en Parti du travail (PTB-PVDA), lors d’un congrès de fondation, en 1979. La nouvelle formation peut compter sur des militants infatigables, qui mènent une vie d’ascètes, et sur quelques organisations satellites, dont les premières maisons médicales (Médecine pour le peuple).

Dans les années 1980, le PTB ne peut échapper à la crise existentielle qui mine le courant maoïste, dans un contexte mouvant : mutations du régime chinois et rupture de ce dernier avec l’Albanie, révélations sur le génocide perpétré par les Khmers rouges, désindustrialisation, montée en puissance de l’écologie politique. En perte de vitesse, le parti, fermement repris en main par sa direction, se replie sur lui-même. Il connait même une fuite en avant sectaire, au détriment de son influence politique et syndicale.

Les évènements se bousculent, à la fin des années 1980 : répression du mouvement étudiant chinois de la place Tien an Men, chute du mur de Berlin, effondrement des «  démocraties populaires  » en Europe centrale et orientale. La direction du PTB, qui maintient un cap stalinien, n’en démord pas : c’est à une vague contrerévolutionnaire que l’on assiste, face à laquelle il convient de faire le gros dos.

Une nouvelle fois, un congrès du parti imprime un virage sectaire, fondé sur une «  rectification idéologique  », avec la lutte contre la trahison de la social-démocratie comme priorité. Certes, le PTB s’investit dans des luttes sociales, comme celle des Forges de Clabecq, et aux côtés de parents d’enfants disparus, lors de l’affaire Dutroux et consorts. Toutefois, ses résultats électoraux médiocres de 1999 l’amènent à changer son fusil d’épaule.

… à une communication professionnelle

S’il garde une ligne «  authentiquement marxiste-léniniste  », le parti élargit son recrutement. Il commence à accorder une plus grande attention à son image et à sa communication, avec le souci de présenter, dans les médias, des «  figures reconnaissables  » par le public. Il formule davantage de propositions concrètes. Cette stratégie s’avère payante avec la conquête de nouveaux sièges, à Zelzate et à Herstal, lors des élections communales de 2000. Elle est confirmée en 2002, lors du septième congrès du parti. À l’approche du scrutin législatif de 2003, le PTB franchit un pas de plus : il dépose deux «  listes de front  », l’une focalisée sur une responsable syndicale de la Sabena en Brabant flamand et à BHV, l’autre sur une alliance avec la Ligue arabe européenne du sulfureux Dyab Abou Jahjah à Anvers. Cette fois, les résultats ne sont pas à la hauteur des espérances.

S’ensuit la «  grande crise du PTB  », selon l’analyse minutieuse de Pascal Delwit. Il y a remise en cause de la ligne «  opportuniste et liquidatrice  », qu’incarnerait la secrétaire générale, Nadine Rosa-Rosso, bientôt accusée de «  fractionnisme  », réaffirmation des principes léninistes, exclusions de cadres. Le tout se solde par une nouvelle «  rectification  », fondée sur le déploiement d’un parti ouvrier d’avant-garde, présent dans les grandes entreprises et conduit par les principes immuables du socialisme scientifique. Au plan du travail de terrain, cependant, les méthodes deviennent plus souples : des luttes sont menées pragmatiquement au jour le jour, afin que la formation de gauche radicale puisse se présenter sous un visage plus avenant. Il y a là l’amorce d’un cap que le PTB approfondira lors de son huitième congrès, tenu en mars 2008.

La tactique de Janus

C’est alors qu’est clairement établie la distinction, toujours d’actualité, entre la «  salle de restaurant  », dans laquelle le parti s’exhibe ad extra, et la «  cuisine  », où il fonctionne en vase clos. Ce positionnement «  sur deux jambes  » est conforme à une directive léniniste, qui allie souplesse dans la tactique et fermeté dans les principes.

À destination de l’extérieur, sur la forme ou dans la démarche, le PTB modifie son angle d’attaque, en s’inspirant quelquefois de pratiques mises en œuvre aux Pays-Bas par une formation plus ou moins homologue. La phraséologie dogmatique est abandonnée. L’accent est mis non sur l’identité communiste, mais sur des revendications concrètes, sélectionnées dans des créneaux médiatiquement porteurs. La communication du parti est beaucoup plus professionnelle, avec un recours intensif aux réseaux sociaux. Dans la presse comme lors des scrutins, les campagnes sont personnalisées, avec mise en évidence de figures emblématiques, comme Raoul Hedebouw en Belgique francophone. Ces campagnes peuvent prendre un tour protestataire, au nom de la défense des «  gens ordinaires  ». Moins sélectif, le recrutement croissant contribue à assoir la légitimité externe du parti. Ce dernier table davantage sur ses organisations réticulaires, comme son mouvement de jeunesse (Comac), ses maisons médicales et ses collectifs d’avocats. De la sorte, une triple percée s’effectue : elle est politique, médiatique et, dans une certaine mesure, électorale.

Le PTB est-il, pour autant, devenu un «  nouveau parti  » ? On peut nourrir de sérieux doutes à cet égard : P. Delwit les énonce sans ambages et, au vu des pièces produites par ses soins, son diagnostic paraît convaincant. En interne, sur le fond, le PTB ne se départit pas de sa vocation à constituer un parti d’avant-garde marxiste-léniniste, engagé dans un mouvement communiste international préparant l’avènement du socialisme par la voie révolutionnaire. En vase clos, il ne renonce ni au centralisme dit «  démocratique  », ni à la perspective d’une dictature du prolétariat, ni à sa méfiance profonde envers le régime représentatif. C’est même la raison pour laquelle je me démarque d’une expression, celle de «  tournant droitier  », employée par P. Delwit (p. 264-265) : au mieux, assiste-t-on, me semble-t-il, à la diffusion d’une propagande euphémique, au pire à la mise en œuvre d’une tactique de Janus.

En fin de compte, le PTB fait figure d’exception dans l’ensemble des organisations européennes d’origine maoïste : il n’a pas été rayé de la carte ; il n’a pas non plus abandonné ses principes fondamentaux. Sans que tous ses membres et électeurs en aient conscience, il a procédé à une sorte de ravalement de façade. Soyons, cependant, de bon compte : même s’il n’en est pas ainsi à présent, rien n’exclut qu’à l’avenir, le PTB puisse connaitre des évolutions plus fondamentales. Tout dépendra, probablement, des effets induits de l’«  arrivée de nouveaux cadres, indifférents ou moins révérencieux envers les oripeaux du marxisme-léninisme et plus enclins à l’innovation politique  », ou de la dynamique créée par l’ouverture du parti à de nouveaux adhérents (Delwit, p. 381).

Quoi qu’il en soit, les critiques adressées par l’organe du PTB, Solidaire, à l’ouvrage de P. Delwit me paraissent révélatrices [2]. Pour l’essentiel, elles ne portent pas sur la nature marxiste-léniniste de la direction et des cadres de cette formation. Elles se concentrent sur l’interprétation, certes un peu rapide, donnée à un positionnement médiatique : celui de «  gentil parti social-démocrate  », mais qui refuse d’exercer la responsabilité du pouvoir.

Dès lors, quiconque douterait encore de la tenue d’un double langage sait à quoi s’en tenir. Le Parti du travail de Belgique prétend toujours «  laver plus blanc que blanc  ». Aussi longtemps qu’il cultive une ambigüité en maintenant plusieurs fers au feu, il n’échappera pas aux interpellations des milieux scientifiques, telles que celle, solidement argumentée, de P. Delwit. Au même titre, ni plus, ni moins, que toute autre formation politique, lorsqu’elle joue sur plusieurs registres artificiellement segmentés [3].

[1P. Delwit, PTB. Nouvelle gauche, vieille recette, éditions Luc Pire, 2014, 381 p.

[2D. Pestiau, «  L’adversaire imaginaire du professeur Delwit  », Solidaire en ligne, 4 avril 2014.

[3En vue des élections du 25 mai 2014, le PTB se présente, en cartel, avec les restes du Parti communiste de Belgique (PCB) et la Ligue communiste révolutionnaire (LCR, trotskiste), ainsi qu’avec l’appui d’un certain nombre d’intellectuels et de syndicalistes de la FGTB, sous le label PTB-GO (Gauche ouverte). Cette alliance, qui est historiquement «  contre-nature  » à certains égards, n’enlève rien à la pertinence des questions qui se posent à propos du PTB.